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C H.R ISTIANISME.
Se trouve à Pu4ri s ^
Chez MIGNERET, Imprimeur, rue du Sépulcre,
Faubourg t)aiut-Germain , ]N'.° 28^
Et à Lyo iT ^
Chez B A L L A N C H E , Père et Fils , Halles
de la Grenelle.
GENIE
DU CHRISTIANISME,
o u
BEAUTÉS
D E
LA RELIGION CH B-ÉTIENNEj
r A R
François-Auguste CHATEAUBRIAND.
Chose admirable! la reliji,ion chrétienne, qui ne semble avoir
d'objet <jue la félicité de l'autre vie, fait encore notre
boniieur dans celle-ci.
Montesquieu, Esprit des Loix , Liv. XXIV, cli. III.
TOME SECOND.
NOUVELLE ÉDITION,
A V EC FIGURES.
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE DE MIGNERET,
RUE DU SÉPULCRE, F. S. G. N.^ 2.3.
An XL — i8o3.
Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/genieduchristia02chat
GENIE
DU CHRISTIANISME,
o u
BEAUTÉS
DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.
SECONDE PARTIE.
POÉTIQUE DU CHRISTIANISME,
LIVRE PREMIER.
VUE GÉlfÉRALE DES EPOPEES
CHRÉTIENîfES.
CHAPITRE PREMIER.
()ue la Poétique du Christianisme se
divise en trois branches ; poésie, beaux-
arts , littérature : que les six livres de
cette seconde partie traitent spéciale^
ment de la poésie,
JLe bonheur des élus chanté par l'Homère
cliré tien, nous mène naturellement à parler
2. A
i
Livre I.
3 GENIE
SPartie n. des effets du cliristianisme dans la poésie.
Poétique En traitant du génie de cette religion , com-
_, . . ment pourrions-nous oublier son influence
Chnstia- i
nisiiie. sur Ics lettres et sur les arts ? Influence qui
a pour ainsi dire changé l'esprit îiumain ,
et créé dans l'Europe moderne , des peu-
sénéiale P^^^ tout difFéreus des peuples antiques.
des épopées Les Icctcurs aimeront peut-être à s'égarer
sur Oreb et Sinaï , sur les sommets de l'Ida
et du Taigète, parmi les fils de Jacob et de
Priam , an* milieu des dieux et des bergers.
Une voix poétique s'élève des ruines qui
couvrent la Grèce et l'Idumée y et crie
de loin au voyageur : « Il n'est que deux
y> belles sortes de noms et de souvenirs dans
33 l'histoire , ceux des Israélites et des
35 Pélasges. «
Les douze livres que nous avons con-
sacrés à ces recherches littéraires , compo-
sent, comme nous l'avons dit, la seconde
et troisième partie de notre ouvrage, et
séparent les six livres du dogme des sis
livres du culte.
Nous jetterons d'abord un coup-d'œil sur
DU CHRISTIANISME. 3
îes poënies, où la religion chrétienne tient Pattie ir.
la place de la mythologie , parce que l'épo- Poétique
pée est la première des compositions poéti- ^j^^j .^
ques. Aristote, il est vrai, a prétendu que le nisme.
poëme épique est tout entier dans la tragé- "~"
die 5 mais ne pourroit-on pas croire , au
, , 1 . Vae
contraire , que c est le drame qui est tout . . ,
■ 1 1 seneiale
entier dans l'Epopée ? Les adieux d'Hector des épopées
et d'Andromaque , Priam dans la tente
d'Achille , Didon à Carthage , Enée chez
Evandre ou renvoyant le corps du jeune
Pallas , Tancrède et Herminie , Adam et
Eve , sont de véritables tragédies , où il ne
manque que la division des scènes, etlenoni
des interlocuteurs. D'ailleurs, n'est-ce pas
même Y Iliade qui a donné naissance au
drame , comme le Margitès à la comédie ?
Mais si Calliope se pare de tous les orne-
mens de Melpomène , la j^remière a des
charmes que la seconde ne peut emprun-
ter : le merveilleux, les descriptions , les
épisodes , ne sont point du ressort dra-
matique. Toute espèce de tons , même le
ton comique , toute harmonie poétique ,
A..
4 GENIE
Partie H. depuis la lyre jusqu'à la trompette , peu-
Poétique vent se faire entendre dans l'Ejjopée.
Christia- L'Epopée a donc des parties qui manquent
lusine.
Livre I.
au drame j il demande donc un talent plus
universel j il est donc une œuyreplus com-
plète que la tragédie. En elFet, on pourroit
généiaie supposer , avcc quelque vraisemblance ^
<ies épopées qu'il est moins difficile de faire les cinq
cliictienncs ^ ,, ^.^ ,. . , , ,
actes d un OEdipe - roi ;, que de créer les
vingt-quatre livres d'une Iliade : autre est
de produire un ouvrage de quelques mois
de travail 5 autre d'élever un monument qui
demande les labeurs de toute une vie.
Sophocle et Euripide étoient , sans doute ^
de beaux génies j mais ont-ils obtenu dans
les siècles cette admiration , cette hauteur
de renommée , dont jouissent si justement
Homère et Virgile ? Enïin , si le drame est
la première des compositions , et que le
poëme épique ne soit que la seconde, com-
ment se fait-il que depuis les Grecs jusqu'à
nous , on. ne compte que cinq Epopées ,
deux antiques et trois modernes , tandis
qu'il n'y apas de nations qui ne se vantent
DU CHRISTIANISME. 5
de posséder ime foule d'excellentes tra- Tartib it:
gédieS ? Poétlqua
CHAPITRE II.
du
jChvistia-
nisme.
p^ue générale des poënies oh le Tnervell- livre l.
leuac du chi^lstianisme remplace la my- y„e
thologle. L'Enfer du Dante, la Jérusa- générale
des épopées
lein délivrée, ehrétiennea
Jl OSONS d'abord quelques principes.
Dans toute Epopée , les hommes et leurs
passions sont laits pour occuper la première
et la plus grande place.
Ainsi tout poëme où une religion est
employée comme sujet et non comme ac^
cessoire , où le merveilleux est \ejbnd et
non Y accident du tableau , péclie essen-
tiellement par la base.
Si Homère et Virgile avoient établi leurs
scènes dai^s l'Olympe, il est douteux, malgré
tout leur génie , qu'ils eussent pu soutenir
jusqu'au bout l'intérêt dramatique. D'après
cette remarque , dont il est difficile de con-
tester la justesse^ il ne iàiit plus attribuer au
Livre I.
cluétieiines
6 GENIE
Partie IF. christianisme la langueur qui règne dans
Poétique les poënies , dont les principaux person-
Ciuistia- ^^g^s sont des êtres surnaturels : cette lan-
iiisrne. gueur tient au vice même de la composi-
tion. Nous verrons , à l'appui de cette
vérité j que plus le poëte , dans l'Epopée ,
cénéiaie g^rde uu justc milieu entre les choses divi-
«les épopées nes et les choses humaines , plus il devient
divertissant , pour parler comme Des-
préaux. Divertir, afin ^ enseigner , est la
première qualité requise en poésie.
Sans rechercher quelques poèmes écrits
dans un latin barbare , le premier ouvrage
qui s'ofiire à nous , est la divina comedia
du Dante. Les beautés de cette production
bizarre , découlent presqu'entièrement du
christianisme ^ ses défauts tiennent au siècle
et au mauvais goût de l'auteur. Dans le
pathétique et dans le terrible , le Dante a
peut-être égalé les plus grands poètes. Son
ouvrage étant de nature épisodique , sou-
tiendroit mal-aisément une analyse régu-
lière : nous reviendrons sur les détails.
Il n'y avoit dans les temps modernes que
chrétiennes
DV CHRISTIANISME. 7
deux beaux sujets de poëme épicj^ue , les Partie 11.
Croisades et la découverte du Nouveau- Poétique
Monde : M. de Malfilâtre se proposoit de cinistia-
chanter la dernière. Les Muses regrettent nisme.
encore cpie ce jeune poëte ait été surpris """
par la mort , avant d'avoir exécuté son
. . . . Vue
dessein. Tauteibis ce sujet a , pour un générale
Français ^ le défaut d'être étranger. Or , «les épopées
c'est un autre principe de toute vérité ,
qu'il faut travailler sur un fonds antique ,
ou que, si l'on clioisit une histoire moderne,
il faut toujours clianter sa nation.
Les Croisades raj)pelient la Jérusalem.
Délivrée : ce poëme est un modèle j>arfàit
de composition. C'est là qu'on peut appren-
dre à mêler les sujets sans les conlbndre :
l'art avec lequel le Tasse vous transporte
d'une bataille à une scène d'amour , d'une
scène d'amour à un conseil , d'une proces-
sion à un palais magique , d'un j^alais
magique à un camp ^ d'un assaiit à la grotte
d'un solitaire , du tumulte d'une cité assiégée
à la cabane d'un pasteur 5 cet art, disons-
nous , est tout admirable. Le dessin des
8 GENIE
Partie II. caractèrcs n'est pas moins savant : laféro-
Poétique cité d'Argant est opposée à la générosité
_, \" . de Tancrède , la grandeur de Soliman à
Chnstia- ' o
nisine. l'éclat de Renaud , la sagesse de Godefroi
■~" à la ruse d'Aladin ; il n'y a pas jusqu'à
riiermite Pierre ( comme l'a remarqué
Vue
ecnéiaie ^- ^^ Voltaire ) , qui ne fasse un beau con-
tics épopées tj-aste avec l'enchanteur Ismen. Quant aux
clii éticimes ,. , . . ,
lemmes , ia coquetterie est peinte dans
Armide, la sensibilité dans Herminie , Fin-
dilFérence dans Clorinde. Le Tasse eût par-
couru le cercle entier des caractères de
femmes , s'il eût représenté la mère. Il faut
peut-être chercher la source de cette omis-
sion dans la nature de son talent qui avoit
plus d'enchantement que de vérité, et plus
d'éclat que de tendresse.
Homère semble avoir été particulière-
ment doué de génie , Virgile de sentiment,
le Tasse d'imagination. On ne balanceroit
plus sur la place que le poëte italien doit
occuper, s'il avoit une seule de ces grâces
rêveuses , qui rendent si doux les soupirs
du Cygne de Mantoue \ car il lui est très-
cuieliennes.
DU CHRISTIANISME. 9
supérieur clans les caractères, les batailles, Partie il
et la composition. Mais le Tasse est près- Poétique
que toujours faux quand il fait parler le ciuistia-
cœur; et comme les traits de l'ame sont les nisme.
véritables beautés , il demeure nécessaire- """
, , , r. ., Livre I..
ment au-dessous de Vir2;ile.
\ lie
Au reste , si la Jérusalem a une Heur de „énéiale
poésie exquise^ si l'on y respire l'âge tendre , ^-^ épopées
l'amour et les déplaisirs du grand homme
infortuné , qui soupira ce chef-d'œuvre
d,ans sa jeunesse, on y sent aussi les défauts
d'un âge qui n'étoit pas assez mûr pour la
liante entreprise d'une Epopée. L'octave
du Tasse n'est presque jamais pleine , et
son vers , souvent trop vite fait , ne peut
être comparé au vers de Virgile , cent fois
retrempé au feu des Muses. Il faut encore
remarquer que les idées du Tasse ne sont
pas d'une aussi belle famille que celles du
poëte latin. Les ouvrages des anciens se
font reconnoître , nous dirions presqu'à
leur sang: C'est moins chez eux , ainsi que
parmi nous , quelques pensées éclatantes ,
au milieu de beaucoup de choses commu--
lo GENIE
Partie II. nes , qu'une belle troupe de pensées qui se*
Poétique Conviennent et qui ont toutes comme un
Christia- ^^^ ^^ parenté -, c'est le groupe des enfans
nisme. de Niobé, nuds, simples, pudiques, rou-
— " gissans , se tenant par la main avec un
LlVRK I. , . ,
doux sourire , et portant , pour seul orne-
Vue 1 ri 1 A
tienéiaie "^^ut , uuc couronue de fleurs sur leur tête.
(•es épopées D'après la Jérusalem , on sera du moins
tliictienues i t ' t • , r • i
oblige de convenir qu on peut laire quel-
que chose d'excellent sur un sujet chrétien.
Et que seroit-ce donc , si le Tasse eût osé
employer toutes les grandes machines du
christianisme ? Mais on voit qu'il a manqué
de hardiesse. Cette timidité l'a iorcé d'user
des petits ressorts de la magie , tandis qu'il
pouvoit tirer un parti immense du tombeau
de J. C. qu'il nomme à peine, et d'une
terre consacrée par tant et tant de prodi-
ges. La même timidité l'a fait échouer dans
son Cie/. Son Enfer a plusieurs traits de
mauvais goût. Ajoutons qu'il ne s'est pas
assez servi du Mahométisme , dont les rites
sont d'autant plus curieux , qu'ils sont peu
connus. Enfin, ilauroit dû jeter un regard
cliiéiieunes
DU CHRISTIANISME^ ii
sur rancieniie Asie , sur cette Egypte si Partie ii.
iàmeuse, sur cette grande Babylone , sur Poétique
cette superbe Tyr , sur les temps de Salo- ci„.is,ia-
mon et d'Isaïe. Comment la Muse a-t-elle nisme.
oublié la harpe de David , en parcourant """
Israël ? N'entend-on plus , sur les sommets
du Liban , la voix des ombres des propliè- «énéraie
tes ? Ces grands fantômes n'apparoissent- des épopées
ils pas quelquefois sous les Cèdres , et parmi
les Pins ? Les anges ne chantent-ils plus
sur Golgotha , et le torrent de Cédron a-
t-il cessé de gémir ? On est fâché que le
Tasse n'ait pas donné quelque souvenir aux
patriarches : le berceau du. inonde dans un
petit coin de la Jérusalem ^ feroit un assez
bel elïèt.
CHAPITRE III.
Paradis perdu,
vJn peut reprocher au Paradis Perdu de^
Milton , ainsi qu'à \ Enfer du Dante , le
défaut dont nous avons parlé : le mer-
13 GENIE
Partie II. veilleux est le Sujet et non \3. machine dH
Poétique l'ouvrage ', mais on y trouve des beautés
supérieures , qui tiennent essentiellemenE
du
Cliristia-
nisme. à la ba£«e de notre relieion.
Livre I.
L'ouverture du poëme se fait aux enfers ,
et pourtant ce début n'a rien qui choque
o'iéraie ^"^ règle de simplicité prescrite par Aris-
<ies épopées totc. Pour uu édifice si étonnant, il falloit
chrétiennes .. , t • r ^^• .
un portique extraordinaire , aim cl intro-
duire tout-à-coup le lecteur dans ce monde
inconnu , dont il ne devoit plus sortir.
Milton est aussi le premier poète qui ait
terminé l'Epopée par le malheur du prin-
cipal personnage , contre la règle générale-
ment adoptée. Qu'on nous permette de
penser qu'il y a quelque chose de plus
intéressant, de plus grave, de plus sem-
blable à la condition humaine , dans une
histoire qui aboutit aux misères , que dans
celle qui va finir au bonheur. On pour-
roit même soutenir que la catastrophe de
l'Iliade est tragique. Car si le fils de Pelée
atteint le but de ses désirs , toutefois la
conclusion du poëme laisse un sentiment
DU CHRISTIANISME. i3
profond de tristesse ( i ) : on vient de voir Partie ir,
leslîinérailles dePatrocle, Priam rachetant Poétuiue
le corps d'Hector, la douleur d'Hécube et ''".
^ ^ Clinstia-
d'Audromaque au bûcher de ce héros , et nisme.
l'on apperçoit dans le lointain la mort "~~
d'Achille et la chute de Troie. ^"''^ ^•
Le berceau de Rome, chanté par Virgile, , - ,
' i o -^ gcnerale
est un grand sujet, sans doute ; mais que des épopéps
^i: 1, .. . . cillé tieaueà
curons - nous d un poème qui peint une
(i) Ce sentiment vient peut-être de l'intérêt qu'on
prend en Hector. Hector est autant le héros du
poëme qu'Achille , c'est le grand défaut de l'Iliade.
Il est certain que l'amour du lecteur se porte sur
les Troyens , contre l'intention du poëté , parce
qiie les scènes dramatiques se passent toutes dans
les murs d'Ilion. Ce vieux monarque , dont le seul
crime est d'aimer trop un fils coupable ; ce généreux
Hector , qui connoît la Hiute de son frère , et qui
cependant défend son frère ; cette Andromaque, cet
Astyanax, cette Hécube, attendrissent tous le cœur,
tandis que le camp des Grecs n'offre qu'avarice ,
perfidie et férocité. Peut-être aussi le souvenir de
l'Enéide agit-il secrètement sur le lecteur moderne ;
et l'on se range , sans le vouloir , du coté des héros
chantés par Virgile.
i/f G E N I E
Partie II. catastroplie dont nous sommes nous-méme9
Poétique les victimes , et qui ne nous montre pas le
^, .' . fondateur de telle ou telle société , mais le
CliDStia- •'
iiisme. père du genre humain ? Milton ne vous
■■"" entretient ni de batailles , ni de jeux funè-
bres , ni de camps , ni de villes assiégées 5
Vue •! 1 1 • >
... il se contente de vous retracer la première
générale 1
des épopées pensée de Dieu, manifestée dans la créa-
claétiennes . • i i ^ i • ^ ' J
tion du monde, et les premières pensées de
l'homme au sortir des mains du Créateur î
Rien de plus auguste et de plus intéres-
sant que cette étude des premiers mouve-
mens du cœur de l'homme. Adam s'éveille
à la vie ', ses yeux s'ouvrent 5 il ne sait d'où
il sort. Il regarde le firmament ^ par un
mouvement de désir , il veut s'élancer vers
cette belle voûte , et il se trouve debout ,
la tête superbement levée vers le ciel. Il
touche ses membres 5 il court , il s'arrête ;
il veut parler et il parle. Il nomme natu-
rellement tout ce qu'il voit , il s'écrie :
te O toi y soleil, et vous y arbres , forêts ^
•y> collines , 'vallées , animaux divers ! 33
et tous les noms qu'il donne sont les vrais
DU CHRISTIANISME. i5
nomsdesctres. EtpourquoiAdams'adrcsse- ^^^^>tif. ±i.
l-il au soleil , aux arbres ? Soleil . arhrcs . ^'^'^"a"^
. , du
dit-il j savcz-vous le nom clc celui qui rn'a chrisiia-
créé ? Ainsi le premier sentiment que nisme.
riiomme éprouve, est le sentiment de l'exis- '^~'
Livre I.
tence d'un Etre suprême j le premier besoin
qu'il manifeste , est le besoin de Dieu î Que générale
Milton est sublime dans ce passaee ! mais ^^^^ «porees
° _ cillé lie nues
se fut-il élevé à ces grandes pensées , s'il
n'eût coiuui la véritable religion ?
Dieu se manifeste à Adam , la créature
et le Créateur s'entretiennent ensemble ;
ils parlent de la solitude. Nous suppri-
mons les réflexions. La solitude ne vaut
rien à l'homme. Adam s'endort , Dieu tire
du sein même de notre premier père une
nouvelle créature , et la lui présente à son
réveil : « la grâce est dans sa démarche , le
•y» ciel dans ses yeux, et la dignité et l'amour
3> dans tous ses inouvemens. Elle s'appelle
33 la femme ; elle est née de l'homme,
35 L'iionnne quittera pour elle son père et
53 sa mère. ^^ Malheur à celui qui ne senti-
roit pas là-dedans toute la divinité !
%6 G È N î Ë
Pa-KTIE II. -j- .. . \ 1 r 1
-L.e poète contmiie a développer ceS
jIh grandes vues de la nature humaine , cette
Chnstia- sublime raison du christianisme. Le carac-
___ tere de la femme est admirablement tracé
Livre I. claus la làtale chute. Eve tombe par amour-
Viie propre j elle se vante d'être assez fbi'te
genevaie pour s'cxposcr scule ; elle ne veut pas
des épopées
chiélicnnes «qu'Adam l'accompagne dans l'endroit soli-
taire , où elle cultive des Heurs : cette belle
créature, qui se croit invincible, en raison
même de sa fbiblesse , ne sait pas qu'un
' seul mot peut la subjuguer. L'Ecriture ,
qui lait un si bel éloge de la femme forte ,
nous peint toujours la femme esclave de
sa vanité. Quand Isaïe menace les filles de
Jérusalem : Vous perdrez , leur dit-il , vos
33 boucles d'oreilles , vos bagues , vos bra-
3> celets , vos voiles. 3j On a remarqué , de
nos jours , un exemple frappant de ce
caractère. Telles femmes , pendant la ter-
reur, avoient donné des preuves multi-
pliées d'héroïsme , de qui la vertu est venue
depuis échouer contre un bouquet de
fleurs, une fête nouvelle. Ainsi s'explique
Livre I.
DU CHRISTIANISME. 17
une de ces grandes et mystérieuses vérités Partie ir.
cachées dans les Ecritures : en condamnant Poéùque
la femme à enfanter avec douleur, Dieu lui a ciuistia-
donné une force invincible contre la peine ; nisme.
mais en même temps, et en punition de sa
faute , il l'a laissée fbible contre le plaisir.
Vue
Aussi Milton appelle-t-il la femme ^fair de- générale
fect of nature f « beau défaut de la nature. « <^es épopées
T . ^ 1 1 •• A T • chrétiennes
JLa manière dont le poète Anglois a con-
duit la chute de nos premiers pères, mérite
d'être examinée. Un esprit ordinaire n'au-
roit pas manqué de renverser le monde ,
au moment où Eve porte à sa bouche le
fi'uit fatal j Milton s'est contenté de faire
pousser un soupir à la terre , qui vient
d'enfanter la mort 5 on est en effet beau-
coup plus surpris , parce que cela est beau-
coup moins surprenant. Quelles calamités
cette tranquillité présente de la nature ne
fait-elle point entrevoir dans l'avenir ! Ter-
tullien cherchant pourquoi l'univers n'est
point dérangé par les crimes des hommes ,
enapporte une raison sublime : cette raison^
c'est la PATIENCE de Dieu.
2. B
LlVItE I.
Vue
18 GENIE
Partie II. LorsquG la mère du genre humain pré-
Pùétique sente le iruit cle science à son époux , notre
Chiisiia- pi^emicr père ne se roule point dans la
iiisiiie. poudre , ne s'arrache point les cheveux ,
ne jette point de cris. Un tremblement le
saisit , il reste muet , la bouche entr'ou-
.'"„,^ verte, et les veux attachés sur son épouse.
générale > j l
des épopées H apperçoit toute l'énormité du crime :
'• d'un côté, s'il désobéit, il devient sujet à la
mort 5 de l'autre , s'il reste fidèle , il garde
son immortalité, mais il perd sa compagne
désormais condamnée au tombeau. Il peut
refuser le fruit , mais peiit-il vivre sans
Eve ? Le combat n'est pas long : tout un
monde est sacrifié à l'amour. Au lieu d'ac-
cabler son épouse de reproches , Adam la
console, et prend de sa main la pomme
fatale. A cette consommation du crime ,
rien ne s'altère encore dans la nature : les
passions seulement font gronder leurs pre-
miers orages dans le cœur du couple mal-
heureux.
Adam et Eve s'endorment, mais ils n'ont
plus cette innocence qui rend les songes
DU CHRISTIANISME. 19
léiiers. Bientôt ils sortent de ce sommeil Partie il
agité, comme on sortiroit d'une pénible Poétique
insomnie i as frumunrest.^ C'est alors (lue ^, /V
leur péché se présente devant eux. « Qu'a- nisme.
35 vons-nous fait , s^ccfie Adam ï pour- "~~
:>-> quoi es-tu nue 1 Couvrons-nous , de peur
, • 7 ' T Vue
» au on ne nous voie dans cet état, a^ l^e , , ,
J- générale
vêtement ne cache ]:)oint une nudité dont des épopées
on s'est apperÇU. claétieunes
Cependant la faute est connue au ciel ,
une sainte tristesse saisit les an2;es ; mais
that sadness mixt with pity, dld not aller
their bliss ; ce cette tristesse mêlée à la
■y» pitié 3 n'altéra pomt leur bonheur. 33 Mot
chrétien et sublime de tendresse. Dieu
envoie son Fils pour juger les coupables ;
le juge miséricordieux descend j il appelle
Adam dans la solitude : 35 Où es-tu ? lui
33 dit-il. 55 Adam se cache, ce — Seigneur, je
33 n'ose me montrer à vous, parce que je suis
33 nud. — Comment sais-tu que tu es nud ?
33 Aurois-tu mangé du fruit de science ? 33
• — Quel dialogue ! cela n'est point d'inven-
tion humaine. Adam confesse son crime 5
B..
20 GENIE
Partie u. Dieu pronoiice la sentence : « Homme ! tu
Poétique 5, mangeras ton pain à la sueur de ton
Chvistia- ^' front j tu décllireras péniblement le sein
nisme. jj de la terre ; sorti de la poudre, tu retour-
"~" 53 neras en poudre. — Femme , tu enfan-
:>3 teras avec douleur. 5> Voilà l'iiistoire du
Vue
aéuéiaie genre humain en quelques mots. Nous ne
tks épopées savons si le lecteur est frappé comme nous le
cluétienues
sommes ; mais nous trouvons dans cette
scène de la Genèse, quelque chose de si ex-
traordinaire et de si grand, qu'elle se dérobe
à toutes les explications du critique 3 l'ad-
miration manque de termes , et l'art rentre
dans le néant.
Le Fils de Dieu remonte au ciel , après
avoir laissé des vêtemens aux coupal^les.
Alors commence ce fameux drame entre
Adam et Eve , dans lequel on prétend que
Milton a consacré un événement de sa vie ,
un raccommodement entre lui et sa première
femme. Nous sommes persuadés que les
grands écrivains ont mis leur histoire dans
leurs ouvrages. On ne peint bien que son
propre cœur , en l'attribuant à un autre ,
Livre I.
DU CHRISTIANISME, 2.1
et la meilleure partie du génie se compose Partie tt.
de souvenirs. Poétique
Adam est retiré seul pendant la nuit christia-
sous un ombrage : la nature de l'air est nisme.
changée^ des vapeurs froides , des nuages
épais obscurcissent les cieux j la foudre a
embrasé des arbres, les animaux fuient à oénéraie
la vue de l'homme ; le loup commence à ^^^^ épopées
Cil retienne^
poursuivre l'agneau , le vautour à déchirer
la colombe. Adam tombe dans le déses-
poir 'f il désir de rentrer dans le sein de la
terre. Mais un doute le saisit : s'il avoit en
lui quelque parcelle d'immortalité ? si ce
soufïle de vie qu'il a reçu de Dieu ne pou-
voit périr ? si la mort ne lui étoit d'aucune
ressource , et qu'il fut condamné à être
éternellement malheureux ? La philoso-
phie peut - elle demander un genre de
beautés plus élevées et plus graves ? Non-
seulement les poètes antiques n'ont pas
fondé un désespoir sur de pareilles bases j
mais les moralistes eux-mêmes ont à peine
quelque chose d'aussi haut.
Eve a entendu les gémissemens de son
22 GENIE
Tartie II, époux : elle s'avance timidement vers lui ;
roéiique Adam la repousse 5 Eve se jette à ses pieds ,
^, *; . les baiene de larmes. Adam est touché ; il
Dhine. relève la mère des hommes. Eve lui pro-
"""^ pose de vivre dans la continence , ou de
se donner la mort, pour sauver sa posté-
énéiale l'^^é. Ce désespoir , si bien attribué à une
des épopées femme , tant par son excès que par sa géné-
cluétiennes . , ,, ' \ r\
rosite, irappe notre premier père, (^ue va-
t-il répondre à son épouse ? « Eve , l'espoir
35 que tu fondes sur le tombeau , et le
35 mépris même que tu fais de la mort , me
35 prouvent que tu as en toi quelque chose
35 de 8ul:»lime , qui n'est pas soumis au
35 néant. 35
Le couple infortuné se décide à prier
Dieu et à se recommander à la miséricorde
éternelle. Use rend à l'endroit même où le
souverain Jnge a prononcé son arrêt. Là ,
se prosternant , il élève un cœur et une
voix humiliée vers celui qui pardonne. Ces
accens montent au séjour céleste , et le
Fils se charge lui-même de les présenter à
son Père. On admire avec raison dans
DU CHRISTIANISME. ^3
riliadc les P/76'r^5 boiteuses , qui suivent Pattie II.
l'//7y//r^ pour réparer les maux qu'elle a faits. Poétique
Il seroit iinijossible sans doute de trouver ^, ^!".
i Chnstia-
sur les prières une plus belle allégorie. nisme.
Cependant ces premiers soupirs d'un cœur ■"""
contrit, qui trouvent la route que tous les
soupirs du monde doivent bientôt suivre ; , . \
^ ' générale
ces humbles vœux qui viennent se mêler à des épopées
l'encens fumant devant le Saint des saints , cnetienne!.
ces larmes pénitentes qui réjouissent les
esprits célestes; ceslarmesqui sont oiFertes à
l'Eternel, par le Rédempteur du genre hu-
main, et qui touchent Dieu lui-même; ( tant
elle a de puissance, cette première prière de
l'homme repentant et malheureux ! ) toutes
ces circonstances réunies ont en elles-mêmes
quelque chose de si moral, desisolemnel, de
si attendrissant , qu'elles ne sont peut-être
point elïàcées par les Prières du chantre
d'Ilion.
Le Très-Haut se laisse fléchir , et ac-
corde le salut final de l'homme. Milton
s'est emparé avec beaucoup d'art de ce
premier mystère des Ecritures ; il a mêlé
2/f GENIE
Paktie II. par-tout la touchante histoire d'un Dieu,
poétique qui, dès le commencement des siècles , se
Chiis'ia- dévoue à la mort , pour racheter l'homme
iilsme. (le la mort. La chute d'Adam devient
""*°" plus puissante et plus tragique , quand on
la voit envelopper tlans ses conséquences ,
"V II c
générale ju^squ'au Flls de l'Eternel.
des ci>opées Nonobstant ces beautés , qui appartien-
chiùtieiincs r* i i n /• /m
,nent au tond cLu Paradis perdu, il y a une
foule de beautés de détail dont il seroit trop
long de rendre compte j Milton a en parti-
culier le mérite de l'expression. On connoît
les ténèbres visibles , le silence ro\'i , etc.
Ces hardiesses, lorsqu'elles sont bien sau-
vées , comme les dissonnances en musique ,
font un effet très-brillant j elles ont un faux
air de génie : mais il i'aut prendre garde d'en
abuser j quand on les recherche , elles ne
deviemient plus qu'un jeu de mots puéril ,
aussi pernicieux à la langue qu'au bon
goût.
Nous observerons encore que le chantre
d'Eden, à l'exemple de Virgile, est devenu
original en s'appropriant des richesses étran-
DU CHRISTIAxNISME. aS
gères; ce qui prouve que le style original n'est Partie il
pas celui qui n'emprunte rien de personne , Poéiiiue
mais celui que personne ne peut repro- (^i^'i",;^.
du ire. nisme.
Cet art d'imitation , connu de tous les """
grands écrivains , consiste dans une cer-
Vil G
taine délicatesse de goût, qui s'empare des générale
beautés d'un autre temps pour les accom- '^es épopées
, . \ 1 chrétiennes
mocier aux temj^s et aux mœurs du siecie.
La copie, bien que ressemblante, devient un
original, comme le Saint-Jérôme du Domi-
nicain , fait d'après le Saint - Jérôme du
Carrache , ou comme les traits d'un père
se répètent sur le visage de ses enfans , sans
qu'on puisse accuser la nature de plagiat :
Virgile est un modèle en ce genre. Voyez
comme il a transporté à la mère d'Euryale,
les plaintes d'Andromaque sur la mort
d'Hector. Homère , dans ce morceau , a
quelque chose de plus naïf que le poëte de
Mantoue, dont il a fourni d'ailleurs tous les
traits fiappans, tels que l'ouvrage échappant
aux mains d'Andromaque , l'évanouisse-
ment, etc. ( et il en a quelques autres qui ne
Livre I.
26 GENIE
Partie IL soiit poiiitclansTEneidej comme le pressen-
Poétique timent du malheur , et cette tête qu' Andro-
maque éclievelée , avance à travers les cré-
nisme. neaux. ) Mais aussi l'épisode d'Euryale est
plus pathétique, plus tendre. Cette mère
qui, seule de toutes les Troyennes, a voulu
pénéraie suivre Ics destinées d'un fils 5 ces habits
tics épopées devenus inutiles , et dont elle occupoit son
cbiéliennes i ., • •n
amour maternel , son exil , sa vieillesse et
sa solitude, au moment même où l'on pro-
menoit la tête du jeune homme sous les
remparts du camp ; ce Jœmineo ululatu /
sont des choses qui n'appartiennent qu'à
l'ame de Virgile. Les plaintes d'Androma-
que, plus étendues, perdent de leur force;
celles de la mère d'Euryale , plus resser-
rées , tombent , avec tout leur poids , sur
le cœur. Cela prouve qu'une grande difïé-
rence existoit déjà entre les temps de Vir-
gile et ceux d'Homère , et qu'au siècle du
premier, tous les arts, même celui d'aimer,
avoient acquis plus de perfection.
DU CHRISTIANISME. 27
Partie II.
CHAPITRE IV. Poétique
(111
Cliii^iiia-
T)e quelques JPoëmesfrancois et étrangers. nisme.
i^UAND le cliristianisme n'atiroit donné à
1 , . 1 7. 7 -1 Vue
la poésie que le Paradis perdu ; quand son „énéiale
génie n'auroit inspiré ni la Jérusalem déli- des épopées
/ • -n /• • r-- 7 ' I j T chrétiennes
vree y ni Polieucte , m iLstlier, ni AtliaLie ,
ni Zaïre y ni Alz'ire , on pourroit encore
soutenir qu'il est très -favorable aux muses.
Nous placerons dans ce chapitre , entre le
Paradis perdu et la Henriade , quelques
poëines Irançois et étrangers , dont nous
n'avons qu'un mot à dire.
Les morceaux remarquables répandus
dans le saint Louis du père Lemoine ont
été si souvent cités , que nous ne les répé-
terons point ici. Ce poëme , tout informe
qu'il est, a des beautés qu'on clierclieroit
en vain dans la Jérusalem. Il y règne une
imagination sombre , qui convient à la
peinture de cette Egypte pleine de souve-
nirs et de tomljeaiix, et qui vit passer tour-
n^ GENIE
Partie II. à-tourles Pliaraoïi , les Ptolomée, les soli-
Poctique taires de la Tiiébaïde, et les Soudans des
^, "". Barbares.
Christia-
nisme. La Tucelle de Chapelain , le Moïse sauvé
— " de Saind-Amand ^ et le David de Coras , ne
sont plus connus que par les vers deBoileau.
Vue
eénéiaie ^^ peut Cependant tirer quelque fruit de la
des épopées lecture de ces ouvrages : le David sur-tout
clnetiennes ^ • i,a
mente cl être parcouru.
Le projDliète Samuel raconte à David
riiistoire des rois d'Israël :
Jamais, dit le grand saint, la fière tyrannie
Devant le Koi des i-ois ne demeure impunie :
Et de nos derniers chefs le juste châtiment
iEu fournit à toute heure un triste monument.
Contemple donc Héli , le chef du tabernacle ,
Que Dieu fit de son peuple et le juge et l'oracle;
Son zèle à sa patrie eût pu servir d'appui ,
S'il n'eût produit deux fils trop peu dij^nes de lui.
Mais Dieu fait sur ces fils , dans le vice obstinés ,
Tonner l'arrêt des coups qui leur sont destinés;
Et par un saint hérault , dont la voix les menace ,
Leur annonce leur perte et celle de leur race.
O ciel! quand tu lanras ce tenible décret,
Quel ne fut point d'Héli le deuil et le regi et !
Mes yeux furent témoins de toutes ses alarmes ,
Et mon front , bien souvent , fut mouillé de ses larmes.
DU CHRISTIANISME. 29
Ces vers sont remarquables, parce qu'ils Partie iî.
sont assez beaux comme vers. Le mouve- Poétique
ment ciui les termine, pourroit être avoue ^, '.".
d'un grand poëte. nisme.
L'épisode de Rutli , racontée dans la — ~
grotte sépulcrale où sont ensevelis les an- '^"^^ '
ciens patriarches , a du charme et de la . '.'^,
■•- ' générale
simplicité : des épopées
chrétiennes
On ne sait qui Jes deux, ou l'épouse , ou l'époux ,
Eutl'ame la plus pure et le sort le plus doux , etc.
Enfin Coras réussit quelquefois dans le
vers descriptif. Cette image du soleil à son
midi est pittoresque :
Cependant le soleil , couronné de splendeur,
Amoindrissant sa forme , augmentoit sou ardeur.
Saint-Amand, presque vanté parBoileau,
qui lui accorde du génie , est néanmoins
inférieur à Coras. La composition du
JMoïse sauvé QÇX languissante, levers lâche
et prosaïque , le style plein d'antitlièses et
de mauvais goût. Cependant quelques mor-
ceaux d'un sentiment vrai , qu'on y remar-
3o GENIE
Partie II. qiie çà et là , oiit pu Servir à adoucir l'Iiu-
Poctique ineiir du chantre de l'art poétique.
ilu . , . .11
chiistia- ^^ scroit iilutile de nous arrêtera Y Arau-
iiisiiie. cana, avec ses trois parties et ses trente -
"""" cinq chants originaux , sans oublier les
Livre I.
chants supplémentaires de doiîi Diéi2;o de
Vue _ ^ ^ , ^ ^ . ^
générale Santistevaji Ojozio. Il n'y a point de mc?'-
des épopées ,,'eilleux chrétien dans cet ouvrage ; c'est
cliiélieunes . , ,, .
une narration historique de quelques laits
arrivés dans les montagnes du Chili. La
chose la plus intéressante du poëme , est
d'y voir figurer Ercylla lui-même , qui se
bat et qui écrit. U Aj^aucana est mesuré en
octaves , comme l' Orlando et la Jérusalem,
La littérature italienne donnoit alors le ton
à toutes les littératures de l'Europe. Ercylla
chez les Espagnols , et Spenser chez les
Anglois , ont lait des stances et imité
l'Arîoste , jusques dans son exposition.
Ercylla dit :
No las (lamas , amor ,no gentilesas
De cavalières canto enamorados ,
Ni las mucstras, regalos y ternezas
De aaiorosos afectos y cuyJados :
DU CHRISTIANISME. 3i
Mas el valor , los heclios , las proezas Tar ti k H.
De aqiielos Espagnoles esforçados , Poétique
Que a la ccrviz de Arauco no tloinada du
Pusieron duio yugo por la espada. CUristia-
iiisme .
Livre I.
Vue
générale
C'étoit encore un bien riche sujet d'Epo-
pée que celui de la Lusiade. On a de la peine
à concevoir comment un homme du génie de
Camoëns j n'en a pas su tirer un plus grand des épopées
parti. Mais enfin , il faut se rappeler qu'il ^ retiennes
lut le premier épique moderne , qu'il vivoit
dans un siècle barbare , qu'il y a des
choses touchantes (i) , et quelquefois subli-
mes dans les détails de son poëme , et
qu'après tout, le chantre du Tage fut
le plus infortuné des mortels. C'est un
sophisme , digne de la dureté de notre siècle,
d'avoir avancé que les bons ouvrages se
font dans le malheur : il n'est pas vrai qu'on
puisse bien écrire quand on souffre. Tous
ces hommes inspirés , qui se consacrent au
(i) Néanmoins nous différons encore ici des autres
critiques ; l'épisode d'Inès nous semble pur , tou-
chant , mais généralement trop loué , et bien loin
d'avoir les développemens dont il éloit susceptible.
32 GENIE
Partie II. culte (les muses , se laissent plus vite sub-
Poétique merger à la douleur que les esprits vul-
christia- g^-î^'^s. Uii génie puissant lise bientôt le
nisme. corps qul le renferme j les grandes araes ,
""" comme les grands fleuves , sont sujettes à
Livre I. , , ,
dévaster leurs rivages.
Vue , ^ ..
générale Le mélange que Camoëns a fait de la
des épopées fable et du christianisme , nous dispense de
cUréticnnes , , • 77 i
parler du inerveiUeux de son poème.
M. Klopstock est aussi tombé dans le
défaut d'avoir pris le meneilleux du chris-
tianisme pour sujet de son poëme. Son
premier personnage est un Dieu 3 cela seul
suffiroit pour détruire l'intérêt tragique.
Cependant il y a de beaux traits dans le
JVLessie. Les deux amans ressuscites par le
Christ , offrent un épisode charmant que
n'auroient pu fournir les ressorts mytholo-
giques. Nous ne nous rappelons point de
personnages arrachés au tombeau, chez les
anciens, si ce n'est Alceste, et Hérès de
Pamphilie (1).
(1) Dans le dixième livre de la république de
Platon.
<IU
lirist
nisme.
Livre I.
Vue
énérai
! épop
cliiéticnnes
DU CHRISTIANISME. 33
L'abondajice et la grandeur caractéri-
1 Ml 1 T 7- • Poétique
sent sur-tout le merveilleux du jMcssie. ,
<lu
Ces globes habités par des êtres dilïérens Christia-
de riiomme , cette profusion d'anges ,
d'esprits de ténèbres , d'ames à naître ou
d'ames qui ont déjà passé sur la terre , jet-
tent l'esprit dans l'immensité. Le caractère généraîe
d'Abbadona , l'ange repentant, est une '-^^ '^p^p^'^'
conception heureuse. M. Klopstocka aussi
créé luie sorte de séraphins mystiques, tout-
à-iait inconnus ayant lui.
Gessner nous a laissé dans la moi^t d'Abel,
un ouvrage plein d'une tendre majesté. Mal-
heureusement il est gâté par cette teinte
doucereuse de l'idylle, que les Allemands
donnent presque toujours auxsujets tirés de
l'Ecriture : ils pèchent tous contre une des
plus grandes loix de l'Epopée , la vrai-
sembhiTice des mœurs y et transforment les
rois pasteurs d'Orient en innocens bergers
d'Arcadie.
Quant à l'auteur du poëme de Noé ^ il a
succombé sous la richesse de son sujet. Pour
une imagination vigoureuse, c'étoit pour-
2. C
Livr. E I.
34 GENIE
I'artie II. tant une belle carrière à parcourir, qu'un
Poétique monde anti-diluvien. On n'étoit pas même
^, . . oblia;édecréertouteslesmerveilles:enlbuil-
ïiisme. lant le Critias , les chronologies d'Eusèbe ,
quelques traités de Lucien et de Plutarque ,
on eût trouvé une ample moisson. Scaliger
eénéiaie ^^*® ^^" fragment de Polyhistor , touchant
des épopées certaines tables écrites avant le déluge , et
cliiétienncs / ^ o» i a • i i
conservées a Sippai^y , la même vraisembla-
blement que la Sîpphara de Ptolémée (1).
Les muses parlent et entendent toutes les
langues ; que de choses ne pouvoient-elles
pas lire sur ces tables !
(1) A moins qu'on ne fasse venir Sîppary du mot
hébreu SepTier , qui signifie bibliothèque. Josephe ,
liv. I , c.W^de Antiq. Jud. , parle de deux colonnes ,
l'une de brique et l'autre de pierre , sur lesquelles
les enfans de Seth avoient gravé les sciences humaines ,
afin qu'elles ne périssent point au déluge , qui avoiÈ
été prédit par Adam. Ces deux colonnes subsistèrent
long-temps après Noé.
DU CHRISTIANISME. 35
CHAPITRE V.
, Tartie ir.
Poétique
du
La Henriade. Chri.tia-
nisme.
Oi un plan sage, une narration parfaite, de Livr.ii i.
très-beaux vers, une diction élégante, un yi,e
goût pur, un style correct et limpide , sont généiiiie
1 1 ^•[' ' • \ l'T? ' <!es épopées
les seules qualités nécessaires à 1 xiipopee , chrétiennes
la Henriade est un poème achevé \ mais
cela ne sufïit pas : il faut encore une action,
héroïque et surnaturelle. Et comment
M. de Voltaire eiit-il fait un usage heureux
du merveilleux du christianisme , lui dont
tous les efforts tendoient à détruire ce mer-
veilleux ? Telle est néanmoins la puissance
des idées religieuses , que l'auteur de la
Henriade doit au culte même qu'il a per-
sécuté , les morceaux les plus frappans de
son poëme épique , comme il lui doit les
plus belles scènes de ses tragédies.
Une philosophie sage , une morale froide
et sérieuse conviennent à la muse de l'his-
toire^ mais cet esT)rit de sévérité, trans-
porté à l'Epopée, est peut-être un contre-
C.
o6 'GENIE
Pahtieii. sens. Ainsi, lorsque M. de Voltaire s'écrie
Poétique dans l'invocation de son poëme :
tlu ^
Chiistia- Descends du haut des deux, auguste Vérité ,
nisme.
—1- il est tombé , ce nous semble, dans une
Livre I. grande méprise. La poésie épique
Vue
cénéiale Se soutient par la fahle et vit de fiction,
des épopées
clirétiennes ^6 Tasse , cjui traitoit aussi un sujet chré-
tien, a fait ces vers charmans, d'après
Platon et Lucrèce (i).
Sai, clie la torre il mondo, ove piu versi
Di sue dolcezze il lusingliier Painasso, etc.
(l) « Comme le médecin qui , pour sauver le malade ,
y> mêle à des breuvages flatteurs les remèdes propres
» à le guérir , et jette au contraire des drogues
» amèresdans les alimens qui lui sont nuisibles, etc. »
Platon , de leg. lib. i . Ac veluti pueris ahsinthia
tetra medentes , etc. Lucret. lib. 5.
Si l'on disoit que le Tasse a aussi invoqué la vérité y
nous répondrions qu'il ne l'a pas fait comme M. de
Voltaire. La vérité du Tasse est une muse ^ un ange ,
je ne sais quoi jeté dans le vague , quelque chose qui
n''a pas de nom, un être chrétien , et non pas la
vérité directement personnifiée , comme celle de la
Henriade.
DU CHRISTIANISME. 3/
Là, il n'y a point de poésie oîi il n'y a Partie h,
pj oint de menterie , dit Plutarque (i). Poétique
Est-ce que cette France à demi-barbare , c^ri^tia-
n'étoit plus assez couverte de forêts , pour nisme.
qu'on y pût rencontrer quelques-uns de ces ■— "
châteaux du vieux temps , avec des mâchi-
coulis , des souterrains . des tours verdies - . .
' ' générale
par le lierre , et toutes pleines d'histoires <ies épopées
.1, - -i-i , • chrétiennes
inerveiiieuses r ±.st-ce qu on ne pouvoit
trouver quelque temple gothique dans une
vallée solitaire , au milieu des bois ? Les mon-
tagnes de la Navarre n'avoient-elles point
quelque druide, enfant du rocher, qui , sous
le chêne sacré, au bord du torrent, au mur-
mure de la tempête , chantoit les souvenirs
des Gaules , et pleuroit sur la tombe des
héros ? Je m'assure qu'il y avoit encore
quelque chevalier du règne de François I^^,
qui regrettoit , dans son manoir , les tour-
nois de la vieille Cour , et ces beaux temps
où la France s'en alloit en guerre contre les
Mécréans et les Inhdèles. Que de choses à
tirer de cette révolution des Bataves , voir
Cl) Dans son traité de la manière de lire Les poëte»-.
38 GENIE
Partie II. siiie, et poiir aliisi dire , sœur de la Ligue !
Poétique Les HoUandois s'établissoient aux Indes ,
Chi-istia- ^^ Philippe recueilloit les premiers trésors
nisme. du Pérou : Coligny même avoit envoyé
*™~ une colonie dans la Caroline : le chevalier
de Gourgues oflroit , à l'auteur de la Hen-
sénéraie ^^^^^ 7 ^^ superbe et touchant épisode :
«1rs épopérs Une Epopéc doit renfermer l'univers.
L Europe , par le plus heureux des con-
trastes , présentoit le 2:)euple pasteur en
Suisse , le peuple commerçant en Angle-
terre , et le peuple des arts en Italie : la
France offroit à son tour l'époque la plus
favorable à la poésie épique j époque qu'il
iaut toujours choisir, comme M. de Vol-
taire l'avoit iàit , à la fm d'un âge , et à la
xiaissance d'un autre âge , entre les ancien-
nes mœurs et les mœurs nouvelles. La bar-
barie expiroit, et l'aurore du siècle de
Louis commençoit à poindre. Malherbe
étoit venu , et ce héros , à-la-fois barde et
chevalier, auroit pu conduire les François
au combat , en chantant des hymnes à lai
\ictoJre..
DU CHRISTIANISME. 39
On convient que les caractères dans la Partie ii.
Henriade ne sont que àes portraits , et l'on Poôtiquo
a peut-être trop vante cet art de penidre , cinistia-
dont Rome en décadence a donné les pre- nisme.
niiers modèles. \je portrait n'est point épi- """
que ', il ne fournit que des beautés sans
Vue
action et sans mouvement. , . ,
générale
Quelques personnes doutent aussi que des épopées
la vraisemblance dès mœurs soit poussée *^"^^^'^""^*
assez loin dans la Henriade. Les héros de
ce poëme débitent de beaux v ers qui ser-
vent à développer les principes philoso-
ques de M. Voltaire ; mais représentent-ils
bien les guerriers tels qu'ils étoient au
seizième siècle ? Si les discours des ligueurs
respirent l'esprit du temps , ne pourroit-
on pas se permettre de penser que c' étoient
les actions des personnages encore plus que
leurs paroles, qui dévoient déceler cet
esprit r Du moins, le chantre d'Achille n'a
pas mis l'Iliade en harangue.
Quant au merveilleux , il est , sauf
erreur, à-peu-près nul dans la Henriade. Si
l'on ne connoissoit le malheureux système-
Livre I.
4o GENIE
Partie 11. qui glaçoit le génie poétique de M. de Vol-
Poeiique t.iire y on ne comprendroit pas comment il
a pu j^référer des divinités allégoriques
nisme. au merveilleux du christianisme. Il n'a
répandu quelque chaleur dans ses inven-
tions , qu'aux endroits même où il cesse
Vue
sénéiale ^^l^'^tre pliilosoplie , pour devenir chrétien.
«les épopées Aussitôt qu'il à. touclié à la religion, source
tbrétiennes i , ^ r • i • ' ^• .
de toute poésie , la source a immédiate-
ment coulé.
Le serinent des Seize dans le souterrain >
l'apparition du fantôme de Guise qui vient
armer Clément d'un poignard, sont des
machines fort épiques , et puisées dans les
superstitions religieuses d'un siècle igno-
rant et mallieureux.
Le poëte ne s'est-il pas encore un peu
trompé , lorsqu'il a transporté la j^hiloso-
pliie dans le ciel ? Son Eternel est sans
doute un dieu fort équitable, qui juge avec
impartialité le Bonze et le Derviche , le
Juif" et le Mahométan • mais étoit-ce bien
cela qu'on attendoit de la Muse ? Ne lui
demandoit-on pas de Vd poésie j un Ciel
I^U CHRISTIANISME. 41
chrétien, des cantiques , Jéhovali , enfin Patitie it.
le mens divmior , la relision ? oc iiuc
M. de Voltaire a donc brisé lui-même la chiistia-
corde la plus harmonieuse de sa lyre , en "'sme.
refusant de chanter cette milice sacrée ,
Livre I.
cette armée des Martyrs et des Anses , dont
ses talens auroient su tirer un parti admi- générale
rable. Il eût pu trouver parmi nos saintes *^^^ ep«i"es
■•■ _ ^ chrétiennes
des puissances aussi grandes que celles des
Déesses antiques , et des noms aussi doux
que ceux des Grâces. Quel dommage qu'il
n'ait rien voulu dire de ces Bergères trans-
formées , par leurs vertus , en bienfaisantes
Divinités j de ces Geneviève qui , du haut
du Ciel , protègent , avec une houlette ,
l'empire de Clovis et de Charlemagne ! Il
nous semble qu'il y a quelqu' enchantement
pour les Muses à voir le peuple , le plus
spirituel et le plus brave , consacré , par
la religion , à la Fille de la simplicité et
de la paix. De qui les gentilles Gaules
tiendroient-elles leurs Troubadours, leur
parler naïf et leur penchant aux grâces ,
si ce n'étoit du chant pastoral , de
Livre I.
42 GENIE
Partie n. l'innocence et de la beauté de leur Pa-
Poétique tPOne ?
_j^ .. . Des critiques judicieux ont observé qu'il
nisme. y a dcux hommes dans M. de Voltaire : l'un
plein de goût , de savoir, de raison ; l'autre
qui pèche par les défauts contraires. On
«'énérale P^^^t doutcr quc l'auteur de la Henriade ait
des épopées eu autant de génie que Racine 5 mais il avoit
cluéticnnes a • i ' r
peut-être un esprit plus varie et une ima-
gination plus flexible. Mallieureusement la
mesure de ce que nous pouvons , n'est pas
toujours la mesure de ce que nous faisons.
Si M. de Voltaire eût été animé j^ar la reli-
gion , comme l'auteur d' Athalie 3 s'il eût
fait, comme lui, une étude profonde des.
pères et de l'antiquité j s'il n'eût pas
embrassé tous les genres et tous les sujets ,
sa poésie fut devenue plus nerveuse, et sa
prose eût acquis une décence et une gra-
vité qui lui manquent trop souvent. Ce
grand homme eut le malheur de passer sa
vie au milieu d'un cercle de littérateurs
médiocres, qui, toujours prêts à l'applau-
dir, ne pouvoient l'avertir de ses écarts^..
DU CHRISTIANISME. 43
On aime à se le représenter clans la compa- Partie n,
gnie de ses égaux, les Pascal, les Arnaud, Poéiique
les Nicole , les Boileau , les Racine j c'est cinistia-
alors qu'il eût été forcé de changer de ton. nisme.
On auroit été indigné à Port -Royal des "— "
^ ^ •' LivrkI.
plaisanteries et des blasphèmes de Ferney ;
on y détestoit les ouvrages faits à la hâte 5 générale
on y travailloit avec loyauté, et l'on n'eût «les époques
■' •' cbiétienucs
pas voulu , pour tout au inonde , trom-
per le public , en lui donnant un poëme ,
qui n'eût pas coûté au moins douze bonnes
années de labeur 3 et ce qu'il y avoit de
très-merveilleux, c'est qu'au milieu de tant
d'occupations , ces excellens hommes trou-
voient encore le secret de remj)lir les plus
petits devoirs de leur religion , et de porter
dans la société l'urbanité de leur grand
siècle.
C'étoit une telle école qu'il falloit à M. de
Voltaire. Il est bien à plaindre d'avoir eu
ce double génie qui force à-la-fbis à l'ad-
mirer et à le haïr. Il édifie et renverse ; il
donne les exemples et les préceptes les plus,
contraires y il élève aux nues le siècle do
Livre I.
U GENIE
Partie II. Louis XI V, et attac|ue ensuite en détail lét
Poétique réputation des grands hommes de ce siècle :
^, . ,. tour - à - tour il encense et déniée l'anti-
nisine. quité 'y il poursuit , à travers soixante-dix
voluiues f ce qu'il appelle Y infâme , et les
morceaux les plus beaux de ses écrits sont
"énéiale îi^spirés par la religion. Tandis que son
«les épopées imagination vous ravit , il fait luire une
chrétiennes r. . • i / • i -ii
fausse raison qni détruit ie merveilleux ,
rapetisse l'ame, etraccourcitlavue. Excepté
dans quelques-uns de ses chefs -d' œuvres ,
il n'apperçoit par-tout que le côté ridicule
des choses et des temps, et montre, sous un
jour hideusement gai, l'homme à l'homme.
Il charme et fatigue par sa mobilité ^ il
vous enchante et vous dégoûte ; on ne sait
quelle est la forme qui lui est propre : il
seroit insensé s'il n'étoit si sage , et méchant
si sa vie n'étoit remplie de traits de bien-
faisance. Au milieu de toutes ses impiétés ,
on peut remarquer qu'il haïssoit les sophis'^
tes (*). Il aimoit si naturellement les beaux-
(*j Voyez la note A à La fm du volume»
BU CHRISTIANISME. 45
arts, les lettres et la grandeur , qu'il n'est Partie h
pas rare de le surprendre dans une sorte Poétique
d'admiration pour la cour de Rome. Son ' . .
1 Clinslia-
amour- propre lui fit jouer toute sa vie un nisme.
rôle pour lecpiel il n'étoit point fait, et au- — —
quel il étoit ibrt supérieur. Il n'avoitrien,
en eiïet^ de commun avec MM. Diderot , . . .,^
^ ' générale
Raynal, Helvétius et d'Alembert. L'éié- des époque»
1 111 • \ chrétienne*
gance de ses mœurs , ses belles manières ,
son goût pour la bonne société , et sur-tout
son humanité , l'auroient vraisemblable-
ment rendu un des plus grands ennemis du
règne révolutionnaire. Il est très-décidé
€n faveur de l'ordre ^social , sans s'apper-
cevoir qu'il le sappe par les fbndemens ,
en attaquant l'ordre religieux. Ce qu'on
peut dire sur lui de plus raisonnable , c'est
que son incrédulité l'a empêché d'atteindre
à la hauteur où l'appeloit la nature , et que
ses ouvrages (excepté ses poésies fugitives)
sont demeurés au-dessous de son véritable
talent j exemple qui doit à jamais effrayer
quiconque suit la carrière des lettres. M. de
Voltaire n'a flotté parmi tant d'erreurs
46
GENIE
Partie II. tant d'inégalités de style et de jugement,
Poétique que parce qu'il a manqué du grand contre-
poids de la religion : il n'a que trop prouvé
que des mœurs graves , et une pensée
pieuse , sont encore plus nécessaires dans
le commerce des Muses qu'un beau génie.
du
Cliristia-
nismp.
Livre I.
Vue
générale
des époques
clirétiennes
DU CHRISTIANISME. A,^
SECONDE PAE^TIE.
POÉTIQUE DU CHRISTIANISME.
LIVRE SECOND.
POÉSIE, DAîfS SES RAPPORTS
AVEC LES HOMMES.
CARA CTÈRES.
CHAPITRE PREMIER.
Caractères naturels.
Jr ASSONS de cette vue générale des Epo-
pées aux détails des compositions poétiques.
Considérons d'abord les caractères natu-
rels, tels que l'époux, le père, la mère, etc.
avant d'examiner les caractères sociaux y
48 GENIE
Pautie II. tels que le prêtre et le guerrier, et jjartons
Poétique d'un principe incontestable :
_/ !' . Le christianisme est une relision pour
nisine. aiusi dire double ', s'il s'occupe de la
"— nature de l'être intellectuel , il s'occupe
aussi de notre propre nature : il iàit mar-
"y^ * cher de iront les mystères de la Divinité ,
SCS rapports et Ics mystères du cœur humain 5 en dévoi-
, ^^"^'^ lant le véritable Dieu, il dévoile le véri-
Jcsliommes.
- table homme.
Curacteres.
Une telle religion doit être plus favo-
rable à la peinture des caractères , qu'un
culte qui n'entre point dans le secret des
passions. La plus belle moitié de la poésie,
la moitié dramatique , ne recevoit aucun
secours du polythéisme 5 la morale étoit sé-
parée de la mythologie (*). UnDieumontoit
sur son char , un prêtre ofïroit un sacrifice 5
mais ni le Dieu ni le prêtre n'enseignoit ce
que c'est que l'honnne, d'où il vient , où il
va y quels sont ses penchans , ses vices , ses
vertus , ses fins dans cette vie, ses fins dans
l'autre.
(*J Voyez la note B à la fin du volume.
avec
mmes.
DU CHRISTIANISME. 49
Dans le christianisme, au contraire , la Partie n.
religion et la morale sont une seule et même Poétique
chose. L'Ecriture nous apprend notre ori- ci„.ijjfia..
gine , nous instruit de notre double nature ; nis.ne.
les mystères chrétiens nous sont tous rela- """^
.r,, , . -, Livre II.
tiis ; c est nous cm on voit de toutes parts 3
, I T-i'i 1 TA- ' Poésie,
C est pour nous que le Fils de Dieu s est dans
immolé. DepuisMoïse jusqu'à Jésus-Christ, ^^^ rapports
depuis les Apôtres jusqu'aux derniers Pères jçgi,^
de l'église , tout olïre le tableau de l'homme ca
intérieur, tout tend à dissiper la nuit qui
le couvre : et c'est un des caractères dis^
tinctifs du christianisme , d'avoir toujours
mêlé l'homme à Dieu, tandis que les fausses
religions ont séparé le Créateur de la créa-
ture.
Voilà donc un avantage incalculable que
les poètes auroient dû remarquer dans la
religion chrétienne , au lieu de s'obstiner à
la décrier. Car si elle est aussi belle que le
polythéisme dans le merveilleux ^ ou dans
les rapports des choses surnaturelles ,
comme nous essaierons de le montrer dans
îa suite , elle a de plus toute la j)artie dra-
a. D
5o GENIE
Partie H. matique et morale, que le polytliéisme
Poétique ii'avoit pas.
ciuisiia- Appuyons cette grande vérité sur des
nisme. exemples ; faisons des rapprochemens qui ,
■■— " en épurant notre goût , servent à nous atta-
cher à la religion de nos pères , par les
jians * cliannes du plus divin de tous les arts,
îes rapports Nous Commencerons l'étude des carac-
avec ^ , 1 • 1 /
1 s hommes ^^^^^^ natuvets , par celui des époux, et
Caractères, i^o^s opposcrpus à l'amour coujugal d'Eve
et d'Adam, l'amour conjugal d'Ulysse et
de Pénélope. On ne nous accusera pas de
choisir exprès des sujets médiocres dans
l'antiquité, pour faire briller les sujets cliré-
tiens.
DU CHRISTIANISME. 5i
Pabtie n.
CHAPITRE II.
Poélique
<iu
Suite DES Époux. Cluistia-
nisme.
Ulysse et Pénélope.
Livre IT,
L, r r TTT Poésie,
ES princes ayant ete tues par Ulysse, ^^^^^
Euryclée va réveiller Pénélope , qui refuse ses rapports
lone-temps de croire les merveilles que sa
'-'■'■ -■- les nommes.
nourricelui raconte. Cependant elle selève, ^
A ' Caractère:-
et descendant les degrés , elle franchit le
seuil de pierre y et va s'asseoira la lueur
du Jeu, en face d'Ulysse , qui étoit lui-
même assis au pied d'une haute colonne ,
les yeux baissés , attendant ce que lui
dirait son épouse. JMais elle demeuroit
muette 3 et un grand étonnement avoit saisi
son cœur (i).
Télémaque accuse sa mère de froideur 5
Ulysse sourit , et excuse Pénélope. La
princesse doute encore , et pour éprouver
son époux , elle commande qu'on jjrépare
la couche d'Ulysse, hors de la chambre
(1) Lib.XXin,T. 83.
fe GENIE
Partie II. nuptiale ^ aiissitôt le liéros s'écrie : « Qià
Poétique 55 donc a déplacé ma couche î. . . N'est-elle
Cbiistîa- '' plus attachée sur le troue de l'olivier ^
nisme. 33 autour duquel j'avois moi-même bâti une
— — 95 salle dans ma cour^ etc. »
XlVJlE II. ^
Q, i cpalo T%i cT'
Poésie,
dans • •
s'es rapports . fxîAÎJ'ytfj.a.lx '^v/j.ov (i).
avec
,^ , Il dit , et soudain le cœur et les genoux de Pénc-
lÉs hommes. ' ~
lope lui manquent à-Ia-fois 5 elle reconnoît Ulysse
à celte marque certaine. Bientôt courant à lui toute
en larmes , elle suspend ses bras au cou de son époux j
elle baise sa tête sacrée ; elle s'écrie : « Ne sois point
irrité , toi qui fus toujours le plus prudent des
tommes !
Ne sois point irrité, ne t'indigne point, si j'ai hésité
à me précipiter dans tes bras. Mon cœur frémissoit
de crainte , qu'un étranger ne vînt surprendre ma
foi , par des paroles trompeuses . . ? . . . . . ,
Mais à présent j'ai une preuve manifeste de toi-même,
par ce que tu viens de dire de notre couche : aucun
autre homme ne l'a visitée : elle n'est connue que
(i) De V. 2o5 à aïo; de 214 — 17; de 2 — ^2; de 293 — 96 j
^e 3oo à 3o3 ; de 24a " 4^'
DU CHRISTIANISME, 53
tfe nous deux et d'une seule esclave, Actoris , (f|ue Partie IÎ.
mon père me donna, lorsque je vins en Ithacjue , et Poétique
qui garde les portes de notre chambre nuptiale. ) ^^'"^
Tu rends la confiance à ce cœur devenu défiant par le
• '■ nisme.
chagrin, y» ^^^
Elle dit 5 et Ulysse pressé du besoin de verser des Livre il
larmes , pleure sur cette chaste et prudente épouse f p ' •
en la serrant contre son cœur. Comme des matelots dans
contemplent la terre désirée , lorsque Neptune a brisé ses ra] poits
k. I . . 1 1 avec
ur rapide vaisseau , louet des vents et des values , ,
' ° les hommes*
immenses'j un petit nombre flottant sur l'anti-
Caractnss^,
que mer , gagne la terre à la nage , et tout couvert
d'une écume salée , aborde plein de joie sur les
grèves , en échappant à la mort : ainsi Pénélope
attache ses regards charmés sur Ulysse. Elle ne peut
arracher ses beaux bras du cou du héros ; et l'Aurore
arux doigts de rose , auroit vu les saintes larmes de
ces époux , si Minerve n'eût retenu le soleil dans la
nier, etc ■
Cependant Eurynome , un flambeau à la main ^
précédant les pas d'Ulysse et de Pénélope , les con.-
duit à la chambre nuptiale
Les deux époux, après s'être enchantés d'amour ^
s'enchantent par le récit mutuel de leurs peines.
54 GENIE
Partik 11. Ulysse achevoit à peine les derniers mots de son Lisr
Poétique toire , qu'un sommeil bienfaisant se glissa dans ses
»l" membres fatigués , et \int suspendre les soucis de
Cliristia- , v
son ame (i).
nisme.
_ ^, ( 1 ) Madame Dacier a trop altéré ce morceau.
LiivRE ir. ^ ' A
Tantôt elle paraphrase des vers , tels que ceux-ci :
Poésie, ^ , . , ,^\„ , , , , -î-
«ians ^ « Ça lo. Tiiis «T' avlov Av'lo yowafla. xaiCptAov « lop, etC. /ï ces
ses rapports mots la reine tomba presque évanouie ; les genousc
' ^ "^ et le cœur lui manquent à- la fois j elle ne doute
les hommes. , ■ i tti r i:
plus que ce ne soit son cher Ulysse, hnjin , revenue
Çaractcres.
de sa faiblesse , elle court à lui le visage baigné de
pleurs^ et l'embrassant avec toutes les marques
d'une véritable tendresse , etc. Tantôt elle ajoute
des choses dont il n'y a pas un mot dans le texte ;
enfin , elle supprime quelquefois les idées d'Homèx'e,
et les remplace par ses propres idées j et c'est ainsi
qu'elle passe ces vers cbarmans :
Tw «T'e-arei oi)v cpiAsIîlof tlap-sTnlnv Epalf/v/'f ,
Tsc-STESÔviv fjiv^oiTi TTfos «AAiiAovs êvc'arûviff.
^près s'être enchantés d'amour , ils s'enchantent
par le récit mutuel de leurs peines. Elle dit : Ulysse
et Pénélope , o qui le plaisir de se retrouver en-
semble , après une si longue absence , tenait lieu
de sommeil^ se racontèrent réciproquement leurs
peines. Mais ces fautes ( si ce sont des faiites ) ne
conduisent qu'à des réflexions , qui nous remplissent
dans
ses rapports
DU CHRISTIANISME. 55
Cette reconnoissance d'Ulysse et de Péné- Partir il
lope , est peut-être un des plus beaux irior- Poétique
ceaux du génie antique. Pénélope assise en *.".
silence , Ulysse immobile au pied d'une nisme.
Je plus en plus d'une profonde estime pour ces Livre 11.^
laborieux hellénistes du siècle des Lefebvre et des Poésie,
Pétau. MadameîDacier a tant de peur de faire injure
à Homère , que si le vers implique plusieurs sens ,
plusieurs nuances étendues dans le sens principal, les hommes,
elle retourne y commente, paraphrase , jusqu'à ce Caractères^.
qu'elle ait épuisé le mot grec, à-peu-près comme
dans un dictionnaire , on donne toutes les accep-
tions dans lesquelles un mot peut être pris. Les
autres défauts de la tiaduction de cette savante dame ,
tiennent de même à une loyauté d'esprit, à une
candeur de mœurs, à une sorte de simplicité, par-
ticulière à ces temps fameux de notre littérature.
Ainsi , trouvant qu'Ulysse reçoit trop froidement les
caresses de Pénélope , elle ajoute , avec une grande
naïveté , qu'// répondait à ces marques d'amour ,
avec toutes les marques de la plus grande tendresse.
Et bientôt, plus pudique même que cette Pénélope,
dont aucun homme ne connoissoit la couche ^ elle a
craint de dire , comme le poète , que les deux époux
^enchantèrent d'amour. Il faut admirer de telles
iafidélités. S'il fut jamais un siècle propre à fournie-
S6 GENIE
Paktie iî. colonne, la scène éclairée à la flamme du
Poétique foyer hospitalier 5 quelle grandeur et quelle
' " simplicité de dessin ! Et comment se fera
Çhristia- ^
jiisme. la reconnoissance ? par une circonstance
— — rappelée du lit nuptial ! C'est encore une
"^^ ■ autre merveille que ce lit fait de la main
, ' * diun roi sur le tronc d'un olivier ; arbre de
SCS rapports paix et de sagesse , digne d'être le f'onde-
, ^'"^'^ ment de cette couche , qu'aucun autre
loslioinmcs. ■*■
homme qu'Ulysse n'a visitée. Les trans-
ports, qui suivent la reconnoissance des
deux époux 5 cette comparaison si tou-
chante , d'une veuve qui retrouve son
époux , à un matelot qui découvre la terre
au moment même du naufrage j le couple
conduit au flambeau dans son appartementj
les plaisirs de l'amour , suivis des joies de
la douleur ou de la confidence des peines
passées -, la double volupté du bonheur
de vrais traducteurs d'Homère , c'étoit sans doute
celui-là, où non-seulement l'esprit et le goût, mais
encore le cœur étoient antiques^ et où les mœurjs
de l'âge d''or ne s'altéroient point, en passant pa^
l'ame de leurs interprètes.
DU CHRISTIANISME. 67
présent, et du malheur en souvenir j ce Partie li.
sommeil qui vient par degrés , fermer les Poétique
yeux et la bouche d'Ulysse tandis qu'il (^i^^is^a.
raconte ses aventures à Pénélope attentive : nisme.
ce sont autant de traits du grand maître -, "~"
on ne les çauroit trop admirer.
Il y auroit une étude très-intéressante à ^[^,,g '
faire, ce seroit de considérer quelle marche ses rapporîs
1 A . . ' avec
unauteurmoderneeut suivie, pour exécuter . ,
telle ou telle partie des ouvrages d'un auteur ^^^^^^
ancien. Dans le tableau précédent , par
exemple , on peut soupçonner que la scène,
au lieu de se passer en action entre Ulysse et
Pénélope , se fût développée en récit dans
la boucliedu poëte. Ce récit eût été mêlé de
réflexions philosophiques, devers fi-appans,
de mots heureux. Au lieu de cette manière
brillante et laborieuse , Homère vous pré-
sente deux époux, qui se retrouvent après
vingt ans d'absence, et qui, sans jeter de
grands cris, ont l'air de s'être à peine quittés
de la veille. Où est donc la beauté de la
peinture ? dans la vérité.
Les modernes sont en général plus savans.
53 GENIE
Partie II. plus délicats , plus déliés , souvent même-
Poétique plus intéressans dans leurs compositions ,.
du , .
Christia- *1^^ ^^^ anciens. Mais ceux-ci, à leur tour ,
nisme.
sont plus simples, plus augustes , plus tra-
giques , plus abondans , et sur-tout plus
vrais que les modernes. Ils ont un goût
Poésie , 1 ^ ... 1 1 M
tiaiis P^^^ ^^^ y ^^^ imagmation plus noble : ils
Livre II.
r.-> [.ports ne savent travailler que des masses , et
tiatis
ses
lesho'mnes. ï^^S%ent tous les accidcus j un berger qui
Car::cîcres ^^ plaint , un vicillard qui raconte , un
héros qui combat, voilà pour eux tout un
poëme ; et l'on ne sait comment il arrive ,
que ce poëme , où il n'y a rien, est pour-
tant mieux rempli que nos romans les plus
chargés d'incidens et de personnages. L'art
d'écrire semble avoir suivi l'art de la pein-
ture : la palette du poëte moderne se cou-
vre d'une variété infinie de teintes et de
nuances ; le poëte antique compose tous
ses tableaux avec les trois couleurs de
Polygnote. Les Latins, placés entre la Grèce
et nous , tiennent à-la-fbis des deux maniè-
res ; à la Grèce , par la simplicité des fonds;
à nous, par l'art des détails. C'est peut-êtje
DU CHRISTIANISME. 59
cette heureuse harmonie des deux goûts , Partie h..
qui rend la lecture de Virgile si délicieuse. ^^^^^^^^^
Voyons maintenant le tableau des amours christia-
de nos premiers pères : Eve et Adam , par "'*™^'
l'aveugle d'Albion , feront un assez beau
o ' Livre 11.
pendant à Ulysse et Pénélope , par l'aveu- ^^^^.^
gie de Smyrne. tians
SCS rappoils
CHAPITRE II L , ,"'""
les hommes.
Suite DES Époux. c^racm^s..
Adam et Eve.
Oatan a pénétré dans le paradis terrestre.
Au milieu des animaux de la création ,
He savf
Two of far nobler aspect erect and tall
of lier daiighters Eve (i).
Il apperçoit deux êtres d'une forme plus noble y
d'une stature droite et élevée , comme celle des
esprits immortels. Dans tout l'honneur primitif de
leur naissance , une majestueuse nudité les couvre :
(1) Par Lost. Book IV , V. 238, 3j4> u" vers de passé,
Glagc. éd. 1776.
6o GENIE
pARTiE II. on les prendroit pour les souveraîus de ce nonvej
Poétl<iue univers, et ils semblent dignes de l'être. A travers
•'" leurs regards divins , brillent les attributs de leur
Cliristia- , . _ , , , . , . . ,
cloneux Créateur : vente , sacesse , sainteté rigide
^^,_^ et pure , vertus dont émane l'autorité réelle de
Livre II. l'iiomme. Toutefois ces créatures célestes diffèrent
p , . entre elles , ainsi que leurs sexes le déclarent : Lui ,
«laiis créé pour la contemplation et la valeur; elle, formés
ses rappoïts pour la mollesse et les grâces ; Lui , pour Dieu seu-
, , lement : Elle pour Dieu , en Lui. Le front ouvert ,
les hommes.
l'œil sublime du premier , annonce la puissance-
Caractcrcs. , , , i„ . »
absolue : ses cheveux d hyacinthe , se partageant sur
son front , pendent noblement en boucles des deux
côtés , mais sans flotter au-dessous de ses larges
épaules. Sa compagne , au contraire , laisse desr
cendre , comme un voile d'or , ses belles tresses sur
sa ceinture, où elles forment de capricieux anneaux:
ainsi la vigne courbe ses tendres ceps autour du fra-
gile appui ; symbole de la sujétion où est née notre
mère ; sujétion à un sceptre bien léger ; obéissance
accordée par Elle , et reçue par Lui , plutôtqu'exigée j
empire cédé \olontairement , et pourtant à regret ,
cédé avec un modeste orgueil , et je ne sais quels
ïimoureux délais , pleins de craintes et de charmes î
Ni vous non plus , mystérieux ouvrages de la nature,
vous n'étiez point cachés alors ; alors toute honte
coupable , toute honte criminelle étoit inconnue.
t)U CHRISTIANISME. 61
Fille gIu péclié, pudeur impudique , combien n'avez- PAiiTrK H,
vous point troublé les jours de l'homme par une vaine Poétique
apparence de pureté ! Ah ! vous avez banni de notre <''^
1 1 , • 11 • 1 • 1- ,.' •.!?• Chiistia-
vie ce qui seul est la véritable vie : la simplicité etl lu-
'■ ^ rusme.
nocence. Ainsi marchent nuds ces deux grands époux __^^^^
dans Eden solitaire. Ils n'évitent ni l'œil de Dieu , Lj^.j^j, jj_
ni les regards des Anges, car ils n'ont point la pensée , .
du mal. Ainsi passe , en se tenant par la main , le ,|,,„5
•plus superbe couple , qui s'unît jamais dans les em- ses rapports
brassemens de l'amour ; Adam , le meilleur de tous ^'^^'^
k'slioininesi
les hommes , qui furent sa postérité ] Eve , la plus
1, M 1 1 r 11 ■ • .. Caractens.
belle de toutes les iemmes, entre celles qui naquirent
ces filles.
Nos premiers pères se retirent sous l'om-
brage , au bord d'une fontaine. Ils prennent
leur repas du soir, au milieu des animaux
de la création , qui se jouent autour de
leur roi et de leur reine. Satan , caché sous
la forme d'une de ces bêtes , contemple les
deux époux, et se sent presqu'attendri par
leur beauté , leur innocence , et la pensée
des maux qu'il ya faire succéder à tant de
bonheurj trait admirable ! Cependant Adam,
et Eve conversent doucement auprès de la
fontaine , et Eye parle ainsi à son époux ;
62 GENIE
That day I often remember , wlien from sleep
■^^^'"1"^ lier silver mentle tkrew (i).
Christia-
nisme. '^^ nie rappelle souvent ce jour, où sortant dii
^^B» premier sommeil , je me trouvai couchée parmi des
Livre II. fleurs , sous l'ombrage ; ne sachant oii j'étois , qui
Poésie j'étois , quand et comment j'avais été amenée en
clans ces lieux. Non loin de là , le bruit d'une onde sor-
scs rapports ^-qJ^ ^^ creux d'une roche. Cette onde , se déployant
T , en nappe humide , iixoit bientôt tous ses flots , purs
comme les espaces du firmament. Je m'avançai vers
Caractères. _ *
ce lieu , avec une pensée timide ; je m'assis sur la
rive verdoyante , pour regarder dans le lac trans-
parent , qui me sembloit un autre ciel. A l'instanC
où je m'inclinois sur l'onde, une ombre apparut dans
la glace humide , se penchant vers moi , comme moi
vers elle. Je tressaillis; elle tressaillit ; j'avançai la
tête de nouveau, et la douce apparition revint aussi
vite , avec des regards réciproques de sympathie e£
d'amour. Mes yeux seroient encore attachés sur cette
image , je m'y serois consumée d'un vain désir , si
une voix dans le désert : « L'objet que tu vois, belle
» créature, est toi-même ; avec toi il fuit, et re-
* vient. Suis-moi , je te conduirai où une ombre
(i) Par. Lost. Bock IV, vers 449» 5oa , inclusivement.
Ensuite depuis le 69 v- iusqu'au Sggi
DU CHRISTIANISME. 63
5> vaine ne trompera point tes embrassemens , où tu Patîtie II.
35 trouveras celui dont tu es l'image 5 à toi il sera Poétique
T> pour toujours , tu lui donneras une multitude '^'^
m r I 1 1 I > ■ -. Clnistia-
» d'enlans , semblables a toi-meme , et tu seras
nisrae.
«3 appelée la Mère du genre humain. » ..^
Que pouvois-je faire après ces paroles ? Obéir et Litrb II*
marcher , invisiblement conduite ! Bientôt je t'en- Poésie,
trevis sous un platane. Oh ! que tu me parus grand ' ''"^
1 • . . . . , ses rapports
et beau ; et pourtant je te trouvai je ne sais quoi de
moins beau , de moins tendre, que le gracieux fan- lesiiommcs
tome enchaîné dans les replis de l'onde. Je voulus Caractères^
fuir ; tu me suivis , et élevant la voix , tu t'écrias
parmi toutes les solitudes : oc Retourne , belle Eve !
» sais-tu qui tu fuis ! Tu es la chair et les os de celui
>» que tu évites. Pour te donner l'être, j'ai puisé dans
» mon flanc la vie la plus près de mon cœur , afin de
y> t' avoir ensuite éternellement à mon coté. O moitié
» de mon ame , je te cherche I ton autre moitié te ré-
r> clame. t> En parlant ainsi, ta douce main saisit la
mienne : je cédai; et depuis ce temps j'ai connu com-
bien la grâce est surpassée par une mâle beauté , et
par la sagesse qui seule est véritablement belle.
Ainsi parla la mère des hommes. Avec des regards
pleins d'amonr , et dans un tendre abandon, elle se
penche , en embrassant à demi notre premier père.
La moitié de son sein qui se gonfle , vient mysté-
ïieusement , sous l'or de ses tresses flottantes , tou-^
l
64 GENIE
I^ÀKTiE II. cher de sa voluptueuse nudité , la nudité du sein de
Poétique so^ époux. Adam, ravi de sa beauté et de ses grâces
t'u soumises , sourit d'un supérieur amour : tel est le
Christia- . i ■ i i - • i i
sourire que Je ciel laisse au printemps tomber sur les
Misme. ■* ^ ^
____ nuées , et qui fait couler la vie dans ces nuées grosses
Livre II. ^^ ^^ semence des fleurs. Adam presse ensuite d'un
p , . baiser pur , les lèvres fécondes de la mère des
dans hommes .
fies rapports • , . .i
avec
les hommes Cependant le soleil étoit tombé au-dessous des
^ Açores ; soit que ce premier orbe du ciel , dans son
incroyable vitesse , eût roulé vers ces rivages 5 soie
que la terre , moins rapide , se retirant dans l'Orient,
jiar un plus court chemin, eût laissé l'astre du jour
à la gauche du monde. Il avoit déjà revêtu de pour-
pre et d'or les nuages qui flottent autour de sou
trône occidental ; le soirs'avancoit tranquille, et par
degrés un doux crépuscule enveloppoit les objets de
son ombre uniforme. Les oiseaux du ciel reposoient
dans leurs nids , les animaux de la terre sur leur
couche : tout se taisoit , hors le rossignol , artant
des veilles ; il remplissoit la nuit de ses plaintes
amoureuses , et le Silence étoit ravi. Bientôt le
firmament étincela de vivans saphirs : l'étoile du
soir , à la tête de l'armée des astres , se montra
long-temps la plus brillante 5 mais enfîrt la rein©
des nuits , se levant avec majesté à travers les nuageSj
DU CHRISTIANISME. 65
in^pandit sa teiitlre lumière, et jeta son manteau Paktie II.
d'argent sur le dos des ombres (i). Poétique
du
Adam et Eve se retirent au berceau ciuiitia-
nuptial , après avoir ofïert leur prière à "'sme.
l'Eternel. Ils pénètrent dans l'obscurité du ^^^^ ,
bocaçe , et se couchent sur un lit de fleurs. „ , .
O ' Poésie,
Alors le poëte , resté comme à là porte du dans
berceau, entonne tout-à-coup , à la face du ««s rappoits
^ avec
firmament et du pôle chargé d'étoiles, un leshommes.
cantique à l'hymen . Il entre dans ce magnili- Caractères^
que épithalame, sans préparation et par un
mouvement inspiré , à la manière antique :
Hail 'wedded love , mysterious la'W y true
source qf humain, ojfspring : « Salut ,
35 amour conjugal , loi mystérieuse ! source
33 de la postérité. 33 C'est ainsi que l'armée
(1) Ceux qui savent l'anglois sentiront combien
la ti'aduction de ce morceau est difiicile. On nous
pardonnera la hardiesse des tours dont nous nous
sommes servis , en faveur de la lutte contre le texte,
Nous avons fait aussi disparoître quelques traits de
mauvais goût, en particulier la comparaison allégo-
rique du sourire de Jupiter , que nous avons reia-»
placée par son sens propre*
U GENIE
Partie II. ^^^ Grecs cliante tout-à-coup après la mort
Christia- ctc. Nous avoiis remporté luw gloire Signa-
nisnie. ^^/^ ^^ iVoz/^ avojîs tué le divin Hector ; c'est
de même que les Saliens - célébrant la fête
I.IVRE II. ^ '
Poésie d'Hercule , s'écrient brusquement dans
dans Virgile : tu nubi gênas , imicte , bimem^
ses rapports ^^^^^ qx.(z. C'est toi qui domptas les deuoc
avec ■'■ -^
les hommes, ceiitaures y fils d'une uuée , etc.
Caracùns. Cet liymiie à la foi conjugale, met le
dernier trait au tableau de Milton, et
achève la peinture des amours de nos pre-
miers pères (i).
Nous ne craignons pas qu'on nous repro-
che la longueur de cette citation. « Dans
D> tous les autres poèmes , dit M. de Vol-
(i) Il y a encore un autre passage où ces amours
sont décrites : c'est au VIII^ livre ^ lorsqu' Adam
raconte à Raphaël les premières sensations de sa vie,
ses conversations avec Dieu sur la solitude , la for-
mation d'Eve , et sa première entrevue avec elle. Ce
morceau n'est point inférieur à celui que nous venons
de citer, et doit aussi toute sa beauté à une religicMS
sainte et pui'e.
DU CHRISTIANISME. ^7
>i taire, l'amour est regardé comme une I'-^'^tie n.
?> Ibiblesse: dans Milton seul il est une vertu. "'"'"i"«
35 Le poète a su lever d'une main chaste , ciuistia-
35 le voile qui couvre ailleurs les plaisirs de "'S'"^*
55 cette passion j il transporte le lecteur
35 dans le lardin des délices. Il semble lui ^ , .
•' Poésie ,
35 faire goûter les voluptés pures dont Adam .iaus
35 et Eve son remplis : il ne s'élève pas au- ^^* '-'Pi'O' s
'- ^ avec
35 dessus de la nature humaine, mais au- jesiicmmes.
33 dessus de la nature humaine corrompue; Csractcres.
35 et comme il n'y a pas d'exemple d'un
33 pareil amour, il n'y en a pas d'une pareille
35 poésie (1). 55
Si l'on compare les amours d'Ulysse et
de Pénélope à celle d'Adam et d'Eve , on
trouve que la simplicité d'Homère est
plus ingénue , celle de Milton plus magni-
fique. Ulysse, bien que roi et héros, a toute-
fois quelque chose de rustique ; ses ruses ,
ses attitudes , ses paroles ont urt caractère
agreste et naïf. Adam , quoiqu'à peine né,
et sans expérience , est déjà le parfait
modèle de l'homme : on sent qu'il n'est
(1) Essai sur la poésie épique j chap. 9.
E..
6d GENIE
.î>ARtiE II. point sorti des entrailles infirmes d'uirô
Poétique femme , mais des mains vivantes de Dieu.
■Chiistia- ^^ ^^^ noble , majestueux , et tout-à-la-fois
nisme. plein d'innocence et de génie j il est tel que
—■ " le peignent les livres saints , digne d'être
ÏjIVRE II. , ^ ,
respecte par ies anges , et de se promener
dans ' <i3.ns la solitude avec son Créateur.
ses rapports Quant aux deux épouses , si Pénélope
, f ^ est plus réservée , et ensuite plus tendre
les hommes. i ^ i
^ que notre première mère , c'est qu'elle a
Caractères. s. l 7 1
été éprouvée par le malheur, et que le
malheur rend déliant et sensible. Eve , au
contraire, s'abandonne, elle est communi-
cative et séduisante j elle a même un léger
degré de coquetterie. Et pourquoi seroit-
elle sérieuse et prudente comme Pénélope ?
tout ne lui sourit - il pas ? Si le chagrin
iérme l'ame , la félicité la dilate : dans le
premier cas, on n'a pas assez de déserts on.
cacher ses peines j dans le second, pas
assez de cœurs à qui raconter ses plaisirs.
Cependant Milton n'a pas voulu peindre son
Eve parfaite j il l'a représentée irrésistible
par les charmes, mais un peu indiscrète et
DU CHRISTIANISME. 6^.
amante de paroles , afin qu'on prévît le Partie îî.'
malheur où. ce défaut va l'entraîner. Au l'o^^'i^®
du
reste , les amours de Pénélope et d'Ulysse , chnstia-
sont pures et sévères , comme doivent l'être "'«'"p-
celles de deux époux.
^ LivuElIi
C'est ici le lieu de remarquer que dans ^ , .
J ^ Poésie,
la peinture des voluptés , la plupart des dans
grands poètes antiques ont à - la - fois une *^^ rappous
, , avec
nudité et une chasteté qui étonnent. Rien kshomines-
de plus pudique que leur pensée , rien de Caraatcres^
plus libre que leur expression : nous , au
contraire-, nous bouleversons-" les sens ,
en ménageant les yeux et les oreilles. D'où-
naît cette magie des anciens , et pourquoi
une Vénus de Praxitèle toute nue, charme-
t - elle plus notre esprit que nos regards ?
C'est qu'il y a un beau idéal , qui tou-
che plus à l'ame qu'à la matière. Alors
le génie seul , et non le corps , devient"
amoureux 5 c'est lui qui brûle de s'unir
étroitement au chef-d'œuvre. Toute ardeur
terrestre s'éteint , et est absorbée par une
tendresse plus divine : l'ame échauffée se
replie autour de l'objet aimé , et spiritualise
70 GENIE
Partie II. juscju'aux termes grossiers, dont elle est ohii-
Pûctique gée cle se servir pour exprimer sa flamme.
Chii^ti.i- Mais ni l'amour de Pénélope et d'Ulysse,
nisrne. ni celle de Dldou pour Enée , ni celle
""" d' Alceste pour Admète , ne peut être com-
parée à la tendresse que déclare le grand
^j3„3 ' couple d'Eden. La vraie religion a pu seule
ses rapports donner le caractère d'une amour aussi
iivec . .... /^ 11 • •
i,.:i,<^ .,,„„, sainte, aussi subimie. Uuelle association
Çai:icteres. ^'î^-^es ! l'Uiiivers uaissaut, les mers s'épou-
vantant, pour ainsi dire, de leur propre
immensité , les soleils hésitant comme
efïrayés dans leurs nouvelles carrières , les
anges attirés par ces merveilles, Dieu regar-
dant encore son récent ouvrage , et deux
^t^tres, moitié esj>rit, moitié argile, étonnés
de leurs corps, plus étonnés de leurs âmes ,
laisant à-la-f bis l'essai de leurs premières pen-
sées , et l'essai de leurs premières amours !
Pour rendre le tableau parfait , Mil ton
a eu l'art d'y placer l'esprit de ténèbres
comme une grande ombre. L'ange rebelle
épie les deux nobles créatures : il apprend
4,ç leurs bouches le làtal secret j il se réjouit;.
DU CHRISTIANISME. 71
de leur malheur à venir, et toute cette Partie IL
peinture de la félicité de nos pères , n'est Poétique
réellement cpie le premier pas vers d'af- cij,.is,ia-
Ireuses calamités. Pénélope et Ulysse rap- risme.
pellent un malheur passé ; Eve et Adam — ^
\ ^1 r ■% rp Livre II.
montrent des maux près d eciore. lout
drame pèche essentiellement par la base, ^^^^J
s'il offre des joies sans mélange de chagrins ses rapports
évanouis, ou de chagrins a naître. Un , ,
' D les hommes^
bonheur absolu nous ennuie 5 un malheur ^^^^^.1,^^^,
absolu nous repousse : le premier est
dépouillé de morale et de pleurs j le second
d'espérance et de sourires. Si vous remontez
de la douleur au plaisir ( comme dans la
scène d'Homère ) , vous serez plus tou-
chant , plus mélancohfpie , parce que l'ame
rêve alors dc.hs le passé , et se repose dans
le présent j si vous descendez au contraire
de la prospérité aux larmes comme dans,
la peinture de Milton, vous serez plus
triste , plus poignant, parce que le cœur
s'arrête à peine dans le présent , et anticipe
déjà les maux qui le menacent. Il faut
donc toujours dans nos tableaux unir le
rj% GENIE
Partie II. bonlieur à l'infortune , et faire la sorninG
Poétique des maux un peu plus forte que celle des
' " . biens, comme dans la nature. Deux liqueurs
Chnstia- '• ^
iiisme. sont mêlées dans la coupe de la vie , l'une
—— douce et l'autre araère : mais outre l'amer^
Livre II. ^.^j^g de la secoudc , il y a encore la lie ,
^^^'^ ' que les deux liqueurs déposent égalemeni;
ses rapports aU foud du VaSC.
avec
les hommes.
Çaractcres.
C H A P I T R E I V.
j. E Père.
JPriam.
Uu caractère de \ époux , passons à celui
Avipère ; considérons la paternité dans le?
deux positions les plus subj.imes et les plus
toucliantes de la vie, la vieillesse et le mal-
lieur. Priam , ce monarque tombé du som-
met de la gloire , et dont les grands de la
terre avoient recherclié les faveurs , dum
Jbj'tunaJ'uit^VTidiva.,\QS cheveux souillés de
cendres, le visage baigné de pleurs, seul au
milieu de la nuit , a pénétré dans le camp..
DU C ARISTIANISME. jZ
des Grecs. Humilié aux genoux de l'impi- Partie il
toyable Achille, baisant les mains terri- Poétique
blés, les mains dévorantes (av<fp(p=vy?, qui christia-
dévorent les hommes ) qui fumèrent tant de "'S'"^-
lois du sanii de ses fils , il redemande le '
c Livre lî.
corps de son Hector : „ , .
^ 1 • Poésie ,
<i;ins
M/îî^a/TraYsf <ru, , SCS rapport?
. . . avec
«-ô^aa x«'? °V'^"^^'' les hommes.
CarcLcterci,
T> Souvenez-vous Je votre père , 6 Acliille ! sem-
blable aux dieux : il est accablé d'années, et comme
moi au dernier terme de la vieillesse. Peut-être en
ce moment même est- il accablé par de puissans voi-
sins , sans avoir auprès de lui personne pour, le dé-
fendre. Et cependant lorsqu'il apprend que vous
vivez , il se réjouit dans son cœur 5 chaque jour il
espère revoir son fils de retour de Troie. Mais moi ^
le plus infortuné des pères , de tant de fils que je
comptois dans la grande Ilion , je ne crois pas qu'un
seul me soit resté. J'en avois cinquante , cjuand les
Grecs descendirent sur ces rivages. Dix-neuf étoient
sortis des mêmes entrailles 5 différentes captives
m'avoient donné les autres : la plupart ont fléclti
sous le cruel Mars. Il y en avoit un qui , seul ^
défendoit ses frères et Troie. Vous venez de le tuer j
74 GENIE
PARTxii IL combattant pour sa patrie.... Hector. C'est pour lut
Poétique que je viens à la flotte des Grecs 5 je viens racheter
"" s 111 corps , et je vous apporte une immense rançon.
Chiislia- j. , a * i -n 1 • •» i
tlespectez les Dieux , o AcliiUe ; avez pitie de moi ;
insine. ' ' j l t
^^ souvenez-vous de votre père. O combien je suis
T ,„ ^ rr nialheureux ! nul infortuné n'a jamais été réduit à
^ , . cet excès de misère : je baise les mains nui ont tué
Poésie, ' '■
dans ^ïies fils,
ses rappoits
avec
icshoiiiines. Que de beautés dans cette prière ! quelle-
Caracteics. scènc étalée au yeux du lecteur ! la nuit y.
la tente d'Achille , ce héros pleurant Patro-
cle auprès du iidèle Automédon, Priam
apparoissa.nt au milieu des ombres , et se
précipitant aux pieds du iils de Pelée I Là,
sont arrêtés , dans les ténèbres , les chars
et les deux mules qui apportent les présens
du vieux souverain de Troie , et à quelque
distance , les restes défigurés du généreux
Plector^ sont abandonnés sans honneur,
sur le rivage de l'Hellespont.
Etudiez le discours de Priam : vous verrez
que le second mot prononcé par l'infor-
tuné monarque , est celui de père , -ralps 5
la seconde pensée y dans le même vers , est
DU CHRISTIANISME. yS
nu éloge pour l'orgueilleux Achille, .^.o7f Partie ii.
tViî.'xsA' AyjWi^, Achille semblable aux Dieux. Poétique
Christia-
Priam doit se faire nue grande violence ,
pour parler ainsi au meurtrier d'Hector : il nisme.
y a une profonde connoissance du cœur ^""^
i . -, ^ Livre II.
humain clans tout cela.
L'image la plus tendre cjue le monarque ^||j^^ '
infortu.ué pouvoit offrir au violent iils de ses rapports
T> /i /• ^ 1 • • \ ' ^ avec
Pelée , après lui avoir rappelé son père , ^^^^XM,n^m^^.
était, sans doute, l'âge de ce même père, c^^^^titzs..
Jusques-là , Priam n'a pas encore osé dire
un mot de lui-même ; mais soudain se pré-
sente un rapport qu'il saisit avec la sim-
plicité la plus touchante : comme moi ,
dit - il , il touche au dernier terme de la
vieillesse. Ainsi Priam ne parle encore de
lui , q^u'en se confondant avec Pelée , qu'en
forçant Achille à ne voir que son propre
père dans un roi suppliant et malheureux.
L'image du délaissement du vieux roi, j[7<?z/^-
être accablé par de puissans voisins pen-
dant l'absence de son fils \ ses chagrins
soudainement oubliés , lorsqu'il apprend
que ce fils ^^t plein de vie 3 enfin la pein-
7^ GENIE
r-ARTii: i[. ture des peines passagères de Pelée, oppo-
Poétique sée au tableau des maux irréparables de
_, .". Priam, offrent un mélana;e admirable de
nisme. douleur, d'adrcsse , de bienséance et de
"^ dignité.
Avec quelle respectable et sainte habi-
leté , le vieillard d'Ilion n'amène-t-il pas
Livre II.
Poésie,
«laos
SCS ia|)iJorts eusuite le superbe Achille jusqu'à écouter
''"''^ paisiblement l'éloge même d'Hector \
les hommes. ■* ' o
r D'abord il se earde bien de nommer le
héros Troyen ; il dit seulement , ilj^ en.
avoit un y et il ne nomme Hector à son vain-,
cjueur , qu'après lui avoir dit qu'il l'a tué ,
combattant pour la patrie y Tov o-u Tf«'>iy Kla^af ,
«V»!"''/*"" ■^'f' 'f^V"^ 3 il ajoute alors le simple^
mot Hector , E^'/iopa. Il est très-remarquable
que ce nom isolé n'est pas même compris
dans la période poétique j il est rejeté au
commencement d'un vers , où il coupe la
mesure, surprend l'esprit et l'oreille, lorme-
un sens complet , et ne tient en rien à ce
qui suit :
Livre II.
DU CHRISTIANISME. 77
Ainsi le fils de Pelée se souvient de Partie iî.
îa vengeance, avant de se rappeler son Poétique
ennemi. Si Priam eût d'abord nommé Hec- christia-
tor, Achille eût soudain songé à Patrocle : nisme.
mais ce n'est plus Hector qu'on lui pré-
sente , c'est un cadavre déchiré , ce sont
j . , 1 T / • Poésie,
de misérables restes livrés aux chiens et aux ^i^^g
vautours ; encore ne les lui montre - t-on ses mppovts
) 7 / • 7 avec
qu avec une excuse : // comhattoit pour la. ips|,o„in,pj
patrie y ««.wojWfvo» ^rspi Ta'lpn?. L'orgueil d'Achille Civacum.
est satisfait d'avoir triomphé d'un firère ,
qui seul défendoit ses frères et les murs de
Troie.
Enfin, Priam, après avoir parlé des
hommes au fils de Thétis, lui rappelle les
justes Dieux , et le ramène une dernière
fois au souvenir de Pelée. Le trait qui ter-
mine la prière du monarque d'Ilion , est
du plus haut sublime , dans le genre pathé»-
tique.
78 GENIE
î?Ar.TiE n*
C H A P I T II E V.
Poétique
flu
Christia- Suite DU P È R E*
nisme.
Livre IL
Lusignaii.
Poésie , J\l o u S trouverons dans Zaïre , un père à
tlans ^
ses rapports opposer à JPriam. A la yérité , les deux
lesbo^mmes ^^^"'^^ ^^ ^^ peuvent Comparer, ni j^our la
Caractères. ^^^^^ ^^ desslu , ni pour la beauté de la
poésie 5 mais le triomphe du christianisme
n'en sera que plus grand , puisque lui seul j
par le charme de ses souvenirs , peut lutter
contre tout le génie d'Homère. M. de Vol-
taire lui-même ne se défend j)as d'avoir
cherché son succès dans la puissance de ce
charme, puisqu'il écrit, en parlant de Zaïre:
« Je tâcherai de jeter dans cet ouvrage
33 tout ce que la religion chrétienne semble
» avoir de plus pathétique et de plus inté-
33 j^essant{i). a? Cet antique Croisé, chargé
de mallieur et de gloire , et resté fidèle à sa
(i) OEuv. complet, de Volt. , tom. 78. Corresp,
gén. let, , 57. , p. 119. Edit. 1785.
(lu
Cliristia-
nisme.
Livre II.
DU CHRISTIANISME. 79
iX'llgion au fond des cachots ; ce Lusignau Partie ir.
qui supplie une jeune lille amoureuse Po^iique
d'écouter la voix du Dieu de ses pores ,
offre une scène merveilleuse, dont le res-
sort gît tout entier dans la morale cvaii-
gélifjue et dans les sentimens chrétiens.
Poésie,
Mon Dieu ! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire ; tiaiis
J'ai vu tomber ton temple > et périr ta mémoire ; sps rapports
Dans un cacbot aitreux abandonné vingt ans , avec
Mes larmes t'imploroient pour mes tristes enfans : les hommes.
Et lorsque ma famille est par toi réunie , Caractères*
Quand je trouve une fille , elle est ton ennemie !
Je suis bien malheureux 1 — C'est ton père , c'est moi ,
C'est ma seule prison qui t'a ravi ta foi. . .
Ma fille , tendre objet de mes dernières peines,
Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines.
C'est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi ;
C'est le sang des héros , défenseurs de ma loi :
C'est le sang des martyrs. — O fille encore trop chère !
Connois-tu ton destin 1 Sais-tu quelle est ta mère ?
Sais-tu bien qu'à l'instant que son flanc mit au jour
Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour,
Je la vis niassacrer par la main forcenée.
Par la main des brigands à qui tu t'es donnée ?
Tes frères , ces martyrs égorgés à mes yeux ,
T'ouvrent leurs bras sanglans , tendus du haut des cicux*
Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes ,
Pour toi, pour l'univers , est mort en ces lieux mêmes ,
En ces lieux où mon bras le servit tant de fois ,
En ces lieux où son sang te parle par ma voix.
8g
GENIE
Partie II.
Poétique
du
Cliristia-
nisme.
Livre II.
Poésie,
»lans
ses rapports
avec
les hommes.
Caractères.
Vois ces murs, vois ce temple envahi par tes maîtres :
Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres.
Tourne les yeux , sa tombe est près de ce palais ;
C'est ici la montagne où lavant nos tort'aits ,
Il voulut expirer sous les coui)S de l'impie ;
C'est là que de sa tombe il rappela sa vie.
Tu ne saurois marcher dans cet auguste lieu ,
Tu n'y peux faire un pas sans y trouver ton Dieu ;
Et tu n'y peux rester sans renier ton père.
Une religion qui fournit de pareilles
beautés à son ennemi , mériteroit pourtant
d'être entendue avant d'être condamnée.
L'antiquité ne présente rien de cet intérêt ,
parce qu'elle n'avoit pas un pareil culte. Le
polythéisme ne s'opposant point aux pas-
sions, nepouv^oit amener ces combats inté-
rieurs de l'ame , si communs sous la loi
évangélique, et d'où naissent les situations
les plus touchantes. Le caractère mélanco-
lique du christianisme , augmente encore
puissamment le charme de Zaïre. Si Lusi-
gnanne rappeloit à sa 1111e que des dieux heu-
reux, les banquets et les joies de l'Olympe ,
tout cela seroit d'un loible intérêt pour
elle , et ne formeroit qu'un contre-sens
dur, avec les tendres émotions que le poète
Livre If.
DU CHRISTIANISME. 81
cherche à exciter. Mais les malheurs de PAr.Tii; 11.
Lusigiian , mais son sang , mais ses soiif- Poéticiue
frances se mêlent aux malheurs , au sang ciuistia-
et aux soufirances de Jésus-Chrit. Zaïre nîsme.
pourroit-elle rénier son Rédempteur au
lieu même où il s'est sacrifié pour elle? La
cause d'un père et celle d'un Dieu se con- ^^r^^g'
fondent î les vieux ans de Lusignan, le ses rapports
1 , . . avec
sang des martyrs , deviennent une partie les hommes;
même de l'autorité de la religion j la Mon- Caractères,
tagne et le Tombeau crient : ici tout est
tragique , les lieux j l'homme et la Divinité.
CHAPITRE VI.
La Mère.
Andromaque.
y ox in Rama audita est , dit Jérémie (1) ,
ploratus et ululât us multus ; B.achel plo-^
rans Jilios suos y et noluit consolari j quia
non sunt. ce Une voix a été entendue sur la
montagne , avec des pleurs et de grands
(1) Cap. o\ 1 V. 1.5.
2. F
82 GENIE
Partir II. gémissenieiis : c'cst Racliel pleurant ses fils,
Poétique et elle n'a pas voulu être consolée , parce
Chiistia- ^^t-'J-ls lie soTit plus. 35 CoHime ce Quia non
iiisme. sunt est beau ! c'est toute la mère (i).
— ^ Certes une religion qui a consacré un pareil
Livre II. a i • i i
mot , connoit bien le cœur maternel,
dans * ^^ culte de la Vierge et l'amour de Jésus-
«cs rapports Clirist pour Ics enlkus , prouve encore
leshûaiines. ^^® l'csprit du christianisme a une tendre
Caractères, Sympathie avcc le génie des mères. Ici
nous nous proposons d'ouvrir un nouveau
sentier à la critique , en cherchant dans
les sentimens d'une mère payenne ^ peinte
par un auteur moder^ne j les traits chré-
tiens que cet auteur a pu répandre dans
son tableau , sans s'en appercevoir lui-
même. Pour démontrer l'influence d'une
(i) Nous avons suivi le latin de l'Evangile de saint
Matthieu. Nous ne voyons pas pourquoi Sacy a tra-
duit Rama par Rama , une ville. Rama hébreu ,
( d'où le mot fo.S'a.ixiii des Grecs ) se dit d'une branche
d'arbre , d'un bras de mer , d'une chaîne de mon-
tagnes. Ce dernier sens est celui de l'hébreu , et hi
Vulgate le dit dans Jérémie : vox in excelso.
DU CHRISTIANISME. 83
institution morale ou religieuse sur le cœur Partie ir.
de riiorame , il n'est pas nécessaire que Poétique
1 exemple rapporte soit pris a la racine christia-
même de cette institution. Il suffit qu'il en nisme.
décèle le génie ; et c'est ainsi que Ve/ysee^ """
dans le Téléinaque , est visiblement un
paradis chrétien. l
Or, les sentimens les plus touclians de ses rapporta
Y Ajidromaque de Racine , émanent pour . , ^
^ ' J^ les hommes»
la plupart à'un-ço'étechj^étien.Ujtndrorna' raraaeres.
que de l'Iliade est plus épouse que mère ;
celle d'Euripide a un caractèi'e à-la-fois
rampant et ambitieux , qui détruit le carac-
tère materfiel 5 celle de Virgile est tendre
et mélancolique ; mais c'est moins encore
la mère que l'épouse : la veuve d'Hector ne
dit pas Astyaiiaa: ubi est , mais Hector
ubi est.
JJ Andromacjue de Racine est plus sen-
sible, plus intéressante de toute iacon que
V Andromaque antique. Ce vers si simple
et si aimable ,
« Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui. »
est le mot d'une femme chrétienne j cela
F..
Si GENIE
Partie u. ii'est poiiit daiis le goût cles Grecs , ni en-
Pûétîque core moiiis des Romains. \^ Aridromaque
Chiistia- tl'Homère gémit sur ses propres inlbrtunes,
nisme. et sur Ics inalIiGurs futurs d' Astyanax : mais
"~~ elle songe à peine à lui dans le présent. La
mère, sous notre culte, plus tendre sans
^,jj^g ' être moins prévoyante , oublie quelquefois
tes rapports ses cliagriils , en donnant un Ijaiser à son
fds. Les anciens n'arrêtoieiit pas long-temps
■nie T.P
Icslionwnes
r les yeux sur l'enfance ; il semble qu'ils trou-
voient quelque chose de trojD naïf dans les
langes d'un berceau. Il n'y a que le Dieu de
l'Evangile qui ait osé nommer, sans rougir,
les petits eiifaiis (^pajyuli ) (i) ? et qui les
ait offerts en exemple aux liommes.
«c Et accipiens puerum , statuit eum in medlo
eorum : quem cùni complexus esset , ait illis :
w Quisquis unum ex hujusmodi pueris Tece périt
in nomine meo , me recepit. y>
Et ayant pris un petit enfant , il l'assit aii milieu
d'eux , et l'ayant embrassé , il leur (lit :
Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant ,
me reçoit (2).
(1) Math. c. XVIII, V. 3.
(3) Marc. c. IX , v. 35.
DU CHRISTIANISME. 85
Lorsque la veuve d'Hector dit à Cépliise; Partie il»
dans Racine : ^"'^'^^^'^
du
Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste : Cnnstia-
II est du sang il'Heciov, mais il eu est le reste.
Qui ne reconnoîtla clirétienne f C'est le Livre ii;
déposait potentes de se de. L'antiquité ne Poésie,
1 1 11 )• •. dans
parie pas de cette sorte , car elle n irnite
y r ' ses rapport»
que les sentiinens naturels ; or , les senti- avec
/ 1 1 T) • losliomnie»
mens exprimes dans ces vers de Jiacine ,
ne sont point purement dans la nature ;
ils contredisent, au contraire, la voix du
cœur. Hector ne conseille point à son fils
d'avoir de ses dieux un souvenir modeste ;
en élevant Astyanax vers le Ciel, il s'écrie :
l.'Sj a'/h<n TE 5i£ci , (foie <r»i h tovcTî yr-is-ho-t ,
Kaî Tolê T<j îtifsji'ty Ilalpôs <r"o^£ ^oAAov , dy^tiiav
Ek ■7!cM/ji.\S à./ovia, etc. (i)
a O Jupiter , et vous tous , dieux de l'Olympe ,
» que mon fils règne, comme moi, sur Ilion, et faites
M qu'il obtienne Tenipire entre les guerriers. Qu'ei»
(1) II. lih. Vî,v. 476.
85 GENIE
Partie II. » le voyant revenir tout tliargé des dépouilles de
Poétique " l'ennemi , on s'écrie : Celui-ci est encore plus
que son père ! »
<iu
Cliiistia-
nisme. Enée dit à Ascagne
Xiivni; II, Et te j aninio rcpctcntem exempta tuorum ,
p , . Et pater Aineas j et avunculus excitet Hector {i).
A la vérité , l'Andromaque moderne
arec s'exprime à-peu-près ainsi sur les aïeux
K
Caractères.
dans
ses rapports
aT(
"onimcs. cl'Astyanax. Mais après ce vers ,
« Dis lui par quels exploits leurs noms ont éclaté. »
elle ajoute :
« Plutôt ce qu'ils ont fait , que ce qu'ils ont été. »
Or , de tels préceptes sont directement
opposés au cri de l'orgueil -, on y voit la
nature corrigée, la nature jjIus belle, la
nature évangélique. Cette humilité que le
christianisme a répandue dans les senti-
timens , et qui a changé pour nous le rap-
port des passions, comme nous le dirons bien-
tôt, perce à travers toutlerôle delamoderne
Andromaque. Si la veuve d'Hector dans
(i) Mn. lib. XII.
DU CHRISTIANISME. 87
l'Iliade se représente l'humble destinée qui p^R^i^ n;
attend son iils , ily a je ne sais quoi de bas poétique
dans la peinture qu'elle fait de sa future *^^
, . T- ,, ... , T V • Cliristia-
misere. L humilité dans notre religion , est nis„,e.
aussi noble qu'elle est touchante. Le chré- — —
tien se soumet aux conditions les plus dilres Livr. e ii,
de la vie^ mais on sent qu'il ne cède que Poésie,
par un principe de vertu j qu il ne s'abaisse ses rapports
que sous la main de Dieu, et non sous celle avec
11 ., ,. . , 1 lesliommes»
des nommes 5 li conserve sa dignité dans
les fers : fidèle à son maître sans lâcheté ,
il méprise des chaînes qu'il ne doit porter
qu'un moment, et dont la mort viendra
bientôt le délivrer 5 il n'estime les choses
de la vie, que comme des songes ; et sup-
porte sa condition sans se plaindre , parce
que la liberté et la servitude , la prospé-
rité et le malheur , le diadème et le bonnet
de l'esclave , sont peu dif'férens à ses yeux.
Partie II.
S'ô GENIE
CHAPITRE VII.
Poétique
du
Cliristia- L E F I L S.
nisme.
Livre 11.
Gusmaii.
^lans -L'E Théâtre de M. de Voltaire va nous fonr-
ses rapports nîr encore l'exemple d'un autre caractère
lot i,^„,„,». chrétien , le caractère du his. Ce n'est ni le
ies nommes '
Caractères, ^ocile Télémaque avec Ulysse y ni le fou-
gueux Achille avec Pelée : c'est un jeune
homme passionné , dont la religion combat
et subjugue les penchans.
Alzire a quelque chose de céleste ; on y
plane au miheu de ces belles régions de la
morale chrétienne , qui s'élevant au-dessus
de la morale vulgaire , est d'elle-mêjne une
divine poésie. La paix qui règne dans l'ame
d'Alvarez , n'est point la seule paix de la
nature. Que l'on suppose Nestor cherchant
à modérer les passions d' Antiloque ; il
citeroit des exemples de jeunes gens qui se
sont perdus pour n'avoir pas voulu écouter
leurs pères 5 puis, joignant à ces exemples
DU CHRISTIANISME. 89
quelques maximes commîmes sur riudo- i'artie ii.
cilité de la jeunesse et sur l'expérience des Poétique
du
vieillards , il couronneroit ses remontran- chiistia-
ces par son propre éloge , et par un regret nisnwe.
sur les jours du vieux temps, —" "
L'autorité qu'emploie Alvarez , est d'une
^ \ -i . '• A Poésie,
toute aiitre espèce : il met en ouoiison âge jans
et son pouvoir paternel , pour ne se faire ^^^ lappons
avec
entendre qu'au nom de la religion. Il ne les hommes.
cherche pas à détourner Gusman d'un crime Caractères.
particulier ; il lui prêche une vertu géné-
rale j, la charité', sorte d'humanité sublime,
que le fils de l'Homme a lait descendre sur
la terre , et qui n'y habitoit point avant sa
venue (1). Enfin, Alvarez, commandant à
son fils comme jy^/'^ , etlui obéissant comme
sujet 3 est un de ces traits de haute morale,
(1) Les anciens eux-mêmes, dévoient à leur ctille,
le peu d'humanité qu'on remarque chez eus. : l'hos-
pitalité , le respect pour les supplians et pour les
malheureux tenoient à des idées religieuses. Afin
que le miséiable trouvât qualqtie pitié sur la terre ,
il falloit que Jupiter s'en déclarât le protecteur j tant
l'homme est féroce sans la religion !
90 GENIE
Partie II. aussi Supérieure à la morale des anciens ,
Poétique q^^g jgg £vangiles surpassent les dialo-
du
Chiistia- gues de Socrate , pour l'enseignement des
ni me. VCrtUS.
"■■" Acliille mutile son ennemi , et l'insulte
Livre ]]. ^ ,, . . „
après 1 avoir abattu; Grusman est aussi iier
Poésie
dans ' ^^® ^® -^^^ ^^ Pelée : percé de coups par la
SCS rapports main de Zamore, expirant à la fleur de
, , i'â2,e , perdant à-la-fois une épouse adorée
^ et le commandement d'un vaste empire ,
Caractères. ^
maître de faire périr son meurtrier , voici
l'arrêt qu'il j^rononce; admiralîle triomphe
de la religion et de l'exemple paternel sur
un fils clirétien.
( ^ Alvarez. )
Le ciel qui veut ma mort , et qui l'a suspendue,
Mon père, en ce moment, m'amène à votre vue.
Mon ame fugitive et prête à me quitter ,
S'arrête ilevant vous... mais pour vous imiter.
Je meurs; le voile ton.be, un nouveau jour m'éclaire :
Je ne ine suis connu qu'au bout de ma carrière.
J'ai fait, jusqu'au moment qui me plonge au cercueil,
Gémir l'humanité du pt)ids de mon orgueil.
Le ciel venge la terre ; il est juste , et ma vie
Ne peut payer le sang dont ma main s'est rougie.
Le bonheur m'aveugla , l'amour m'a détrompé ;
Je pardonne à la main par qui Dieu m'a frappé :
DU CHRISTIANISME. 91
JVtois niaJtie en ces lieux; seul j'y commancle encore ,
Seul je puis taire grâce , et la fais k Zaniore.
A is , superbe ennemi •, sois libre , et te souvien
Quel lut, et le devoir, et la mort d'un chiétien.
(^ Montèze , qui se jette à ses pieds. )
ÎMontèze, Américains, qui fûtes mes victimes.
Songez que ma clémence a surpassé mes crimes ;
Instruisez l'Amérique , apprenez à ses rois j
Que les chrétiens sont nés pour leur donner des lois.
( /i Zamore. )
Des Dieux que nous servons , connois la différence :
les liens t'ont commandé le meurtre et la venji^eance ;
Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiuer,
M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
A quelle religion appartiennent cette
morale et cette mort r II règne ici un idéal
de vérité j au-dessus de tout idéal poétique.
Quand nous disons un idéal de vérité , ce
n'est point une exagération ; on sait que ces
vers ,
Des Dieux que nous servons connois la différence , etc.
sontles paroles mêmes de François deGuise.
Quant au reste de la tirade^ c'est toute
la substance de la morale évarigélique :
Je ne me suis connu qu'au bout de ma carrière.
Partie II.
Poétique
du
Christia-
nisme.
Livre II.
Poésie ,
tlans
ses rapports
avec
leshommes.
Caractères.
92 GENIE
Partie II.
Poétique ^'^^ t'ait jusqu'au moment qui me plonge au cercueil,
du Gémir l'iiumanité du poids de mon on^ueil.
Christia-
nisme.
Livre U.
Un trait seul n'est pas chrétien dans ce
morceau :
Poésie , Instruisez l'Amérique , a^renez à ses rois,
dans Que les chrétiens sont nés pour leur donner des lois.
ses raj>ports
avec
les hommes.
Caractères.
M. de Voltaire a voulu faire reparoître
ici la nature et le caractère orgueilleux de
Gusman : l'intention dramatique est heu-
reuse 3 mais, prise comme henuié absolue ,
le sentiment exprimé dans ces vers est bien
petit, au milieu des hauts ssntimens dont
il est environné ! Telle se montre toujours
la puj^e nature , auprès de la nature chré'
tienne. M. de Voltaire est bien inj^rat
d'avoir calomnié ce culte qui lui a fourni
des scènes si pathétiques, et ses plus beaux
titres à l'immortalité. Il auroit toujours dû
se rappeler ce vers , qu'il avoit fait sans
doute par un mouvement involontaire
d'admiration :
Quoi donc! les vrais chrétiens auroient tant de vertus î
DU CHRISTIANISME. 93
Ajoutons tant de génie , tant de beautés Partie ii.
poétiques (1). Poétique
du
Christia-
CHAPITRE VIII. nisme.
LA Fille. I^i^'i^^ i^-
Poésie y
Iphig-énie et Zaïre. ^^""^
■'- ^ ses rapport*
T* avec
J- p H iGÉN I E et Zaïre nous donneront , leshommes.
pour le caractère de Xd^JiHe , un parallèle Caractzns.
intéressant. L'une et l'autre, sous le joug
de l'autorité paternelle , se dévouent à la
religion de leur pays. Agamemnon , il est
vrai, exige d'Iphigénie le double sacrifice
de son amour et de sa vie , et Lusignan ne
(1) On ignore assez généralement que M. de Vol-
taire ne s'est s^pi des paroles de François A% Guise ,
qu'en les empruntant d'un autre poëte ; Rowe en
avait fait usage avant lui dans son Tamerlin y et
l'auteur ^l Alzire s'est contenté de traduire , mot
pour mot , le tragique Anglais :
Nowlearn tlie différence , 'twixt thy faith and mine....
Tbine l)idsthee lift thy dagf^er to my throat ;
Mijve eau iorgive tUe wrong , and bid thee liye.
94 GENIE
Partie II. demande à Zaïre, que d'oublier son amour j
Poéiiciue mais pour une femme passionnée, vivre, et
chiistia- r^noncer à l'objet de ses vœux, c'est peut-
nisme. être Une condition plus douloureuse que
"""^ la mort. Les deux situations peuvent donc
Livre II. v i,- , a i
se balancer , quant a 1 intérêt naturel :
dans voyons s'il en est ainsi de l'intérêt religieux,
ses rapports Agamemnon en obéissant aux Dieux ,
loo i ^, ,..e ne fait après tout qu'immoler sa fille à son
les lioninies 1 T.
Caractères, ambition : un oracle qui demande du sang ,
afin d'obtenir un vent favorable, révolte
l'esprit sans toucher le cœur. Pourquoi la
jeune Grecque se soumettroit-elle à Jupiter?
N'est-ce pas un tyran qu'elle doit détester ?
Le spectateur prend parti pour Iphigénie
contre le Ciel. La pitié et la terreur s'ap-
puient donc uniquement sur les situations
naturelles ; et si vous pouviez retrancher
la religion de la pièce , il est évident que
l'efïét théâtral resteroit le même.
Mais dans Zaïre , si vous touchez à la
religion , tout est détruit j Jésus-Christ n'a
pas soif" de sang j il ne veut que le sacrifice
d'une passion. A-t-il le droit de le deman-
DU CHRISTIANISME. 96
der, ce sacrilice ? Eli ! qui pourroit en clou- Pap.tie ir.
ter ? N'est-ce pas pour racheter Zaïre qu'il ^o'^H'iue
a été attaché à une croix 5 qu'il a supporté chiistia-
l'insulte , les dédains et les injustices des '"^"^^•
hommes ; cui'il a bu iusqu'àla lie le calice """
^ -^ ■' -^ Livre II.
d'amertume ? Et Zaïre iroit donner son
Poésie ,
cœur et sa main à ceux qui ont persécuté dans
ce dieu charitable ! à ceux qui tous les jours ^^^ rapports
• • avec
immolent des chrétiens ! à ceux, qui retien- les hommes.
nent dans les fers ce vieux successeur de Caractères.
Bouillon , ce défenseur de la foi , cejjère de
Zaïre. Certes , la religion n'est pas inutile
ici, et qui la supprimeroit , anéantiroit la
pièce. Lusignan ne pourroit avoir aucun
motif raisonnable de refuser sa lîUe au
maître de Jérusalem. Que Zaïre déclare
que Lusignan est son père , et Nérestan son
frère 5 qu'elle reçoive la main d'Orosmane ,
et tous les malheurs finissent à-la-fbis. Quel
obstacle invincible empêche un dénoue-
ment si simple et si heureux ? Un seul mot,
la religion : et de ce mot résulte une des
situations les plus attachantes , qui soient
au théâtre.
Livre IL
Poésie ,
dans
avec
les hommes
Caractères.
96 GENIE
r-ARTiE II. Au reste , il nous semble que Zaïre ,
Poétique comme tragédie , est encore plus intéres-
. . . _ santé qu'Iphigénie , pour une raison que
iiisme. nous essayerons de développer 5 ceci nous
oblige de rejnonter aux principes de l'art.
Il est certain qu'on ne doit élever sur le
cothurne que des personnages pris dans les
SCS rapports liauts raiigs de la société. Cela tient à de
certaines convenances, que les beaux arts ,
d'accord avec le cœur liumain , savent
découvrir. Le tableau des infortunes que
nous éprouvons nous-mêmes , nous afflige
sans nous intéresser , ni nous instruire.
Nous n'avons pas besoin d'aller au spec-
cle , pour y apprendre les secrets de notre
famille. La fiction pourroit-ellenous plaire,
quand la triste réalité habite sous notre toit ?
Aucune morale ne se rattache à une pareille
imitation : bien au contraire \ car en voyant
le tableau de notre état , nous tombons
dans le désespoir, ou nous envions un état
qui n'est pas le nôtre , et dans lequel
nous supposons que règne exclusivement
le bonheur. Conduisez le peuple au théâtre
Partie IL
Pottique
Il 11
ses rapports
avec
DU CHRISTIANISME. 97
ce ne sont pas des hoinmes sur la paille ,
et des représentations de sa propre indi-
gence, qu'il lui faut. Il vous demande des cinistia-
- .11 nisinc.
grands sur la pourpre ; son oreille veut ^^
être remplie de noms ëclatans , et son œil li^keII.
occupé de malheurs de rois. Poésie,
La morale , la curiosité , la noblesse de dans
l'art , la pureté du goût , et peut-être la
nature envieuse de l'homme , obligent les hommes,
donc à prendre les acteurs de la tragédie Caraacrcs.
dans une condition élevée. Mais si la per-
sonne doit être distinguée , sa douleur
doit être commune , c'est - à - dire , d'une
nature à être sentie de tous. Or , c'est en
ceci que Zaïre nous paroît plus touchante
qu'Iphigénie.
Que la lille d'Agamemnon meure ^^our
faire partir une flotte , le spectateur ne
peut guèrcs s'intéresser à ce motif. Mais la
raison presse dans Zaïre , et chacun peut
éprouver le combat d'une passion contre
un devoir. Delà dérive cette grande règle
dramatique : qu'il faut, autant que possible,
fonder l'intérêt delà tragédie, non sur une
2.. G
98 GENIE
Partie II. chose , Hiais siir iiii sentuneiit , et que le
Poétique personnage doit être éloigné du spectateur
par son rang , voidSs, près de lui par ^o«
lùiiue. 7Jialheur.
— — Nous pourrions maintenant chercher
LivRi. . ^2în& le sujet d'Iphigénie, traité par Racine ,
i*je»ie, jgg touches du pinceau chrétien ; mais le
ses lapi.orts Iccteur cst sur la voie de ces études , et il
^^"^ peut la suivre sans ^uide : nous ne nous
arrêterons plus ciue pour faire une obser-
vation.
Le père Brumoy a remarqué qu'Euri-
pide , en donnant à Iphigénie la frayeur
de la mort et le désir de se sauver, a mieux
parlé , selon la nature , que Racine , dont
Iphigénie semble trop résignée. L'observa-
tion est bonne de soi ; mais ce que le père
Rrumoy n'a pas vu , c'est que l'Ipliigénie
moderne est \à.Jille chrétienne. Son père
et le ciel ont parlé , il ne reste plus qu'à
obéir. Racine n'a donné ce courage à son
héroïne , que par l'impulsion secrète d'une
institution religieuse qui archange le fond des
idées et de la morale. Ici le christianisme
DU CHRISTIANISME. 99
va plus loin que la nature, et par couse- Tartie ir,
([lient est plus d'accord avec la belle poé- Poétique
sic , nui agrandit les objets et aime un ]ievL „, . .
l'exagëratlon. La fille d'Againemnon étouf- iiism,;.
iant tout-à-coup sa passion et l'amour de """"
la vie , intéresse bien davantage cju'Ij)lii-
r • 1 / /^ Poésie,
génie pleurant son trépas. Ce ne sont pas ^j^^^^
toujours les choses purement naturelles ses rapports
qui touchent ; il est naturel de craindre la , ,'
mort , et cependant une victime qui se Curactercs'
lamente , sèche les pleurs qu'on versoit
pour elle. Le cœur humain veut plus qu'il
ne peut • il veut sur-tout admirer : il a en
soi-même un élan vers une beauté incon-
nue , pour laquelle il fut créé dans son
origine.
La religion chrétienne est si heureusement
formée , qu'elle est elle-même une véritable
poésie , puisqu'elle place les caractères
dans le beau idéal : c'est ce (jue prouvent
les martyrs chez nos peintres , les cheva-
liers chez nos poètes, etc. Quant à la pein-
ture du vice, elle peut avoir, dans le chris-
tianisme , la même vigueur que celle de
G..
100 GENIE
Partie II. la vertu ', puisqu'il est vrai que le crime
Poéii(]ue augmente en raison du plus grand nomljre
Cl i lia ^^ iiens que le coupable a rompus. Ainsi les
nisiiie. muses ^ qui haïssent le genre médiocre et
"~" tempéré , doivent s'accommoder iniini-
LivreII. ,,,...
ment d une religion qui montre toujours
Poésie ,
ja,„ ses personnages au-dessus, ou au-dessous
ses rapports Je l'homme.
, ,' "'^'^ Pour achever le cercle des caractères na-
les hommes.
turels . il faudroit parler de l'amitié Irater-
Caracteres. ' a
nelle j mais toiit ce que nous avons dit du
Jils et de la fille , s'applique également à
deux^r^r^^^ ou à unj'rèie et à une sœu7\
Au reste, c'est dans l'Ecriture qu'on trouve
l'histoire de Gain et d'Abel, cette grande et
première tragédie qu'ait vue le monde , et
nous parlerons ailleurs de Joseph et de ses
frères.
Enfin, le christianisme n'enlevaiU rien
au poëte des caractères naturels y tels que
pouvoit les représenter l'antiquité , et lui
offrant de plus son înjliieiice dans ces mêmes
caractères , augmente nécessairement la
puissance ;, puisqu'il augmente le moyens
DU CHRISTIANISME, loi
et multiplie les beautés dramati(|ues , en Partie ii.
multipliant les sources dont elles émanent. Poétùiue
^ tlu
CHAPITRE IX.
Caractères sociaux.
Chiir,tia-
nisnie.
Livr.E II.
Poésie f
dans
Le Prêtre-- ses rapports
avec
les hommes.
V>iES caractères que nous avons nommés caractères,
sociaux , se réduisent à deux pour le poète,
\q prêtre et \q guerrier.
Si nous n'avions pas consacré à l'histoire
du clergé et de ses bienfaits la quatrièine
partie de notre ouvrage , il nous seroit aisé
de faire voir à présent, combien le carac-
tère du prêtre, dans notre religion, offre
plus de variété et de grandeur que le carac-
tère du prêtre dans le polythéisme. Quels
beaux tableaux à tracer depuis le pasteur
du hameau, jusqu'au Pontife qui ceint la
triple couronne pastorale j depuis le curé
de ville , jusqu'à l'anachorète du rocher ;
depuis le Chartreux et le Trapiste , jusqu'au
102 GENIE
Partie IL jQ(>|-g BénécUctiii ; clepiiis le inissîoiniaire ,
' ' et cette loiiie de relieieux consacres a tous
du ^
ciiii^iia- les maux de l'iiumanité, jusqu'au prophète
nismc. inspiré de l'antique Sioii ! Les vierges ne
sont pas moins nombreuses : ces fdlcs lios-
LlVRli 11. 1
Poésie pitalières, qui consument leur jeunesse et
tinus leurs grtices an service de nos douleurs j
ses lappoits ^^^ habitantes du cloître qui élèvent , à
avec A
îeshomnies. l'abri dcs autcls, les épouses futures des
Caractères, hommcs , en 86 félicitant de porter elles-
mêmes les chaînes du ])lus doux des époux;
toute cette innocente famille sourit agréa-
blement aux Neuf Sœurs de la fable. Dans
l'antiquité , tout se réduisoit , poiir le poëte,
à un grand-prêtre , à un devin , à une ves-
tale, à une sibylle; encore ces personna-
ges n'étoient mêlés qu'accidentellement au
sujet , tandis que le prêtre chrétien peut
jouer un des rôles le plus important de
l'épopée.
M. de la Harpe a montré dans Mélanie,
ce que peut devenir le caractère d'un sim-
ple curé, traité par un habile écrivain.
Shakpeare; Ricliardson , Goldsmit , ont mis
DU CHRISTIANISME. io3
le prêtre en scène avec plus ou moir.s de Partie il
bonheur. Quant aux pompes extérieures , Toétique
. . .. 7 . . . ''"
quelle religion en ofïrit iamais d'aussi ma- Christia-
gnificpies que les nôtres ? La Fête-Dieu , ^^
Noël, Pâques, toute la Semaine sainte , Livre ii.
la fête des Morts , les Funérailles , la Messe, Poésie ,
et mille autres cérémonies, fournissent un ^"^
ses rapports
vaste sujet de descriptions superbes outou- avec
chantes (i). Certes les muses modernes qui les hommes.
se plaignent du christianisme , ne connois- (-^^racteres.
sent pas toutes ses richesses. Le Tasse a
décrit une procession dans la Jérusalem ,
et c'est un des plus beaux tableaux de
son poëme. Enfin, le sacrifice antique n'est
pas même banni du sujet clirétien ; car
il n'y a rien déplus facile, au moyen d'un
épisode, d'une comparaison ou d'un sou-
venir, de rappeler un sacrifice de l'ancienne
loi.
(i) Nous parlerons de toutes ces fêtes dans la partie
du Cidte.
io4 GENIE
Partie II.
roétique CHAPITRE X.
(lu
C'"'^''*- Suite DU Prêtre.
iiisnie.
""" La Sibylle. — Joad.
Livre U. ^
o sie, Parallèle de Virgile et de Racine,
dans '-'
ses rap[>orts __,
avec JL/NÉE va coiisiilter la sib"ylle : arrêté au
soupirail de l'antre , il attend les paroles
Caractères. ,
de la proplietesse.
. . . Quum virgo j poscere fata , elc.
ce Alors la vierge : le Dieu l voilà le Dieu ! Elle
(lit , etc.
Enée la soulage par une prière ; la sibylle
lutte encore; enfin le dieu la dompte : les
cent portes de l'antre s'ouvrent en mugis-
sant , et ces paroles nagent dans les airs :
ij tandem magnis pelagl defuncte piriclis ! etc.
et Ils ne sont plus les périls de la mer , mais quel
danger sur la terre ! etc. »
Quelle fougue , lorsque le dieu commence
DU CHRISTIANISME. io5
il agiter la sibylle ! Remarquez la rapidité Partie ii.
cle ces tours : deus , ecce deus. Elle tou- Poétique
clie , elle saisit l'Esprit , elle en est surprise : d/^isii.,.
le dieu ! voilà le dieu ! c'est son cri. Ces nisme.
expressions , Fion vultus , non color unus , "~"
peignent excellemment le trouble de la pro-
T'fltrSlC
phëtesse. Les tours négatifs sont particu- ^^^^^ '
liers à Virgile, et l'on peut remarquer, en ses rapports
sénéral , qu'ils sont fort multipliés chez , /
les écrivains d'un fi-énie mélancolique. Ne ^
•J J- Cavaucvcs.
seroit-ce point que les aines tendres et
tristes , sont naturellement portées à se
plaindre, à désirer, à douter, à s'exprimer
avec une sorte de timidité, et que la plainte,
le désir , le doute et la timidité , sont des
privations de quelque cîiose ? L'homme
sensible ne dit pas avec assurance , je con-
nais les maux ,• mais il dit comme Didoii,
non ignara mali. Enfin, les ijnages favori-
tes des poètes mélancoliques, sont prescpie
toutes empruntées d'objets /z«?^^?/^//y ^ tels
que le silence des nuits , l'ombre des bois,
la solitude des montagnes, la paix des tom-
beaux, qui ne sont que l'absence du bruit ,
io6 GENIE
Partie II. de la lumière , des liomines , et des inquié-
Poétique tildes de la vie (i).
Chiisiia- Quelle que soit la beauté des vers de Vir-
nisaie. ^[{q ^ 1^ poésic chrétienne nous ofïre encore
"""" quelque chose de très-supérieur. Le grand-
Poésie,
clans ^') Ainsi Euiyale en padaut de sa mère , dit :
ses rapports
Genitrix
avec
> , Quam miseram teiiuit non Ilin tclliis
If slioinmes. ^
Mecum excedentem , non inœnia régis Acestix.
i-'iri^ctcres.
« Ma mère infortunée qui a suivi mes pas , et que
33 n'ont pu retenir , ni les rivages de la patrie, ni les
» mxirs du roi d'Aceste. »
Il ajoute un instant après :
.... Nequcain lacrymas perferre parends.
« Je ne pourrois résister aux laimes de ma mère. »
Volcens va percer Euriale j Nisus s'écrie :
Me j me ( adsum quifecl). . .
Meafrausomnis: 'Nihil iste i\ec ausus ,
'Necpotuit
« Moi , moi. Le crime est à moi 5 rien à lui : il
» n'a. osé j ni pu le commettre ! » Le mouvement
qui termine cet admirable épisode est aussi de nature
négative.
Poésie ,
dans
Sfs rapporta
nvoc
Caractères-
DU CHRISTIANISME. 107
prêtre des Hébreux, prêt à couronner Joas, Partie ir.
est saisi de l'esprit divin dans le temple de Poétiiiuc
Jérusalem. christia-
nisme
Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle , a.^»,.
Des proires, des enfans, o sage'^se éterneUe ! Livri-, H.
I\Iais, si tu les souîiens, qui peut les élnaiiler'î
Du tombeau, qiiaïul tu veux, lu sais nous rappeler;
Tu frajjpcs et guéris, tu perds et ressuscites.
Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites ,
Mais en ton nom sur eux invoqué tant île fuis, lesliouuncs
Eli tes sermens jurés au plus saint de leurs rois,
En ce temple où tu fais ta tlemeure sacrée ,
Et qui doit du soleil éji^aler la durée.
Mais iWii \ ient (\u:' mon cœur frémit d'un saint ( flVoî ?
Est-ce l'esprit cii^ in qui s'empare de moi '.
C'estliii-juème : il m'éclianfft ; il parle; m es yeux s'ouvre ut,
Et les siècles obscurs devant moi se découvrent.
Cicux , écoutez ma voix ; Terre , prête l'oreille :
Ne dis plus , o Jacob , que ton Seigneur sommeille.
Pécheurs, disparoissez; le Seigneur se réveille.
Commentcn unplomb vil l'or pur s'cst-il changée...
Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé:...
Pleure, Jérusalem , pleure, cité perfide.
Des prophètes «iiviiis mallieureuse houiicide;
De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé ;
Ton encens à ses yeux est uu encens snuillé. . .
Oii menez- vous ces enfans et ces femmes î
I-e Sei"neur a détruit la reine des cités:
io8 GENIE
Tak TiE II. Ses prêtres sont captifs, S(s rois sont rejefés :
T, .• Dieu ne veut pins qu'on vienne à ses solemnités.
Pijcti«]ue ' »
I Temple, renverse-toi; cèdres, jetez îles flammes.
Cliristia- Jérusalem, objet de ma douleur ,
nisme. Quelle main en un jour t'.i ravi tous tes charmes ?
^^^^ Quichan^t-ra mes yciix en deux sources de larmes,
y ,, Pour ideurcr ton malheur.
Livre II. '
Poésie,
lians II n'est pas besoin de commentaire.
ses rapports t) • tt' -i . n • • ^ •
Puisque Vimile et Kacme reviennent si
avec -i ë)
leshomnifs. souvent dans notre critique, tâchons de
Caractères, nous ialrc Une idée juste de leurs talens et
de leur génie. Ces deux grands poètes ont
tant de ressemblance entre eux, qu'ils pour-
roieiJt tromper jusqu'aux yeux de la Muse,
comme ces deux jumeaux de l'Eiieïde, qui
caus oient de douces méprises à leur mère.
Tous deux polissent laborieusement leurs
ouvrages, tous deux sont pleins de goût ,
tous deux hardis et pourtant naturels dans
l'expression , tous deux timides dans les
caractères d'hommes, tous deux parfaits
dans les caractères de femmes , tous deux
sublimes dans la peinture des passions j et
comme s'ils s'étoient suivis pas à pas j
Racine a lait entendre dans Esther, je ne
DU CHRISTIANISME. 109
11 «. /v 1 M !• • • 11 TaRTIE II.
sais quelle fraîche mélodie, je ne sais quelle
^-. ., ., Poétique
voix de quinze années, dont V irgile a pareil- ^i^
lement rempli sa seconde églogue ; mais cinistia-
toutefois avec la cliilerence q^ui se trouve
entre la voix de la jeune fille, et celle de l^^^e n.
l'adolescent, entre les soupirs de l'inno- po,sie,
cence , et ceux d'im honteux amour. <'!»"«
T7- •i\ A • Tr- M -rt • SCS rapports
V oila peut-être en cp.ioi Virgile et liacine ^^.^^
se ressemblent^ voici peut-être en (juoi ils lesiiommes.
différent. Caractères.
Le second est, en général , supérieur au
premier , dans l'invention des caractères :
Agamemnon, Achille, Oreste, Mithridate,
Acomat , sont fort au-dessus de tous les
héros de l'Enéide. Enée et Turnus ne sont
heaux que dans deux ou trois morceaux 5
Mezance seul est fièrement dessiné.
Cependant , dans les peintures douces et
tendres , Virgile retrouve son génie : Evan-
dre , ce vieux roi d' Arcadie , vivant sous le
chaume , et défendu par deux chiens de
bergers , au même lieu où les Césars , en-
tourés des gardes prétoriennes, doivent un
jour habiter leur palais , le jeune Pallas ,
iio GENIE
Partie II. le beau Lausiis , fils vertueux d'un père
Poétique criiiiiiiel, enfin, Nisus et Euryale sont des
^, '. ,. personna£Tes tout divins.
nisme. Dans les caractères de féinmes , Racine
— — rej3rend la supériorité ; Agrippine est plus
ambitieuse qu'Amate , et Phèdre plus pas-
Poésie, • r -r\' 1
sionnee que iJicion.
dans ■••
ses rapports Nous lie parlons point d'Atlialie , parce
,^'^^ que Racine , dans cette pièce, ne peut être
Jf siioiiinies. ■*- X ' j.
comparé à personne : c'est l'œuvre le plus
Caractères. ^ -"^ -^
pariait du génie inspiré par la religion.
Mais, d'un autre côté , Virgile a l'avantage
sur Racine j il est plus rêveur et plus mélan-
colique. Ce n'est pas que l'auteur de Phèdre
n'eût été capable de trouver cette mélodie
des soupirs ; le rôle d'Andromaque , Béré-
nice toute entière , quelques stances des
cantiques imités de l'Ecriture , plusieurs
strophes des chœurs d'Esther et d'Atlialie,
montrent ce qu'il auroit pu faire dans ce
genre. Mais il vécut trop à la ville, et pas
assez dans la soHtude : la cour de Louis XIV,
en épurant son goût , et en lui donnant la
majesté des formes , lui fut peut-être nui-
DU CHRISTIANISME, m
sible sous d'autres rapports ; elle l'éloigna
-, , ,1 Poétique
trop des champs et de la nature. ^^^
Nous avons déjà remarqué (i) qu'une des christia-
premières causes de la mélancolie de \'ir- "^sme.
aile, fut sans doute le sentiment des malheurs
o ' Livre 11.
qu'il éprouva dans sa jeunesse. Chassé du p ^ j^
toit paternel, il garda toujours le souvenir rfans
de sa Mantoue : mais ce n'étoit plus le ^''^ ""appoi s
^ avec
Romain de la République, aimant son pays, leshommcs.
à la manière dure et âpre des Brutus j c'étoit caractères.
le Romain de la monarchie d'Auguste , le
rival d'Homère, et le nourrisson des Muses.
Virgile cultiva ce germe de tristesse , en
vivant seul au milieu des bois. Peut-être
faut-il encore ajouter à cela des accidens
particuliers. Nos défauts moraux ou phy-
siques influent beaucoup sur notre humeur,
et forment souvent la raison secrète de la
teinte dominante de notre caractère. Vir-
gile avoit une difficulté de prononciation
(2) ', il étoit fbible de corps , rustique d'ap-
(1) Part. 1.''^, liv. V, avant-deiniei- chapitre.
(2) Sennone tardissunum , ac pœnè indoclo
siinilcm. . . . Facie rusticand , etc.
112 GENIE
AR TiE . -j^-ipQjjQQ^ Il semble avoir eu clans sa jeunesse
oetique ^^^^ passioiîs vives , auxquelles ces iinper-
riuistia- fëctions naUirelles purent mettre des ohs-
iiisuie. tacles. Ainsi , des chagrins de famille , le
_ îTodt des champs, un amour- propre en
Poésie, ^ _ ^ ' 1^ 1
clans soufFrance, et des passions non satisfaites ,
ses rapports s'uuireiit pour lui donner cette rêverie qui
avec
leshoiiiiTifs. iit>"S clianiie dans ses écrits.
Caractères. ^^^ i^c trouvc poiiit daus Raciiie le DU s
aliter vlsuiiL y le Dulces iiiorieiis reminis-
c'itur Argos y le T)isce puer virtulem eoc
me — •J'ortunani ex aliis, le Lymessl domus
alta : sola Laurente sepulchrum. Il n'est
peut-être pas inutile d'observer fpie ces
mots pleins de mélancolie se trouvent
presque tous clans les six derniers livres
de l'Enéide , ainsi que les épisodes d'Evan-
clre et de PallaS;, de Mézance et de Lausus ,
de Nysus et d'Enryale. Il semble qu'en
approchant du tombeau , le Cygne de
Mantoue mît dans ses accens quelcjue
chose de plus céleste , comme ces cygnes
de l'Euro tas y consacrés aux Muses ^
qui , près d'expirer , avoient , selon Py-
DU CHRISTIANISME. ii3
tliagore, une vue intérieure de l'Olynipc. Partie ii.
Virgile est l'ami du solitaire , le conipa- Poéiique
gnon des heures secrètes de la vie. Racine christia-
est peut-être au-dessus du poëte latin , parce uisme.
qu'il a fait Atlialie ; mais le dernier a quel- """
que chose qui remue plus doucement le
Pocsif*
cœurj on admire plus l'un , on aime pins ^^^g'
l'autre; le premier a des douleurs trop «es rapports
royales ; le second parle davantage à tous leshommes.
les rangs de la société : en parcourant les Caractères,
tableaux des vicissitudes humaines , tracés
par Racine j on croit errer dans les parcs
abandonnés de Versailles 5 ils sont vastes et
tristes, mais à travers la solitude croissante,
on distingue la main régulière des arts , et
les vestiges des grandeurs :
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,
Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes.
Les tableaux de Virgile, sans être moins
nobles , ne sont pas bornés à de certaines
perspectives de la vie , ils représentent toute
la nature j ce sont les solitudes des forêts ,
l'aspect des montagnes, les rivages de la
2. H
ii4 GENIE
Partie II. mer, où cles femiiies exilées regardent , cri
Poétique pleurant y l'inijjiensité desjlots :
<lu
Chiislia- Cunctxqne p rofundum
nisme. Poritum adspectahantjientes.
L~ii. CHAPITRE XI.
Poésie,
dans
SCS rapports
avec
les hommes.
Caractères.
Le Guerrier.
dans
Définition du beau idéah
J-j E s siècles héroïques sont favorables à la
poésie , parce qu'ils ont cette yieillesse et
cette incertitude de tradition , que deman-
dent les Muses , naturellement un peu men-
teuses. Nous voyons chaque jour se passer
sous nos yeux des choses extraordinaires ^
sans y prendre aucun intérêt ; mais nous
aimons à entendre raconter des faits obs-
curs , qui sont déjà loin de nous. C'est
qu'au fond, les plus grands événemens de la
terre sont fort petits en eux-mêmes : notre
ame , qui sent ce vice des affaires humaines,
et qui tend sans cesse à l'immensité , tâche
de ne les voir que dans le vague , pour les
agrandir.
DU CHRISTIANISME. iï5
Or, l'esjjrlt des siècles héroïfjues se lonne Tartie li;
du mélange d'un état civil encore grossier , Poétique
et d'un état religieux porté à son plus haut christi
point d'influence. nisme.
La barbarie et le polythéisme ont produit
les héros d'Homère ; la barbarie et le chris-
1/ÛCSlO
tianisme ont enfanté les chevaliers du Tasse. ^i^^^ '
Qui y des héros ou des clLevaliers , méri- ses rapports
tout la preierence , soit en morale , soit en les hommes;
poésie ? c'est ce qu'il convient d'examiner. Ciracthes-.
En faisant abstraction du génie particu-
lier des deux poètes , et ne comparant
qu'homme à homme , il nous semble que
les personnages de la Jérusalem, sont fort
supérieurs à ceux de l'Iliade.
Eh î quelle diffërence entre des chevaliers
si francs , si désintéressés , si humains , et
des guerriers perfides , avares , atroces , in-
sultant aux cadavres de leurs ennemis :
poétiques enfin par leurs vices , comme les
premiers le sont par leurs vertus !
Si par héroïsme , on entend un efïbrt
dirigé contre les passions , en faveur de la
vertu, c'est, sans doute, Godefroi et non
H.;
ïi6 GENIE
Ï^ARTiE IL P^s Agamemnon qui est le véritable liéiioâ.
Poétique Or , nous demandons pourquoi le Tasse ,
^"^ en peignant les chevaliers , a tracé le mo-
Cliristia- , . . .
iiisme. '^^le du parfait guerrier , tandis qu'Homère,
-— en représentant les hommes des temps hé-
LivRE II. roïques , n'a lait que des espèces de mons-
Poesie, ^j,gg p Q'ggj q-L^g Iq christianisme a Iburni ^
dans
ses rapports ^^^ sa naissancc j le 6caii idéal moral , ou
»^^c Ig heau idéal des caractères , et que le po-
los hommes. 1 , ,.
lythéisme n'a pu donner ce grand avantage
au chantre d'Ilion. Nous arrêterons un peu
le lecteur sur ce sujet j il importe trop au
fond de notre ouvrage , pour hésiter à le
mettre dans tout son jour.
Il y a deux sortes de beau idéal, le beau
idéal moral , et le beau idéal physique :
l'un et l'autre sont nés de la société.
Les hommes très-près de la nature , tels
que les sauvages , ne les connoissent pas ;
ils se contentent , dans leurs chansons , de
rendre fidèlement ce qu'ils voient. Comme
ils vivent au milieu des déserts , leurs ta-
bleaux sont nobles et simples j vous n'y
trouvez point de mauvais goût 5 mais aussi
Cliristia-
nisiiie.
Livre II.
DU CHRISTIANISME. 117
lis sont monotones , et les sentiaiens qu'ils Partie iî
examinent, ne vont pas jusqu'à l'iiéroisnie. Poctifiue
Le siècle d'Homère s'éloignoit déjà de
ces premiers temps. Qu'un sauvage perce
un chevreuil de ses flèches ; qu'il le dé-
pouille au milieu de toutes les Ibrêts ; qu'il
étende la victime sur les charbons d'un '^^^'^'
dans
chêne embrasé : tout est poétique dans cette ses rapports
action. Mais dans la tente d'Achille , il y ^""^^
lesliouimes.
a déjà des bassins , des broches , des vases: ^
' Caractereny
quelques détails de plus , et Homère tom-
boit dans la bassesse des descriptions , ou
bien il entroit dans la route du beau idéal,
en commençant à cacher,
i.
Ainsi , à mesure que la société multiplia
les besoins de la vie , les poètes apprirent
qu'il ne falloit plus , comme par le passé ,
peindre tout aux yeux, mais voiler cer-
taines parties dn tableau.
Ce premier pas fait , ils virent encore-
qu'il falloit choisir ^ ensuite , que la chose-
choisie étoit susceptible d'une forme plus
belle ou d'un plus bel effet dans telle ou;
telle position.
ï.-»
118 GENIE
Partie Tf. Toujours cacliunt el choisissant , retron,
Poéiique chant ou ajoutant , ils se trouvèrent peu-à-
ciuisiia- P^^ dans des formes qui n'étoient plus
nisme. naturelles , mais qui étoient plus parfaites
"""' que nature j les artistes appellèrent ces for-
LlVRi: II. ni • 1 r 1
mes , Le beau idéal.
, ' On peut donc définir le beau idéal, l'art
dans ^
SCS rapports de cliOLsii^ ct de cachej\
, , Cette définition s'applique également au
r beau idéal moral et au beau idéal physique.
Celui-ci se forme , en cachant avec adresse
la partie infirme des objets , l'autre en déro^
bant à la vue certains côtés f bibles de l'ame:
l'ame a ses besoins honteux , et ses basses-
ces connue le corps.
Et nous ne pouvons nous empêcher de
remarquer , qu'il n'y a que l'homme qui
soit susceptible d'être représenté plus par-
fait que nature , et comme approchant de
la Divinité. On ne s'avise pas de peindre
le beau idéal à^Mw. cheval , d'un aigle , d'un
lion. Ceci nous lait entrevoir une preuve-
merveilleuse de la grandeur de nos fins e^;
^le l'immortalité de notre ame..
avec
ommes>
DU CHRISTIANISME. 119
Lasociété où la morale atteignit le plutôt ^^^'^^^ ^^*
tout son tléveloppement, dut atteindre le '^^^l^^^^
plus vite au 6eaii idéal moral , ou , ce qui christia-
re vient au même y au beau idéal des carac- "''•'"^•
tères; or , c'est ce qui distineiue éminemment
. , . . . , Livre IL
les sociétés formées dans la relieion cliré-
<-' Poésie y
tienne. Il est étrange , et cependant rigou- aans
reusement vrai , que tandis que nos pères «^^ rapports
étoient des barbares pour tout le reste , la j^g,^
morale , au moyen de l'Evangile , s'étoit caracûu
élevée chez eux à son dernier point de
perfection^ de sorte que l'on vit des hommes
( si nous osons nous exprimer ainsi ) à-la-
fbis sauvages par le corps , et civilisés par
Tame.
C'est ce qui lait la beauté des temps che-
valeresques , et leur donne la supériorité ,
tant sur les siècles héroïques, que sur les
siècles tout-à-fàit modernes.
Car si vous entreprenez de peindre les
premiers âges de la Grèce 5 autant la sim-
plicité des mœurs vous offrira des cJioses
agréables , autant les caractères vous cho-
queront : le polythéisme ne fournit rien
120 GENIE
Partie IL pQ^^j. corriger la nature sauvage, et l'insuf-
Poe tique ^fjgg^j^^jg (j^gg vertus priiiiitives.
cinistia- Si y au contraire , vous chantez l'âge
lusme. inoclerne, vous serez obligé de bannir toute
T^ vérité de votre ouvraee , et de vous ieter
Livre II. d ^ j
„ • à-la-fois dans le beau idéal moral . et dans
PoesiP, ^
dans le beau idéal j>/iysiçue. Trop loin de la
SCS lappoi s j-jg^^-^j-g g|- ^Q j,j^ relision sous tous les rap-
arec '-'
ks hommes, ports, OU ne peut représenter fidèlement,
(^Uracteres. ni l'intérieur de nos ménages , ni moins
encore le fond de nos cœurs.
La chevalerie seule oHre le beau mélange
de la vérité et de \2i fiction.
D'une part , vous pouvez ofïrir le tableau
des mœurs dans toute sa naïveté : un vieux
château , une grande salle , un large foyer ,
des tournois, des joutes, des chasses, le
son du cor et le bruit des armes, n'ont rien
qui heurte le goût , rien qu'on doive ou
choisir ou cacher.
Et d'un autre côté , le poëte chré-
tien , plus heureux qu'Homère, n'est point,
ibrcé de ternir sa peinture , en y plaçant
riiorame barbare ou l'iiomme naturelj
DU CHRISTIANISME. 121
le christianisme lui donne le parfait héros, partie ir..
Ainsi, taudis qu'il est dans la nature Poétique
relativement aux objets physiques , il est ciuistia-
au-dessus de cette nature , par rapport aux "'S'"*'-
objets moraux.
Livre II,
Or , le vrai et V idéal sont les deux
' Poésie,
grandes sources de tout intérêt poétique , dans
le touchant et le merveilleux. ^^^ rai)poits
avec
les hommes.
CHAPITRE XII. Curactcres.
Suite du Querrier.
iVloNTRONS à présent que ces vertus des
chevaliers , qui élèvent leur caractère jus-
qu'au beau idéal y sont des vertus vérita-
fclement chrétieiuies.
Si elles n'étoient que de simples vertus
morales , imaginées par le poëte , elles
seroient sans mouvement et sans ressort.
On en peut juger par Enée , dont Virgile a
fait un héros philosophe.
Les vertus purement morales sont froides
par essence : ce n'est pas quelque chosG
Caractères.
122 GENIE
Paktie II ^^^'^-jouté à l'ame, c'est quelque cliose de
Foétinue l'etrauclié ; c'est l'aljsence du yice , plutôt
t!" que la présence de la vertu.
Cliristia- -f t • i -i n
Lies vertus reiieieuses ont des ailes , elles
«^ sont passionnées. Non contentes de s'abs-
LivREir. tenir du mal , elles veulent faire le bien :
roésie, elles ont l'activité de l'amour, et se tien-
SCS ra iports ^^^^^ clans une région supérieure , et un
avec peu exagérée. Telles étoient les vertus des
leshommes. chevaliers.
La loi ou la fidélité étoit leur pre^nière
vertu 5 la fidélité est pareillement la pre-
mière vertu du christianisme.
Le chevalier ne mentoit jamais. — Voilà
le chrétien.
^^ chevalier étoit pauvre , et le plus
désintéressé des hommes. — Voilà le dis-
ciple de l'évangile.
Le chevalier s'en alloit à travers le inonde,
secourant la veuve et l'orphelin. — Voilà
la charité de Jésus-Christ.
Le chevalier étoit tendre et délicat..
Qui lui aiiroit donné cette douceur , si
ce n'étoit une religion humaine , qui porte
DU CHRISTIANISME. i23
toujours au respect pour la fbiljlesse ? Partie it.
Aa^cc quelle Lénmnité Jésus - Christ lui- Pcéùque
même ne parle-t-il pas aux femmes dans c'.ujstia-
l'évangile ! "'^'™«-
Agamemnon déclare brutalement qu'il ""^
^ , Livre IL
aime autant Briséïs que son épouse, parce
u'elle fait d'aussi beaux ouvrages. j^,,^
avec
mmes»
Un chevalier ne parle pas ainsi. s^s rapports
Enfin le christianisme a produit la bra- \^^\^q
Toure des héros modernes , si supérieure à q^
celle des héros antiques.
La véritable religion enseigne à tout
homme que ce n'est pas par la force du
corps qu'on se doit mesurer , mais par la
grandeur de l'ame. Delà , le plus foible des
chevaliers ne sait ce que c'est que trem-
bler devant un eimemi j et , quoique cer-
tain de recevoir la mort, il n'a pas même
la pensée de la fuite.
Cette haute valeur est devenue si com-
mune , que le moindre de nos fantassins est
plus courageux que les Ajax, quifuyoient
devant Hector, qui fuyoit à son tour devant
Achille. Quant à la clémence du chevalier
124 GENIE
Partie II. clirétien eiivers les vaincus , (jui peut nier
Poétique qu'elle découle du christianisme ?
christia- "^^^ poëtes inodemcs ont tiré une foule
nisine. de traits nouveaux du caractère clievale-
■~~ rasque. Dans la tragédie , il suffit de nom-
mer Tancrède , Nemours , Couci , et ce
Poés'.e , i.y / •Il
^j, JNerestan, qui apporte la rançon de ses,
s»s rapports frères d'armes, au moment où on ne l'at-
, ,' ^ tendoit plus , et se vient rendre prisonnier ,
Ipsliomines. ^ ' ^
caracu vs P^^^® qu'il ne se peut racheter lui-même.
Les belles mœurs chrétiennes ! Et qu'on ne
dise pas que c'est une pure invention poé-
tique 5 il y a cent exemples, de chrétiens ^
qui se sont remis entre les mains des infi-
dèles , ou pour délivrer d'autres chrétiens ^,
ou parce qu'ils ne pouvoient payer l'argent
qu'ils avoient promis.
Quant à Vhpopée , comme ils sont aima-,
blés tous ces chevaliers de la Jérusalem ^
ce Renaud si brillant , ce Tancrède si géné-
reux , ce vieux Raymond de Toulouse ^
toujours abattu et toujours relevé ! On est
iivec eux sous les murs de Solyme j on croit
çnl.endre le jeune Bouillon s'écrier au sujet.
DU CHRISTIANISME. 12.S
tl'Armide : « Que dira-t-oii à la cour de Partie V,
» France, quand on saura que nous avons Poétîque^
5î refusé notre bras à la beauté ? « Poiir juger dinsti;,.
en un moment de la différence immense , nisme.
qui se troiive entre les héros d'Homère et ■— ~
ceux du Tasse , il suffit de jeter les yeux
sur le camp de Godcfroi et sur les rem- ^j^^^,
parts de Jérusalem. D'un côté sont les ses rapports
chevaliers , et de l'autre, les héros antiques. ^^ i,q„„„
Soliman même n'a tant d'éclat , que parce cavacuns-^
que le poëte lui a donné quelques traits do
la générosité du clie\ aller : ainsi le prin-
cipal héros infidèle emprunte lui-même sa
majesté du christianisme.
Mais c'est dans Godelroi qu'il faut admi-
rer le chef-d'œuvre du caractère héroïque.
Si Enée veut échapper à la séduction d'une
femme , il tient les yeux baissés , immola
tenehat lumina ; il cache son trouble j il
répond des choses vagues : « Reine , je ne
•>•> nie point tes bontés , je me souviendrai
3ï d'Elise , 35 jneminisse Elisae.
Ce n'est pas de cet air que le capitaine
chrétien écoute les adresses d'Armide : il
12.6 GENIE
î'artie II. résiste, car il connoît trop les fragiles appas
Poétique de ce monde ; il continue son vol vers le
Chri^tia- ^^^^ ? cojTiTne l'oïseau rassasié qui ne s'abat
insme. point , oii Une nouî'rlUire trompeuse l'ap-
""" pelle.
Livre II.
Poésie, Quai satuio aiigel, clie non si cali,
'^"^ Ove il cibo niostiando, altri l'invita,
ses rapports
, /^^*^ Fâut-il combattre, délibérer, appaiser
les hommes. ' ' i. v
Caract ^^^ sédition ? Bouillon est part-tout grand,
par-tout auguste. Ulysse frappe Thersite de
son sceptre (^sTcviTlpw J'î ^{"laÇpfvov , ViS'i î^ tù/j^a tA«ç£ )f
et arrête les Grecs, prêts à rentrer dans leurs
vaisseaux : mœurs naïves et pittoresques .
Mais voyez Godefroi se montrant seul
k un camp furieux , qui l'accuse d'avoir fait
assassiner un héros ! Quelle beauté noble
et touchante dans la prière du vieux capi-
taine , plein de la conscience de sa vertu !
et comme cette prière fait ensuite éclater
l'intrépidité du général , qui , désarmé et
tête nue, se présente à une soldatesque
effrénée !
Au combat , une sainte et majestueuse
Caractêfcs,
DU CHRISTIANISME. 127
valeur, inconnue aux guerriers d'Homère Partie ir.
et de Viri^ile j anime le guerrier chrétien. Poétique
Enée , couvert de ses armes divines , et ^, . ,.
debout sur la poupe de sa galère, qui appro- uisme.
clie du rivaee Rutule, est dans une belle *■'■"
T I'
attitude épique ; Agamemnon semblable
Poésie
au Jupiter foudroyant , présente une image f].,n<,
pleine de grandeur : mais Godefroi n'est ses ia])iiort3
inférieur ni au père des Césars , ni au , /
1 ' les nommes.
chef des Atrides , dans le dernier chant de
la Jérusalem.
Le soleil vient de se lever j les armées
sont en présence , comme deux antiques
forêts : les bannières se déroulent aux
vents 5 les plumes flottent sur les casques 5
les habits, les franges, les harnois, les armes,
les couleurs, l'or et le fer, étincellent aux
premiers feux de la lumière. Monté sur
un coursier rapide , Godefroi parcourt les
rangs de son armée ; il parle , et son dis-
cours est un modèle d'éloquence guerrière.
Sa tête rayonne , son visage brille d'un
éclat inconnu 5 l'ange de la victoire le cou-
vre in visiblement de ses ailes. Bientôt il
128 GENIE
Partie n. se fait uii profoiicl sileiice ; les légions sg
Poétique prosternent en adorant celui qui fit tomber
^, . . Goliath, par la main d'un ieune berger.
Cbristia- ' ^ J G
nisme. Soudain les trompettes éclatent, les soldats
^"" clirétiens se relèvent, et, pleins de la fureur
du Dieu des armées , se précipitent sur les
Poésie, 1 «n
.ians bataillons ennemis.
ses rapports
avec
les hommes.
Caractères.
DU CHRISTIANISME. 129
SECONDE PARTIE.
POÉTIQUE DU CHRISTIANISME.
LIVRE TROISIEME.
SUITE DE LA POESIE , DANS SES RAPPORTS
AVEC LES HOMMES.
PASSIONS,
CHAPITRE PREMIER,
Qzie le christianisme a changé les rappoi^ts
des passions , en changeant les bases du
'vice et de la vertu.
Ue l'examen des caractères > nous venons
à celui des passions. On sent bien qu'en
traitant des premiers , il nous a été im-
possible de ne pas toucher un peu aux
^* I
i3o GENIE
Partie II. seconcles j mais ici , nous nous proposons
Poétique de parler plus amplement.
christia- ^^^ existoit unc religion dont la qualité
nisHie. essentielle iùt de poser une barrière aux
"~" passions de l'iiomme , elle augmenteroit
Livre m. "^ , . ^.
nécessairement le jeu de ces passions dans
de la poésie le Drame et dans l'Epopée j elle seroit, par
''*"® sa nature même , plus favorable à la pein-
ses rapports ^
avec ture des sentimens , que toute autre insti-
es lommes. tu^iou religieuse, qui, ne connoissant point
des délits du cœur, n'agiroit sur nous que
par des scènes extérieures. Or, c'est ici le
grand avantage de la religion chrétienne
sur les cultes de l'antiquité : c'est un vent
céleste qui enfle les voiles de la vertu , et
multiplie les orages de la conscience autour
du vice.
Toutes les bases delà morale ont changé
parmi les hommes , du moins parmi les
hommes chrétiens, depuis la prédication de
l'Evangile. Chez les anciens, par exemple ,
l'humilité passoit pour bassesse, et l'orgueil
pour grandeur : chez les chrétiens , au con-
traire , l'orgueil est le premier des vices.
DU CHRISTIANISME. i3i
Partie II.
Poétiijiie
.lu
nisine.
Livre III.
les hommes.
Passions.
tet rimmilité l'une des premières vertus.
Cette seule transmutation de principes ,
montre la nature humaine sous un jour ciiriMia
tout nouveau , et nous devons découvrir
dans les passions , des nuances que les an-
ciens n'y voyoient pas. g^^-^^
Donc, pour nous, la racine du mal est delà poésie,
la vanité , et la racine du bien la chaiité :
ses rapports
de sorte que les passions vicieuses sont avec
toujours un composé d'orgueil , et les
passions vertueuses un composé d'amour.
Faites l'application de ce principe , vous
en reconnoîtrez la justesse. Pourquoi toutes
les passions qui tiennent au courage, sont-
elles plus belles chez les modernes que chez
les anciens ? pourquoi avons-nous donné
d'autres proportions à la valeur , et trans-
formé un mouvement brutal en une vertu ?
C'est par le mélange de la vertu clirétienne,
directement opposée à ce mouvement ,
V humilité. De ce mélang-e est née la mamia-
/limité ou la générosité poétique , sorte de
passion ( car les chevaliers l'ont poussée jus-
ques-là ) totalement inconnue des anciens.
I..
î3!2 GENIE
Krtie II. Un de nos plus doux sentimens , et peut='
Ptéfique être le seul qui appartienne absolument
-, . . à l'arne ( car tous les autres ont ciuelque
nisme. mélange des sens dans leur nature ou
*■"" dans leur but ) , c'est l'amitié. Et combien
Livre III. i i • . • • j . m • .
le christianisme n a-t-il point encore aug-
deia oésie i^i^nté Ics cliarines de cctte passioii célcste,
dans en lui donnant pour fondement la chai^ité?
ses lappoi s j^gus^Clirist dormit dans le sein de Jean ,
avec
les hommes, et sur la croix , avant d'expirer, l'amitié
Passions, l'entendit prononcer ce mot digne d'un
Dieu : mater y eccejilius tuus ; discipule ,
ecce mater tua 'y mère y voilà tonjlls ; dis-
ciple , voilà ta îiièî^e.
Le christianisme qui a révélé notre double
nature et montré toutes les contradictions
de notre être ; qui a fait voir le haut et le bas
de notre cœur 5 qui lui-même est plein de
contrastes comme nous, en nous présentant
un homme- dieu , un enfant maître des
mondes , le créateur de l'univers sortant du
sein d'une créature j le christianisme, disons-
nous , vu sous ce jour des contrastes , est
encore , par excellence , la religion de
DU CHRISTIANISME. i33
l*ïimitié. Ce seiitiinent se fortifie autant par Partie ir.
les oppositions que par les ressemblances. Poéiique
Pour que deux hommes soient parfaits amis, ^, \"' .
^ ^ ' Cliiistia-
ils doivent s'attirer et se repousser sans nisme.
cesse par queltpi' endroit : il faut qu'ils aient
des génies d'une même force, mais d'une
Livre II?.
Suite
différente espèce j des opinions opposées ? , ,
des principes semljlables^ des haines et des dans
amours diverses , mais au fond la même ^^^ "pports
' avec
sensibilité j des humeurs tranchantes , et ieshoii]me&
pourtant des goûts pareils ; en un mot , de Passions^
grands contrastes de caractères , et de
grandes harmonies de cœur.
Cette douce chaleur , que la charité ré-
pand dans les passions vertueuses , leur
donne un caractère divin. Cliez les hommes
de l'antiquité , l'avenir des sentiaiens ne
passoit pas le toml^eau , où il venoit faire
naufrage. Amis , frères , époux , tous se
quittoient aux. portes de la mort , et sen-
toient que leur séparation étoit éternelle j
le comble de leur félicité se réduisoit à
mêler leurs cendres ensemble : mais com-
bien elle- de voit être douloureuse , une urne
i34 GENIE
Partie II. qui ne renfermoit que des souvenirs ! Le
p.>éti(iue polythéisme avoit établi l'homme dans les
. . régions du passé; le christianisme l'a placé
nismc. daus Ics champs de l'espérance. La jouis-
"^~ sance des sentimens honnêtes sur la terre^
Livre IIÎ. , -,, a i i /t i
n est que 1 avant-gout des délices dont nous
Suite 1 1 / T • • 1 • • '
delà poésie scrons combles. Le principe de nos amitiés
dans n'est point dans ce monde : deux êtres qui
SCS rapports , . • • i i i i
s aiment ici- bas sont seulement dans la route
avec
les hommes, du Ciel , où. ils arriveront ensemble , si la
^assjons. vertu les dirige. De manière que cette forte
expression des poètes , exhaler son ajjie
dans celle de son ami y est littéralement
vraie pour deux chrétiens. En se dépouil-
lant de leurs corps , ils ne font que se dé-
gager d'un obstacle qui s'opposoit à leur
union intime, et leurs âmes vont se confon-
dre dans le sein de l'Eternel.
Ainsi le christianisme , en nous décou-
vrant les bases sur lesquelles reposent les
passions des hommes , n'a pas désenchanté
la vie \ bien supérieur en cela à cette fausse
philosophie , qui cherche trop à pénétrer
\%. uaturç de riiomine , et à trouver le fond
Livre UI,
Suite
DU CHRISTIANISME. i35
par-tout. La religion chrétienne n'a sou- Partie iIï
levé des plis du voile que ce qui est néces- Poétique
saire pour nous laisser voir notre route 5 christia*
mais sur les choses inutiles à nos fins , elle i»sme.
a répandu le doute et les ombres. Il ne faut
pas toujours laisser tomber la sonde dans
les abymes du cœur : les vérités qu'il con- delapoësie>
tient sont du nombre de celles qui deman- '^^"^
^ ses rapports
dent le demi-jour et la perspective. C'est avec
une grande imprudence que d'appliquer ^es hommes,
• \ 1 • • FassioitSt
sans cesse son jugement a la partie aunante
de son être j, de porter l'esprit raisonneur
dans les passions. Cette curiosité conduit
peu-à-peu à douter de toutes les choses
généreuses 5 elle dessèche la sensibilité, et
tue , pour ainsi dire , l'ame : les mystères
du cœur sont comme ceux de l'antique
Egypte ; tout profane qui cherche à les
découvrir, sans y être initié par la religion,
est subitement frappé de mort.
io6
GENIE
Paktie ÎI.
Poétique
CHAPITRE IL
du
Christia-
nisme.
Amour passionné.
ILivRE m.
T>idon,
Suite f^
tie la poésie, ^^ ^^G nous appeloiis proprement amour
dans parmi nous , est un sentiment dont la haute
ses rapports . . , . , . , /^ j
^^,^^ antiquité a ignore jusqu au nom. Ce n est
Lshoinnies. que dans les siècles modernes qu'on a vu
Vassions. former ce mélange des sens et de l'ame ,
cette espèce d'amour , dont l'amitié est la
partie morale. C'est encore au christianisme
que l'on doit ce sentiment perfectionné ;
c'est lui , qui tendant sans cesse à épurer
le cœur, est parvenu à jeter de la spiritua-
lité jusques dans le penchant qui en parois-
soit le moins susceptible. Voilà donc un
nouveau moyen de situations poétiques ,
que cette religion si dénigrée a fourni aux
auteurs même qui l'insultent ; on peut voir
dans unelbule de romans, les beautés qu'on
^ tirées de cette passion demi-chrétienne.
1-6 caractère de Clémentine, par exemple ^^
DU CHRISTIANISME. iS;
estun cliel-d'œuvre, dont l'antiquité n'offre Partie iî,
point de modèle. Mais pénétrons dans ce Poétique
sujet, considérons d'abord Y amour passion- ^jj^istia-
n<?y nous verrons ensmteï amour champêtre, nisme.
Cette sorte d'amour n'est ni aussi saint ^~^
1 . , , .1 . • • Livre III.
que la piete conjugale , ni aussi gracieux
• 1 Suite
que le sentiment des bergers j mais plus je la poésie,
poignant que l'un et l'autre , il dévaste les dans
^ •! > TVT > .. • ^ SCS rapport*
ames ou il règne. JNe s appuyant point sur
la gravité du mariage , ou sur l'innocence le. hommes.
des mœurs champêtres , et ne mêlant aucun Passions^,
autre prestige au sien , il est à soi-même
$a projjre illusion, sa propre folie, sa propre
substance. Ignorée de l'artisan tropoccupé,
et du laboureur trop simple , cette passion
n'existe que dans ces rangs de la société, où
l'oisiveté nous laisse surchargés de tout le
poids de notre cœur , avec son immense
amour-propre , et ses éternelles inquié-
tudes.
Il est si vrai que le christianisme jette
une éclatante lumière dans l'abyme de nos
passions, que ce sont les orateurs de l'église
^ui ont peint les désordres du cœur humain
i38 GENIE
Pai-tie II. avec le plus de force et de vivacité. Quel
Poétique tableau Bourdaloue ne lait-il point de l'am*
^j^ . .^ bition ! Comme Massillon a pénétré dans
iiismc. les replis de nos âmes et exposé au grand jour
— ~ nos penchans, et nos vices ! « C'est le carac-
■35 tcre de cette passion, ( dit cet homme
,, >î éloquent en parlant de l'amour) de remplir
iians 35 le cœur tout entier , etc. : on ne peut plus
ses rapports ^ s'occuper quc d'elle: on en est possédé,
lesiioimnes. ^^ Guivré; OU la retrouve par-tout 5 tout en
J'asshns. ^' retrace les funestes images ; tout en ré-
35 veille les injustes désirs 5 le monde , la
33 solitude , la présence, l'éloignement , les
33 objets les plus indifférens , les occupations
33 les plus sérieuses , le temple saint lui-
33 même , les autels sacrés , les mystères
3} terribles en rappellent le souvenir (1).
33 C'est un désordre , s'écrie le même
73 orateur dans la Pécheresse (2) , d'aimer
33 pour lui-même ce qui ne peut être ni
33 notre bonheur, ni notre perfection, ni par
(1) Massillon, V Enfant prodigue ^ 1.^^ partie 5.
lome ir.
(2) Première partie.
DU CHRISTIANISME, i^
37 conséquent notre repos : car aimer, c'est Partie k.
35 chercher la lehcité dans ce qu'on aime -, Poétique
33 c'est vouloir trouver clans l'objet aimé ciirisiia-
33 tout ce qui manque à notre cœur; c'est nisme.
33 l'appeler au secours de ce vide af&eux ^""
^ Livre III.
33 que nous sentons en nous-mêmes , et nous
33 flatter qu'il sera capable de le remplir : Suite
, , 1 de la poésie,
33 c est le regarder comme la ressource de ^^^^^
33 tous nos besoins , le remède de tous nos ses rapports
avec
es hommes.
33 maux, l'auteur de tous nos biens (i)
33 Mais cet amour des créatures est suivi Vassions
33 des plus cruelles incertitudes : on doute
33 toujours si l'on est aimé comme l'on aime:
33 on est ingénieux à se rendre malheureux,
33 et à former à soi-même des craintes , des
33 soupçons, des jalousies; plus on est de
33 bonne -foi, plus on souffre; on est le
33 martyr de ses propres défiances , vous le
33 savez, et ce n'est pas à moi à venir vous
33 parler ici le langage de vos passions in-
33 sensées (2). 3j
(1) ]d, ihid. seconde partie,
(2) Seconde partie.
i4o GENIE
Partie II. Cette grande maladie de l'ame se dé-r
Poétique clare avec fureur , aussitôt que se montre
ciiristia- i't>ljjet qui doit en déveloj^per le germe.
iiisine. Didon s'occupe encore des travaux de sa
— ~ cité naissante : la tempête se lève 5 un héros
Livre III. , . , ,
sort de ses flancs. La reine se trouble , un.
Suite . , .
de la poésie J^^ sccret coule claus ses veines ; les impru-
dans dences commencent ; les plaisirs suivent 5
avec ^^ désenchantement et le remords viennent
les hommes, après cux. Bientôt Didon est abandonnée \
Fassions, elle regarde avec horreur autour d'elle, et
ne voit que des aby mes. Comment s'est-il
évanoui , cet édifice de bonheur, dont une
imagination exaltée avoit été l'amoureux
architecte, semblable à ces palais de nuages
que dore quelques instans un soleil prêt à
s'éteindre ? Didon vole, cherche, appelle
Enée :
Dissimulare etiam sperasti, etc.
Perfide ! espérois-tu me cacher tes desseins et
écliapper clandeslinement de cette terre ? Ni notre
amour, ni cette main que j'ai t'ai donnée, ni Didon
prête à étaler de cruelles funérailles, ne pem^ent
arrêter tes pas ? etc. , etc.
bu CHRISTIANISME. i4i
Quel trouble , quelle passion , quelle Partie ih
térité, dans l'éloquence de cette femme Poéti;ue
trahie ! les sentimens se pressent tellement (^,,j.istia-
dans son cœur, qu'elle les produit en désor- nisme.
dre, incohérens et séparés , tels qu'ils s'ac- ""■"
cumulent sur ses lèvres. Remarquez les
,11 1-1 • > S"''^
autorités quelle emploie dans ses prières, ^i^i^ ^^i^-ip^
Est-ce au nom des dieux, au nom d'un «ims
rain sceptre qu'elle parle? Non! elle ne ^^^ !,''.'^!|!'^'^ *
fait pas même valoir Didoti dédaignée ; i^-siiommes.
mais, plus humble et plus amante, elle n'im- i'asiionu
jDlore le fils de Vénus que par des larmes ,
que parla propre main du perfide. Si elle y
joint le souvenir de l'amour, ce n'est encore
qu'en l'étendant surEnée : par/zorr^ h^meriy
par notre union commencée , dit-elle , per
connubia nostra , per inceptos hymenaeos.
Elle atteste aussi les lieux témoins de son
bonheur 3 car c'est une coutume des mal-
heureux d'associer à leurs sentimens les
objets qui les environnent. Abandonnés des
hommes, ils cherchent à se créer des appuis ,
en animant de leur douleur les êtresinsensi*
blés autour d'eux. Ce toit, ce foyer hospita^
143 GENIE
ï>ARTiE II. 1[qy^ qIi naguères elle accueillit l'ingrat, sont
Poétique Jonc les vrais dieux pourDidon. Ensuite ^
chnstia- avcc l' adresse d'une femme, et d'une femme
rusme.
Livre UI.
Passions.
amoureuse , elle rappelle tour-à-tour le sou-
venir de Pygmalion et celui de larbe , afin
de réveiller ou la générosité , ou la ialousie
Suite 11, -A •
de la poésie, du liéros Troyeu. Bientôt, pour dernier
dans trait de passion et de misère , la superbe
ses rapports , ^ , , i .
ayec souveraine de Cartilage va jusqu'à souhaiter
les hommes, c^vx Mil petit Enée ^ Parvulus JEneas (i),
reste dans sa cour, pour consoler sa dou-
leur , même en portant témoignage à sa
lionte. Elle s'imagine que tant de larmes ,
tant d'imprécations , tant de prières, sont
des raisons auxquelles Enée ne pourra pas
résister 5 car dans ces momens de folie, les
passions , incapables de plaider leur cause ^
(1) Le vieux Lois des Masures , Tournisien ,
qui nous a laissé les quatre premiers livres de l'Enéïde
en carmes français , a traduit ainsi ce morceau :
. . . . Si d'un petit Enée ,
Avec ses yeux , m'étoit faveur donnée ,
Qui seulement te ressemblât de vis,
Point ne serois du tout , à mon avis ,
Prinse , et de toi laissée entièrement»
DU CHRISTIANISME. i43
croient faire usage de tous leurs moyens , Partie il
lorsqu'elles ne ibi it entendre que tous leurs Poétique
du
accens. ciuistia-
nisinp.
CHAPITRE III.
Livre IJI.
Suite
Suite du Précédent. de la poésie,
dans
La PJicdre de Racine. ^^,^^
leslioimiies.
IN ous pourrions nous contenter d'opposer Passions,
à Didon la Phèdre de Racine. Plus passion-
née que la reine de Cartilage , elle n'est en
efîët qu'une épouse chr^étienne. La crainte
des flammes vengeresses et de l'éternité
formidable de notre enfer , perce à travers
tout le rôle de cette femme criminelle (i) ,
et sur-tout dans la fameuse scène de jalou-
sie, qui, comme on le sait, est de l'inven-
tion du poëte moderne. L'inceste n'étoit
pas une chose si rare et si monstrueuse
chez les anciens , pour exciter de pareilles
(i) Cette crainte du Tartare est foiblement inclic|uée
Jans Euripide.
i44 GENIE
Partie II. lra"yeursdanslecœur ducoupablc. Sopliocle.
Poétique fait mourir Jocaste , il est vrai, au moment
cinistia- ^^ ^^^^ apprend son crime , mais Euripide
nisme. la fait yivre long - temps après. Si nous
^^"^ en croyons Tertullien, les malheurs d'OE-
dipe (i) n'excitoient chez les Macédoniens
j j^ , . que les plaisanteries des spectateurs. Vir-
dans gile ne place pas Phèdre aux enfers, mais
avec ^ ^ seulement dans ces bocages de myrthes ,
fes hommes, dans c es cJianips des pleurs , lugentes camp'i,
Fassions, où vout errant ces amantes , qui ^ même
dans la mort y Ji' ont pas perdu leurs soucis.
Caret nonipsa in morte rellnquunt (2).
Aussi , la Phèdre d'Euripide , comme
celle de Sénèque , craint-elle plus Thésée
que leTartare. Ni l'une, ni l'autre ne parle
comme la Phèdre de Racine.
Moi jalouse ! et Thésée est celui que j'implore I
Mon époux est vivant; et moi je brûle encore !
Pour quil quel est le cœur où prétendent mes vœux ?
Chaque mot, sur mon front, l'ait dresser mes cheveux ,
(1) Tertul. Apolog.
(a) AEneid. lib. VI , v. 444.
j:)U christianisme. 145
Poétique
dn
Cliristia-
nisme.
Livre III.
Suite
delà poésie^
dans
ses rapports
avec
les hommes»
Fassîor.s.
Mes crimes désormais ont comble la mesure : Partie I!^,
Je respire à la-fois l'inceste et l'imposture ;
Mes homicides mains, promptes à me venger .
Dans le sang innocent brûlent de se plonger.
Misérable I et je vis ! et je soutiens la vue
De ce sacré soleil dont je suis descendue !
J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux ;
Le ciel , tout l'univers est plein de mes aïeux :
Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je ! mon père y tient l'urne fatale ;
Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains:
Minos juge aux Enfers tous les pâles humains.
Ah ! combien frémira son ombre épouvantée ,
Lorsqu'il verra sa fille à ses yeux présentée ,
Contrainte d'avouer tant de forfaits divers,
Et des crimes peut-être inconnus aux Enfers!
Que diras-tu , mon père, à ce spectacle horrible?
Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible ;
Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau ,
Toi-même, de ton sang , devenir le bourreau.
Pardonne. Un dieu cruel a perdu ta famille :
Ileconnois sa vengeance aux fureurs de ta fille.
Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit,
Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.
Cet incomparable morceau offre une
gradation de sentimens , une science de la
tristesse , des angoisses et des transports de
l'ame, dont les anciens n'ont jamais appro-
clié. Chez eux on trouve, pour ainsi dire,
des fragraens de sentimens , mais rarement
2. K
1:^0 GENIE
Ï'artie II. un sentiment complet ; ici , c'est tont lô
Poétique cœur ;
du
Christia- C'est Vénus toute entière à sa proie attachée!
l'isiiie.
_____ Et le cri le plus énergique que la passion
LtvREni. ait jamais fait entendre^ est peut- être
Suite celui-ci :
tlelapoé:sie,
, Hélas î du crime affreux dont la honte me suit •
dans
SCS rapDoits Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.
leshoijimes. H y a là dedans un mélange des sens et
Passions. ^^ Tame , de désespoir et de fureur amou-
reuse , qui passe toute expression. Cette
femme, qui se consolerait d'une éternité
de souJJ'rances y si elle avoit joui d'un seul
instant de bonheur ; cette femme n'est pas
dans le caractère antique ; c'est la chré-*
tienne réprouvée , c'est la pécheresse tom-
bée vivante entre les mains de Dieu ; son
mot est le mot du damné.
DU CHRISTIANISME. 147
CHAPITRE IV.
Suite des Précède n s.
Julie d'Etanse. Clémentine.
Partie llf.
Poétique
<Ui
Christia-
iiisme.
Passions.
Livre III.
XouT-A-coup nous cliangeons de cou- Suite
leurs; et l'amour passionné, terrible dans Poésie,
la Phèdre chrétienne, ne fait plus entendre ses rapports
chez la dévote Julie que de mélodieux sou- /^'^'^
J- leslionimcs.
pirs : c'est une voix troublée qui sort d'un
sanctuaire de paix ; c'est un cri d'amour
que prolonge , en l'adoucissant , l'écho
religieux des tabernacles.
Le pays des chimères est en ce monde le seul digne
d'être habité 5 et tel est le néant des choses humaines ,
qu'hors l'être existant par lui-même , il n'y a rien de
beau que ce qui n'est pas
une langueur secrète s'insinue au fond de mon cœur;
je le sens vide et gonflé , comme vous disiez autre-
fois du votre 5 l'attachement que j'ai pour tout ce
qui m'est cher ne suffit pas pour l'occuper , il lui
reste une force inutile dont il ne sait que faire j cette
j)eiae est bizarre ^ j'en conviens ; mais elle n'est pas
K..
-i48 GENIE
Partie II. moins réelle. Mon ami , je suis trop lieureuse , le
Poétique bonheur m'ennuie
du
Christia-
nisme. ^^ trouvant donc rien ici-bas qui lui suffise, mon
,,^_ ame avide cberche ailleurs de quoi la remplir ; en.
Livre III. s'élevant à la source du sentiment et de l'être , elle
Suite y perd sa sécheresse et sa langueur : elle y renaît j
delà poésie, elle s'y ranime , elle y trouve un nouveau ressort ,
elle y puise une nouvelle vie : elle y prend uneautre
ses rapports \
avec existence qui ne tient point aux passions du corps ,
les hommes, ou plutôt elle n'est plus en moi-même, elle est toute
Fassions, dans l'être immense qu'elle contemple ; et dégagée
un moment de ses entraves , elle se console d'y ren-
trer , par cet essai d'un état plus sublime qu'elle
espère être un jour le sien
En songeant à tous les bienfaits de la providence ,
j'ai honte d'être sensible à de si foibles chagrins , et
d'oublier de si grandes grâces. . . . •
Quand la tristesse m'y suit malgré moi ( dans son
oratoire ) , quelques pleurs versés devant celui qui
console soulagent mon cœur à l'instan t . Mes réflexions
ne sont jamais amères, ni douloureuses, mon repen-
tir même est exempt d'alarmes j mes fautes me don*
îient moins d'effroi que de honte. J'ai des regrets et
aion des remords.
Le Dieu que je sers est un Dieu clément , un
DU CHRISTIANISME. 149
père : ce qui me touche, c'est sa bonté ; elle efface Partie II*
k mes yeux tous ses autres attributs; elle est le seul Poétique
que je conçois. Sa puissance m'étonne , sou imnien- ^^
.. Cl . • Ti r -^ m /• • Cliiistia-
site me conlond , sa uistice.... 11 a lait 1 nomme ioi-
' ' nisme.
ble ; puis([u'il est juste, il est clément. Le Dieu ven- ^__^
geur est le Dieu des méchans. Je ne puis ni le j^j^^g m^
craindre pour moi, ni rimi)lorer contre un autre. O ., .
i ' ^ Suite
Dieu de paix , Dieu de bonté ! c'est toi <|ue j'a;]ore r delapoésiej
c'est de toi , je le sens , que je suis l'ouvrage ; et fîans
l'espère te retrouver au jugement dernier tel que tu ^^^ loppor *
parles à mon cœur durant ma vie, leshommes.
Comme l'amour et la religion sont lieu- ^^"^o"-*
reusement mêlés clans ce tableau ! Ce style ,
ces sentiinens n'ont point de modèle dans
rantk|uité (i). Il faudroit être bien insensé
pour repousser un culte qui fait sortir du
cœur des voix si tendres , et qui a , pour
ainsi dire , ajouté de nouvelles cordes à
l'ame.
Voulez - vous un autre exemple de ce
(i) Il y a toutefois dans ce morceau un mélange
très-vicieux d'expression purement métaphysique y
et de langage naturel. Dieu , le Tout-Puissant , le
Seigneur , vaudroient beaucoup mieux que la source:
de l'Etre y etc.
i5o GENIE
Partie II. nouyeau langage des passions , inconniiî
Poétique SOUS le polythéisme ? Ecoutez parler Clé-
^, '.'V mentine : ses accens sont peut-être encore
nisine. plus naturels j plus touchans , et plus
"'"" sublimement naïls que ceux de Julie : « Je
I>IVRE III. . ICI!
55 consens , monsieur , du loncl de mon
Suite ^ , .
1 , ,- 55 cœur (cest très - sérieusement comme
de la poésie, V.
dans M vous voycz) que vous n'ayez que de la
ses rapports ^^ j-^^ine , du méi^ris , de l'horreur pour la
avec ^
ipsiiommes. '' malhcureuse Clémentine ; mais je vous
jPassions. 55 conjure , pour l'intérêt de votre ame
55 immortelle , de vous attacher à la véri-
53 table église. Eh bien ! monsieur, que me
55 répondez-vous , en suivant de son char-
55 mant visage, le mien que je tenois encore
55 tourné j car je ne me sentois pas la force
35 de la regarder)? Dites, monsieur, que vous
55 y consentez, je vous ai toujours cru le
:>5 cœur honnête et sensible. Dites qu'il se
53 rend à la vérité , ce n'est pas pour moi
55 que je vous sollicite , je vous ai déclaré-
55 que je prends le mépris pour mon par-
5? tage. Il ne sera pas dit que vous vous
:>5 serez rendu aux instances d'une femme.
DU CHRISTIANISME. i5i
» Non , monsieur , votre seule conscience Partie iî;
» en aura l'honneur. Je ne vous cacherai Poétique
35 point ce que je médite pour moi - même, ciuistia-
33 Je demeurerai dans une paix profonde ; lùsmc.
» (elle se leva ici avec un air de dignité , — "
1, . , T . Il- Livre III»
>> que 1 esprit de religion seinbloit encore
Suite
33 augmenter) , et lorsque l'ange de la mort ^leia poésie,
33 paroîtra , je lui tendrai la main. Appro- «'ans
-, 1 . T . . . . . . 1 T ses rapports
>3 cne , iui dirai-je, o toi, ministre de la ^^^^
33 paix ! je te suis au rivage où je brûle les hommes..
» d'arriver ; et j'y vais retenir une place Passions.
33 pour l'homme à qui je ne la souhaite pas
33 de long-temps j mais auprès duquel je
33 veux être éternellement assise. 3^
Ah ! le christianisme est sur-tout un vrai
baume pour nos blessures , quand les pas-
sions , d'abord soulevées dans notre sein ,
commencent à s'appaiser , ou par l'infor-
tune , ou par la durée. Il endort la dou-
leur , il fortifie la résolution cliancelante ,
il prévient les rechûtes , en combattant ,
dans une ame à peine guérie , le dangereux
pouvoir des souvenirs : il nous environne
de paix , de parfums y de lumière j il réta-
i52 GENIE
Partie II. blit pour iious Cette liariîionie des cliases
Poéiiciue célestes , que Pytliagore entendoit dans le
\ ia. silence de ses passions. Comme il promet
nisrne. toujours uiie récompense pour un sacrifice,
"—" on croit ne rien lui céder en lui cédant tout j
comme il ofire à chaque pas un objet plus
, , , . beau à nos désirs , il satisfait à l'incons-
«le la poésie, '
dans tance naturelle de nos cœurs : on est tou-
bes lappoits Xçy^^^ avec lui dans les extases d'un amour
avec •'
ieshomnies. qui Commence, et cet amour a cela d'inef-
l'iisdons. fable, que ces mystères sont ceux de l'in-
iiocence et de la pureté.
CHAPITRE V.
Suite des Précédens.
Héloise et Abeilard.
Julie a été ramenée à la religion par des
malheurs ordinaires : elle est restée dans le
monde , et contrainte de lui cacher une
passion devenue criminelle, elle se réfugie
en secret auprès de Dieu ^ sûre de trouver
dans ce père indulgent une pitiç que lui.
DU CHRISTIANISME. i53
refuseroieiit les hommes. Elle se plaît à se Tartie il
confesser au tribunal suprême, parce que roétique
lui seul la peut absoudre , et peut-être aussi (^i^-i^ti;^.
( reste involontaire de l'oiblesse ! ) parce que nisme.
c'est toujours parler de son amour. ~^
, , \ r r^ Livre UI.
omous trouvons tant de charmes a révéler
1 ,1 ' • V ^"'t«
nos jjenies a quelqu homme supérieur, a aelapuësie,
quelque conscience tranquille qui nous for- *iaiis
. ^. ,. . . ,1 ses iar;poils
tihe, et nous tasse participer au cahne dont .^^^^
elle jouit 5 quelles délices n'est-ce pas, que les hommes.
d'oser parler de passions à l'Etre impassible, -P^^io^s.
que nos confidences ne peuvent troubler,
et de fbiblesse à l'Etre tout -puissant , qui
peut nous donner un peu de sa force ? On
conçoit les transports de ces hommes saints,
qui, retirés sur le sommet des montagnes,
mettoient toute leur vie au pied de Dieu ,
à force d'amour perçoient les voûtes de
l'éternité , et parvenoient à contempler la
lumière primitive. Julie, sans le savoir,
approche de sa fin , et les ombres du tom-
beau , qui commencent à s'entr'ouviir pour
elle, laissent éclater à ses yeux un rayon,
de l'Excellence divine : la voix de cette
i54 GENIE
Partie II. femme mouraiite est douce et triste j ce sont
Poétique les derniers bruits du vent t[ui va quitter la
„, . . forêt, derniers murmures d'une mer qui
nisme. déserte ses rivages.
■""■ La voix d'Héloïse a plus de force. Femme
d'Abeilard- elle vit, et elle vit pour Dieu.
Suite
tleîa poésie ^^^ malîieurs ont été aussi imprévus que
tlans terribles. Précipitée du monde au désert ,
acs rapports ,, ,
avec elle est entrée soudaine et avec tous ses
îeshomuies. feux, dans les glaces monastiques. La reli-
fassions. gion et l'amour exercent à - la - fois leur
empire sur son cœur : c'est la nature rebelle ,
saisie toute vivante par la grâce ^ et qui se
débat vainement dans les embrassemens du
Ciel. Donnez Racine pour interprète à
Héloïse , et le tableau de ses souffrances va
mille fois effacer celui des malheurs de
Didon, par l'effet tragique, le lieu de la
scène, et je ne sais quoi de formidable,
que le cliristianisme imprime aux objets.,
où il mêle sa grandeur.
Hélas ! tels sont les lieux où , captive , encliaînée ,
Je traîne dans les pleurs ma vie infortunée;
Cependant , Abeilard , dans cet affreux séjour,,
DU CHRISTIANISME. i55
Mon cœur s'enivre encor tlu poison de ramour. Partie îlj,.
Je n'y dois mes vertus qu'à ta funeste absence, Poétique
Et j'ai maudit cent fois ma pénible innocence. du
Cliristia-
O funeste ascendant 1 ù joug impérieux ! lusme.
Quels sont donc mes devoirs, et qui suis-je en ces lieux 1 «i»
Perfide ! de quel nom veux-tu que l'on te nomme 1 Livre III.
Toi , l'épouse d'un Dieu , tu brûles pour un homme ? S 'te
Dieu cruel , prends pitié du trouble où tu me vois, ^^j^ poésie
A mes sens mutinés ose imposer tes lois. dans
ses rapports
Le pouiTas-tu , grand Dieu ! mon désespoir, mes larmes , avec
Contre un cher ennemi te demandent des armes ; les hommes.
Et cependant , livrée à de contraires vœux , Passions.
Je crains plus tes bienfaits que l'excès de mes feux (i).
Il étoit irapossllîle que l'antiquité fournît
iiiie pareille scène, parce qu'elle n'avoit
pas une pareille religion. On aura beau
supposer une vestale grecque ou romaine ,
jamais on n'établira ce combat entre la chair
et l'esprit, qui fait tout le merveilleux de
la position d'Héloïse , et qui appartient
au dogme et à la morale du christianisme.
Souvenez - vous que vous voyez ici réunie
la plus fougueuse des passions , et une
(i) Colard. Ep. d'HéL
i56 GENIE
I'art::: II. religion menaçante qui n'entre jamais eiî
Pociique traité avec les appétits du corps. Héloïse
du . ^_ ^
Cluistia- aime, Héloïse brûle 5 mais là s'élèvent des
msme. j^^^^^^g al^icés ', là tout s'éteiut SOUS dcs mar-
_ „, bres insensibles: là des flammes éternelles,
Litre III. ^
g^^. OU des récompenses sans lin , attendent sa
lie la poésie, cliûte OU SOU triomphe. Il n'y a point d'ac-
dans commodément à espérer; la créature et le
ses rapports ^
avec créateur ne peuvent habiter ensemble dans
îesbonimes. ]a niême ame. Didon ne perd qu'un amant
i-assions. ingrat. Oh! qu'Héloise est travaillée d'un
tout autre soin ! Il faut qu'elle choisisse
entre Dieu et un amant lîdèle, dont elle a
causé les malheurs ! Et. qu'elle ne croie pas
pouvoir détourner secrètement au profit
d'Abeilard, la moindre partie de son cœur:
le dieu de Sinaï est un dieu jaloux, un
dieu qui veut être aimé de préférence ; il
punit jusqu'à l'omljre d'une pensée, jus-
qu'au songe qui s'adresse à d'autre qu'à lui.
Nous nous permettrons de relever ici une
erreur de M. Colardeau , parce qu'elle tient
à l'esprit de son siècle , et qu'elle tend à
jeter un grand jour sur le sujet que nous
t)U CHRISTIANISME, ib-j
traitons. Son épîfcre d'Héloïse a nne teinte
philosophique , qui n'est point dans l'ori-
ginal de Pope. Après le morceau que nous c
avons cité, on lit ces vers :
Partie IÎ.
Poétique
(lu
istia-
Chères sœurs, de mes fers, compagnes innocentes , Livre III.
Sous ces portiques saints, colombes gémissantes. Suite
Vous qui ne connoissez que ces faibles vertus delà poésie,
Que la religion donne.... et que je n'ai plus; dans
Vous qui, dans les langueurs d'un esprit monastique, ses rapports
Ignorez de l'amour l'empire tyrannique; avec
Vous enfin , qui n'ayant que Dieu seul pour amant , Icsliommes.
Aimez par habitude et non par sentiment : ] asslons.
Que vos cœurs sont heureux, puisqu'ils sont insensibles!
Tous vos jours son sereins , toutes vos nuits paisibles.
Le cri des passions n'en trouble point le cours.
Ah 1 qu'Héloïse envie et vos nuits et vos jours !
Ces vers, qui d'ailleurs ne manquent ni
d'abandon, ni de mollesse, ne se trouvent
point dans l'auteur anglois. On en découvre
à peine quelques traces dans ce passage,
que nous traduisons mot à mot :
« Heureuse la vierge sans taches cjui oublie le
monde, et que le monde oublie ! L'éternelle joie de
son ame est de sentir que toutes ses prières sont
exaucées, tous ses voeux résignés. Le travail et le
repos partagent également ses jours; son sommeil
i58 G E N î Ë
r.vRTiE II. facile cède sans effort aux pleurs et aux veilles. Se3
Poétique désirs sont réglés , ses goûts toujours les mêmes 5 ello
d" s' enchante par ses larmes , et ses soupirs sont pour le
Ciel. La grâce répand autour d'elle ses ravons les
njsine. . .
^^^ plus sereins : des anges lui souvent (i) tout bas les
Li ■ HT P^^^ beaux songes. Pour elle , l'épovix prépare l'an-
neau nuptial: pour elle, de blanches vestales entonnent
Suite f 7f '
delanoésie chants d'hjmenc'o : c'est pour elle que fleurit la
dans rose d'Edeu , qui ne se fane jamais , et que les sera-
ses rapports phins répandent les parfums de leurs ailes. Elle meurt
, , enfin au son des harpes célestes, et s'évanouit dans
les nommes. , . . . ,
les visions d'un jour éternel.
Fassions,
Nous sommes encore à comprendre j
comment un poëte a pu se tromper , au
point de substituer à cette charmante des-
cription , un méchant lieu commun sur les
langueurs monastiques. Qui ne sent com-
bien elle est belle , combien elle est dramati-
que cette opposition que Pope a voulu faire
entre les chagrins et l'amour d'Héloïse , et
le calme et la chasteté de la vie religieuse ?
Qui ne sent combien cette transition repose
agréablement l'ame agitée par les passions^
(l) Uanglois > riioMVT.
DU CHRISTIANISME. 169
Partie Ili
et quel nouveau prix elle donne ensuite .
1 i roe tique
aux mouvemens renaissans de ces mêmes ^lu
passions ? Si la philosophie est bonne à quel- ch. istia-
que chose, ce n'est sûrement pas a la pem- ^_^
ture des troubles du cœur, puisqu'elle est i^ivreIII.
directement inventée pour les appaiser. suite
Héloïse , phUosophant sur les foiè/es vertus '^^ i« Pf ''^'
de la religion , ne parle ni comme la vérité, gcs iai)poits
ni comme son siècle, ni comme la femme, '"'^'^
lesliommesi
ni comme l'amour : on ne voit que le poëte , .
J- -"^ Fassions^
et, ce qui est pis encore^ l'^g^ ^^^ sophistes
et de la déclamation.
C'est ainsi que l'esprit irréligieux détruit
par-tout la vérité, et gâte les mouvemens
de la nature. Pope, qui touchoit à de meil-
leurs temps, n'est pas tombé dans la faute
de M. Colardeau. Il conservoit la bonne
tradition du siècle de Louis XIV , dont le
siècle de la reine Anne ne fut qu'une espèce
de prolongement ou de reflet. Revenons
yîte aux idées religieuses, si nous attachons
quelque prix aux œuvres du génie : la
religion est la vraie philosophie des beaux
arts, parce qu'elle ne sépare point, comme
i6o GENIE
?ÀKTiE n
la sagesse liumaine , la poésie de la morale ^
Poétique , , , ,
1 et la tendresse de la vertu.
f!u
ciiristia- Au reste , il y auroit d'autres observations
nisme. . , \ r • tt 'i ••
intéressantes a faire sur rleloise , par rap-
LivRE m. port à la maison solitaire où la scène se
Suite trouve placée. Ces cloîtres, ces voûtes, ces
de la poésie, tOmbeaux , CCS mœurs austères, en con-
dans ,, -, .
,„, „„ ,,, traste avec 1 amour, en doivent augmenter
ses rapports ' n
avec la force et la mélancolie. Autre est de côn-
es lomnies. g^j^gj. promptemeiit sa vie sur un bûcher ,
comme la reine de Cartilage ; autre , de se
brûler avec lenteur, comme Héloïse, sur
Tautel de la religion. Mais comme dans la
suite, nous parlerons beaucoup des monas-
tères, nous sommes forcés , pour éviter les
répétitions , de nous arrêter ici.
DU CHRISTIANISME. 161
Partie U,
CHAPITRE VI.
Amour champêtre.
Poétique
du
Christia-
nisme.
Le Cyclope et Galathée. Livre iir.
Suite
JMous prendrons pour objet de comparai- ^^ ^ poésie,
son chez les anciens , dans les amours cliam- ses rapports
pêtres, l'idylle du Cyclope et de Galathée. ^^^"^
, . les hommes.
Ce petit poëme est un des chefs-d'œuvre de
^ ^ Passions.
Théocrite j la Magicienne lui est supé-
rieure par l'ardeur de la passion , mais elle
est moins pastorale.
Le Cyclope, assis sur un rocher, au bord
des mers de Sicile , chante ainsi ses déplai-
sirs , en promenant ses yeux sur les flots.
ÎÎAsvxat FaAaBî/a, etC. (l).
Charniaute Galathée, pourquoi repousser les soins
d'un amant , toi dont le visage est blanc comme la
pâte de lait que le jonc presse de sa fragile dentelle j
toi, qui es plus tendre que l'agneau, plus voluptueuse
(1) Theoc. idyl. op. poet. grsec. miu. pag. ijio^ y. 19
et seq.
!2., L
i6-j. GENIE
Partie II. que la génisse, plus fraîche que la grape, non encore
Poéiique amollie par les feux du jour ? Tu te glisses sur ces
. . rivages, lorsque le doux sommeil m'enchaîne : tu
Clinsna- . '
nisin ■. ^"^^ ' lorsque le doux sommeil me fuit : tu me
.,_^ redoutes, comme l'agneau craint le loup blanchi
LivRi; ]II. par les ans. Je n'ai cesse de t'adorer, depuis le jour
Suite 4"^ ^^ vins avec ma mère ravir les jeunes hyacinthes
delà poé.sie, à la montagne : c'étoit moi qui te traçois le chemin.
* ans Depuis ce moment, après ce moment, et encore
SCS ia!>|iorts .,,,.. . , . -i i i-
■ aujourd nui , vivre sans toi m est impossible, t-t
leshommes. cependant te soucies-tu de ma peine ? Au nom de
Passions. Jupiter, te soucies-tu de ma peine ?.... Mais tout
hideux que je suis, j'ai pourtant mille brcijis dont
ma main presse les riches mamelles , et dont je bois
le laitécumant. L'été, l'automne et l'hiver trouvent
toujours des fromages dans ma grotte ; înes réseaux
eu sont toujours pleins. Nul Cyclope ne pourroit
aussi bien que moi te chanter sur la flûte , ô vierga
nouvelle ! Nul ne sauroitavcc autant d'art, la nuit,
durant les orages, célébrer tous tes attraits.
Pour toi, je nourris onze biches, qui sont prêtes
à donner leurs faons. J'élève aussi quatre oursins ,
enlevés à leurs mères sauvages : viens, tu posséderas
toutes ces richesses. Laisse la mer se briser follement
sur ses grèves ; tes nuits seront plus heureuses, si tu
les passes à mes cO)tés , dans mon antre. Des lauriers
et des cyprès alongés y murmurent j le lierre noir
Livre III.
Suite
DU CHRISTIANISME. i63
et la vigne chargée de grappes , en tapissent Pcnl'on- P*^'''^"!*^ ^^•
cernent obscur : tout auprès coule uue onde fraîche • Poétique
source que l'Etna blanchi verse de ses sommets de ^, . .
neiges, et de ses flancs couverts de brunes forêts. nismt%
Quoi ! prcférerois-tu encore les mers et leurs mille _^
vagues ? Si ma poitrine hérissée blesse ta vue, j'ai
du bois de chêne, et des restes de feux épandus sous
la cendre ; brûle même ( tout me sera doux de ta
. 1 Al . 1 -1 • de la poésie,
main ) , brûle, si tu le veux , mon œil unique, cet .
œil qui m'est plus cher que la vie. Hélas ! que ma gg^ rapports
mère ne m'a-t-elle donné, comme au poisson, (ies avec
rames légères pour fondre les ondes ! OIi ! comme je ^s lommc
descendrois vers ma Galathée ! comme je baiserois sa i assions^
main, si elle me refnsoit ses lèvres ! Oui , je te por-
terois ou des lys blancs , ou de tendres pavots à
feuilles de pourpre : les premiers croissent en été,
et les autres flenri>sent en hiver j ainsi je ne pourrois
le les offrir en même temps. ... ....
C'étoit de la sorte que Polyphême appliquoit sur
la blessure de son cœur le dvclame immortel des
Muscs, soulageant ainsi plus doucement sa vie , que
par tout ce qui s'achète au poids de l'or.
Cette idylle respire une passion déli-
cieuse. Le poète ne pouvoit iàire un choix
de mots plus délicats ^ ni plus liarmonieux.
Le dialecte dorique ajoute encore à ces vers
L..
1^4 GENIE
Partie II. tin ton de Simplicité qu'on ne peut faire
Poétique passer dans notre langue. Par le jeu d'une
ciuisiîa- niultitude d' A , etd'une prononciation large
nisiiic. et ouverte, on croiroit sentir le calme des
— "" tableaux de la nature , et entendre le par-
LlVRE III. , . .
ier naii d un pasteur (i).
Suite
de la poésie, r,\ r\ j. i •< ii
'^ ' (l; Un peut remarquer que la première voyelle
ses rapports ^^ l'alphabet se trouve dans presque tous les mots
avec qui peignent les scènes de la campagne , comme dans
lesliommes. charrue ^ vache ^ cheval^ labourage, vallée, mon-
Tassions. tagne , arbre, pâturage, /ailage ^ e\c. , et dans les
épithètes , qui ordinairement accompagnent ces
noms , tels que pesante , champêtre , laborieux ,
grasse, agreste, frais, délectable , etc. Cette ob-
servation tombe avec la même justesse sur tous les
idiomes connus. La lettre A ayant été découverte la
première, comme étant la première émission natu-
relle de la voix. , les hommes , alors pasteurs , l'ont
employée dans tous les mois qui composoient le sim-
ple dictionnaire de leur vie. L'égalité de leurs
mœurs , et le peu de variété de leurs idées néces-
sairement teintes des images des chainps , dévoient
aussi rappeler le re'our des mêmes sous dans le
langage. Le son de VA convient au calme d'un
cœur champêtre et à la paix, des tableaux rusti-
ques. L'accent d'une ame passionnée est aigu ,
DU CHRISTIANISME. i65
Observez ensuite le naturel des plaintes Tautib il.
du Cyclope. Polyphême parle du cœur, et Poétîqu»
,,1 du
1 on ne se doute pasunmoment que ses sou- ^i^j^jj^.
pirs ne sontcpie l'imitatiorid'un poëte. Avec nisme.
quelle naïveté passionnée le malheureux ■"■"
,,.,-,.■, . I Livre III.
amant ne lait-u point la peinture de sa pro-
pre laideur? Il n'y a pas jusqu'à cet œil ^l,;]"|,'^e,
eiïroyable , dont Tliéocrite n'ait su tirer le dans
trait le plus touchant : tant est vraie la ^*^^ ^^vv°^
■•• avec
remarque de ce Despréaux , qui eut du les hommes,
génie à force d'avoir de la raison : passiom.
D'un pinceau délicat l'artifice at^réable ,
Du plus affreux objet, fait un objet aimable.
sifflant, précipité; VA est trop long pour elle ; il
faut une bouche pastorale, qui puisse prendre le
temps de le prononcer avec lenteur. Mais toutefois il
entre fort bien encore dans les plaintes , dans les
larmes amiiureuscs , et dans les naïfs hélas d'un
chevricr. Enfin, la nature fait entendre celte leitre
rurale dans ses bruits , et une oreille attentive peut
la reconnoître diversement accentuée, dans les mur-
mures de certains ombrages, comme dans celui du
tremble et du lierre , dans la première voix , ou dans
la finale du bêlement des troupeaux, et, la nuit ,
dans les aboiemens du chien rustique.
i66 GENIE
Partie IL Oii Sait que les moderiies , et sur-tout les
Poétique François , ont peu réussi clans le genre pas-
ciuisria- toral (i). Cependant M. Bernardin de Saint-
nismc. Pierre nous semble avoir surpassé les Buco-
■"■" liastes de l'Italie et de la Grèce. Son roman,
IjIVRK III. I A •• 1 -n 7 T~'
ou pmtot son poème de Paul et y irginie,
delà poésie, ^^"^ ^^ petit nombre de ces livres, qui
dans deviennent assez antiques en peu d'années,
ses rapports , i • • i i
pour nu on ose les citer , sans craindre de
avec ru '
lesiioinines. compromettre son jugement.
Tassions.
(i) La révolution nous a enlevé un homme qui
promettoit un rare talent dans l'églogue , c'etoit
M. André Chénicr (*). Nous avons vu de lui un
recueil d'idylles manuscrites, où l'on trouve des
choses dignes de Théocrite. Cela explique le mot
de cet infortuné jeune homme sur l'échafaud ; il
disoil, en se fiappant le front: mourir l favois
cjuelijue chose là ! C'étoit la Muse qui kii révéloil
son talent au moment de la mort.
(*) Voyei la note C à la fin du volume.
DU CHRISTIANISME. 167
CHAPITRE VIL
S u I tj»e du précédent.
Tartie II.
Toétique
du
Cl.vistia-
lùsiné.
Paul et Virginie (1). livre m.
lard , assis sur la montagne , fait
l'histoire des deux familles exilées 5 il raconte
~- Suite
-Lje vieillard , assis sur la montagne , fait de la poésie^
cians
SCS rapports
les travaux, les amours, les jeux, les soucis avec
de leur vie : icshommes.
Fassions.
Paul et Virginie n'avoient ni horloges, ni alma-
naclis, ni livres de chronologie, d'histoire et de
philosophie. Les périodes de leur vie se régloient sur
celles de la nature. Ils connoissoient les heures du
jour , par l'ombre des arbres j les saisons , par les
temps où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits 5 et
les années, par le nombi^e de leurs récoltes. Ces
douces images répandoient les plus grands charmes
dans leurs conversations, a II est temps de dîner ,
disoit Virginie à la famille , les ombres des bananiers
sont à leurs pieds, » ou bien, « la nuit s'approche ,
(l) II eût peut-être été plus exact de comparer
Daphnis et CIdoé , à Paul et Virginie- mais ce
roman est trop libre pour èlrc cité.
Tassions,
i6S GENIE
Partie II. les tamarins ferment leurs feuilles. >3 — Quand
Poétique A'iendrez-vous nous voir? lui disoieiit quelques amis
tl" du voisinage. — Aux cannes de sucre , répondoit
Christia- -,^. ...... , ,
V irtjinie. — Votre visite nous sera encore plus douce
lusiiie. -^
__^ et plus agréable , re^^renoient ces jeunes filles. »
Livre III Qu^nd on l'interrogeoit sur son âge et sur celui de
^^, . Paul : « Mon frère, disoit-elle , est de l'àee du
.Suite ' ' °
de la poésie grand cocotier de la fontaine , et moi de celui du plus
flans petit. Les manguiers ont donné douze fois leurs
6PS idpports fj.,iJtg^ et les orangers vingt-quatre fois leurs fleurs ,
. ,1 depuis que ie suis au monde. » Leur vie sembloit
attachée à celle des arbres, comme celle des faunes
et des dryades. Ils ne connoissoient d'autres époques
liistoriques , que celles de la vie de leurs mûres y
d'autre chronologie que celle de leurs vergers ^ et
d'auire philosophie que de faire du bien à tout le
inonde, et de se résigner à la volonté de Dieu. . .
Quelquefois seul avec elle ( Virginie), il (Pau/) lui
dîsoit au retour de ses travaux : « Lorsque je suis
fatigué , ta vue me délasse 5 quand du haut de la
montagne, je t'apperçois au fond de ce vallon, tu
me parois, au milieu de nos vergers , comme un bou-
ton de rose • .
Quoique je te perds de vue à travers les arbres , je
]e n'ai pas besoin de te voir pour te retrouver : queU
que chose de toi que je ne puis dire, reste pour mai
(lu
Cliristia-
nisnie.
DU CHRISTIANISME. i6g
dans l'air où tii passes, sur Tlierbe où'tu t'assieds . Pautie II.
Poétique
Dis-moi par quel charme tu as pu m'enclianter. Est-
ce par ton esprit? Mais nos mères en ont plus que
nous deux. Est-ce par tes caresses? Mais elles m'em-
brassent plus souvent que toi. Je crois que c'est par l^^^^ jjj
ta l)onlé _ .
Suite
Tiens, ma bien-aimée , prends cette branche fleurie Je la poésie
de citronier , que j'ai cueillie dans la forêt. Tu la «lans
mettras la nuit près de ton lit Manae ce rayon de ^ rappoi s
. . . avec
miel, je l'ai pris pour toi au liautd'un rocher 5 mais legi^Qi^mes
auparavant repose- toi sur mon sein , et je serai p
délassé.
Virginie lui répondoit : ce O mon frère ! les rayons
du soleil au matin , au haut de ces rochers , me
donnent moins de joie que ta présence
Tu me demandes pourquoi tu m'aimes. Mais tout ce
qui a été élevé ensemble, s'aime. Vois nos oiseaux,
élevés dans les mêmes nids , ils s'aiment comme
nous j ils sont toujours ensemble comme nous. Ecoute
comme ils s'appellent et se répondent d'un arbre à
un autre. De même , quand l'écho me fait entendre
les airs que tu joues sur ta flûte, j'en répète les
paroles au fond de ce vallon
Je prie Dieu tous les jours , pour ma mère, poiu- la
tienne, pour toi, pour nos pauvres serviteurs 5 mais
170 GENIE
Parue II. quand je prononce ton nom , il me semble que ma
Poétique dévotion augmente. Je demande si instamment à
"'^ Dieu qu'il ne t'arrive pas de mal ! Pourquoi vas-tu
si loin et si haut me chercher des fruits et des fleurs?
iiisine.
^_^_^ Wen avons-nous pas assez dans le jardin ! Comme
Livre III *^ voilà fatigué ! Tu es tout en nage, » et avec son
„ . petit mouchoir blanc, elle lui essuyoit le front et les
lie la poésie joues, et elle lui donuoit plusieurs baisers.
dans
ses rapports ^ ,., . ^1» • ^
Le quii nous importe d examiner clans
avec -•■ 1
leshoinines. Cette peinture, ce n'est pas pourquoi elle
Fassions, cst Supérieure au tableau de Galatliée
( supériorité trop évidente pour n'être
pas reconnue de tout le monde ) , mais
pourquoi elle doit son excellence à la
religion j et en un mot, comment elle est
cliré tienne.
Il est certain que le charme de Paul et
Virginie consiste en une certaine morale
mélancolique , qui brille dans tout l'ou-
vrage , et qu'on pourroit comparer à cet
uniforme éclat , que la lune répand sur une
solitude parée de fleurs. Or, quiconque a
médité l'évangile , doit convenir que ses
préceptes divins ont précisément ce carac-
DU CHRISTIANISME. 171
tère triste et tendre. M. Bernardin de Saint- Partie n.
Pierre, qui, diuis ses Etudes de la Katuf^c, Poétique
clierclie à justifier les voies de Dieu, et à chnstia-
prouverla beauté delareligion, a dû nourrir nisine.
son génie de la lecture des livres saints.
LivuE lil-
Suite
de la poésie,
Son églogue n'est si touchante , que parce
qu'elle représente deux petites familles
chrétiennes exilées, vivant sous les yeux dans
du Seigneur , entre sa parole dans la Biljle , ^^^ lappoits
et ses ouvrages dans le désert. Joignez-y leslionimes.
l'indigence et ces infbrtinies de l'anie , dont Passions.
la religion est le seul remède , et vous aurez
tout le sujet. Les personnages sont aussi
simples que l'intrigue : ce sont deux beaux
cnfans , dont on appercoit le Ijerceau et la
tondre , deux fidèles esclaves , et deux
pieuses maîtresses. Ces honnêtes gens onC
un historien tout-à-fait digne de leur vie :
un vieillard demeuré seul dans la monta-
gne , et qui survit à tout ce qu'il aima ,
raconte à un voyageur les malheurs de ses
amis sur les débris de leurs cabanes.
Ajoutons que ces australes bucoliques ,
sont pleines du souvenir des Ecritures. Là
172 GENIE
Partie II,
c'est Rutli, là Séphora, ici Edeii et nos
Poétique . , , , . .
jj^j ])reiniers pères : ces sacrées réminiscences
c iristia- vieillissent les mœurs du tableau, en y
^^ jetant les antiques couleurs et les vieux
Livre III. costuiues du primitif Oricut. La iiiessc , Ics
Suite prières , les sacremens , les cérémonies
tle la poésie, Jg l'Eglise, que l'auteur rappelle à tous
ses rapports ï^omens , répandent aiisei leurs sjjirituelles
avec beautés sur l'ouvrage. Le songe mystérieux
ieshominns. -■ -, -, -j- 1 -i
de madame de Latour , n est-il pas essen-
tiellement lie a ce que nos dogmes reli-
gieux ont de plus grand et de plus atten-
drissant ? On reconnoît encore le chrétien
dans ces préceptes de résignation à la
volonté de Dieu, d'obéissance à ses parens,
de charité envers les pauvres, d'exactitude
dans les devoirs de la religion ; en un mot,
dans toute cette douce théologie, que res-
pire le poëme de M. Bernardin de Saint-
Pierre. Il y a plus 5 c'est en effet la reli-
gion qui détermine la catastrophe : Virghiie
meurt pour conserver une des premières
vertus recommandées par le cliristianisme.
Il eût été absurde de faii'e mourir une
DU CHRISTIANISME. 173
Grecque pour ne vouloir pas dépouiller PautieII.
ses vêtemens. Mais ramante de Paul est P^éiique
une vier2;e <:-///v'//é?/7//<? , et le dénouement, _, . .
ridicule sous une croyance moins pure , nismc.
devient ici suLlime. """"
T- r 1 11- Livre m.
J^niui , cette pastorale ne ressemble , m
, . . , Suite
aux idylles de Théocrite, ni aux églogues de la poésie,
de Vii^gile , ni tout - à- fait aux grandes ''''"^
^ . ^ . ^ ses rapports
scènes rustiques d'Hésiode , d'Homère et g^,^^
de la Bible j mais elle rappelle quelque les hommes.
chose d'ineffable , comme la parabole du ^<^^^^ons.
bon Pasteur y et l'on sent qu'il n'y a qu'un
chrétien qui ait pu soupirer les évangéli-
ques amours de Paul et de Virginie.
On nous fera peut-être une objection •
on dira que ce n'est pas le charme emprunté
des livres saints , qui donne à M. Bernardin
de Saint-Pierre la supériorité sur ïhéocrite,
mais son talent pour peindre la nature. Eh !
bien , nous répondons qu'il doit encore ce
talent ou du moins le développement de
ce talent , au christianisme 5 puisque c'est
cette religion , qui , chassant de petites
divinités des bois et des ondes , lui a permis
i7i GENIE
P\RTiE lî. de représenter les déserts dans toute leur
Poétique majesté. C'est ce que nous essayerons do
cinistia- pi'ouver quand nous traiterons de laMytlio-
nisme. logie j à présent nous allons continuer
"■"' notre examen des passions.
Livre III.
, ,^"''^ CHAPITRE VIII.
«le la poésie,
dans
SCS rapports j^^ Relloion, chrétienne considérée elle-
avec ^
leshommes. même couinie passion.
Passions. -«-j-
l^loN contente d'augmenter le jeu des pas-
sions dans le Drame et dans l'Epopée ,
la religion chrétienne est elle - mêine une
sorte de passion qui a ses transports , ses
ardeurs, ses soupirs, ses joies , ses lar-
mes , ses amours du monde et du désert.
Nous savons que le siècle appelle cela le
fanatisme ; nous ]îOurrions lui répondre
par ces paroles de M. Rousseau , qui sont
très - remarquables dans la bouche d'un
philosophe : ce Le fanatisme , quoique
35 sanguinaire et cruel ( i ) , est pourtant
(l) La philosopliie l'esl-elle moins?
DU CHRISTIANISME. 17^
ts
avec
mines
sion.
» une passion grande et forte, qui élève le Partie it.
35 cœur de riiomirie , et qui lui fait mépriser P()éii(|ii8
33 la mort , qui lui donne un ressort prodi- ^, '!^ .
33 gieux , et qu'il ne faut que mieux diriger iiisme.
33 pour en tirer les plus sublimes vertus ; ""—'
leu que i uTéugion , et en gênerai
33 l'esprit raisonneur et philosophique , , , '"^^
^ j: J^ J- ae la poésie,
33 attache à la vie , efféminé , avilit les tians
33 âmes, concentre toutes les passions dans ^'^'^ '^ppoi
av""
33 la bassesse de l'intérêt particulier , dans ics iio
33 l'abjection du moi humain , et sappe Vas.
33 ainsi à petit bruit les yrais fondemens
33 de toute société 5 car ce que les intérêts
33 particuliers ont de commun est si peu de
33 chose , qu'il ne balancera jamais ce qu'ils
33 ont d'opposé (1). 33
Mais ce n'est pas encore là la question 3 il
ne s'agit à présent que d'effets dramatiques.
Or , le christianisme , considéré lui-même
comme passion, fournit des trésors immen-
ses au poète. Cette passion religieuse est
d'autant plus énergique , qu'elle est en
(i ) Note de V Emile , tom. III , p. ig3 , Ii\^. IV.
17^ GENIE
Partie II. contradictioii avec toutes les antres , et que
Puétique pour subsister , il faut qu'elle les dévore.
ciiiistia- tlomme toutes Jes grandes afFections , elle
iiisine. est profondément mélancolique 5 elle nous
— "* traîne à l'ombre des cloîtres et sur les mon-
LlVRE III. T 1 / 1 1 r • I
tagnes. JLa beauté que le chrétien adore
Suite , , .
tie la poésie, n'cst pas Une beaute périssable ; c'est cette
tijiis éternelle beauté , pour qui les disciples de
ses rapports
ayec Platon se Iiâtoient de quitter la terre,
lesiiomines. £||g j^g gg montre à ses amans ici-bas que
Fassions. Yoilée ; elle s'enveloppe dans les replis de
l'univers , comme dans un manteau 5 car
si un seul de ses regards tomboit directe-
ment sur le cœur de l'homme , il ne j)Our-
roit le soutenir, il se f endroit de délices.
Pour arriver à la jouissance de cette
beauté suprême , les chrétiens prennent
une autre route que les philosophes d'Athè-
nes : ils restent dans ce monde , afin de
multiplier les sacrifices , et de se rendre
plus dignes , par une longue purification ,
de l'objet de tous leurs désirs.
Quiconque, selon l'expression des Pères,
n'eut avec son corps que le moins de com-
DU CHRISTIANISME. 177
merce possil)le , et descendit yierge au Partie il
tombeau 5 celui-là, délivré de ses crainles Poétique
et de ses doutes , s'envole au lieu de vie , cinistia-
où il contemple à jamais dans des extases nisme.
interminables, ce qui est vrai, toujours le "~
T 1» • • /^ I Livre III.
même , et au-dessus de 1 opinion, (^ue de
1 . , , Suiie
glorieux martyrs , cette espérance de pos- jg i^ poésie,'
séder Dieu n'a-t-elle point laits ? Quelle dans
T T , . 11 • 1 ses rapports
solitude 11 a point entendu les soupirs des
illustres rivaux , qui se disputoient entre leshommes.
eux l'objet des adorations des Séraphins et Pussions.
des Anges ? Ici, c'est un Antoine qui élève
un autel au désert, et qui, pendant qua-
rante ans , s'immole , inconnu de tous les
liommes ; là , c'est un saint Jérôme , qui
quitte Rome , traverse les mers , et va ,
comme Elle , chercher une retraite au bord
du Jourdain. L'enlér ne l'y laisse pas tran-
quille , et la grande figure de Rome ,
avec tous ses charmes , lui apparoît dans
les forêts pour le tourmenter. Il soutient
des assauts terribles j il combat corps à
corps avec ses passions. Ses armes sont les
pleurs , les jeûnes , l'étude , la pénitence ,
a. M
1/8 GENIE
Partie II. ^^ sur - tout l'amour. Il se précipite aux
Poétique pigfjs de la beauté divine ; il lui demande
du
Christia- de le Soutenir. Quelquefois , comme un
nisme. forçat Condamné aux travaux les plus péni-
bles , il char";e ses épaules d'un fardeau de
Livre HT. ^ o x
sable brûlant , pour dompter une chair
Suite ' \ ^
de la poésie, révoltée, et éteindre dans les sueurs les
' ^"* infidèles désirs qrn s'adressent à la créature.
«es rapports ^
avec Massillon , peignant cet amour sublime,
leshomme». s'écrie : « Le Seigneur tout seul (i) lui
Fassigns. „ p^roît bon , véritable, fidèle, constant
00 dans ses promesses , aimable dans ses
3> ménagemens, magnifique dans ses dons ,
3> réel dans sa tendresse , indulgent même
35 dans sa colère j seul assez grand pour
00 remplir toute l'immensité de notre cœur;
3> seul assez puissant pour en satisfaire tous
35 les désirs ; seul assez généreux pour en
35 adoucir toutes les peines ; seul immortel,
35 et qu'on aimera toujours ; enfin le seul
33 qu'on ne se repent jamais , que d'avoir
35 aimé trop tard. 33
(1) Le jeudi de la Passion, la Pécheresse j pre-
mière partie.
DU CHRISTIANISME. 179
L'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ ^^-^"^^^ ^^*
a recueilli chez saint Aueustin, et dans les ^of^^^i^ie
*-^ du
autres Pères , tout ce que le langage de cinibtia-
l'amour divin a de plus mystique et de plus "is'ut- .
bmlant (1). ^ *""„.
^ ^ Livre ]IL
« Certes l'amour est une erande chose ; ^ .
" ' Suite
» l'amour est un bien admirable , puisque deiapoésie,
33 lui seul rend lester tout ce qui est pesant,
^ ^ ses rapports
35 et qu'il soufïie avec une égale tranquil- avec
33 lité les divers accidens de cette vie : il leshommes,
33 porte sans peine ce qui est pénible , et il ^''*^""'**
33 rend douxet agréable ce qui est amer.
33 L'amour de Dieu est généreux j il pousse
33 les âmes à de grandes actions , et les
33 excite à désirer ce qui est de plus parlait.
33 L'amour tend toujours en haut , et il
33 ne soulFre point d'être retenu par les
33 choses basses.
33 L'amour veut être libre et dégagé de
33 toutes les affections de la terre , de peur
33 que sa lumière intérieure ne se trouve
33 oflPusquée, et qu'il ne se trouve ou em-
(I) Imitation de Jésus- Christ , liv. III, ch. 5.
M..
i8o GENIE
Partie H. 3> barrassé dans les biens , ou abattu par
Poétique Dj les maux du monde.
-, . . 3> Il n'y a rien ni dans le ciel , ni sur la
Cbnstia- J '
nisme. :>:> terre , qui soit ou plus doux , ou plus
•— " 5D fort , ou plus élevé , ou plus étendu , ou
33 plus agréable j ou plus plein, ou meil-
- , ' , . 33 leur que l'amour , parce nue l'amour
de la poésie, T- ? i l
dans 33 est né de Dieu , et que s'élevant au-dessus
SCS rapports ^^ jg toutes les créaturcs , il ne peut se
avec
les hommes. ^' reposcr qu'en Dieu.
Fassions. ^' Celui qui aime est toujours dans la
33 joie 5 il court , il vole , il est libre , et rien
33 ne le retient : il donne tout pour tous , et
3î possède tout en tous, parce qu'il se repose
33 dans ce bien unique et souverain , qui est
33 au-dessus de tout , et d'où découlent et
33 procèdent tous les biens.
33 II ne s'arrête jamais aux dons qu'on
33 lui fait ; mais il s'élève de tout son cœur
33 vers celui qui les lui donne.
33 II n'y a que celui qui aime qui puisse
33 comprendre les cris de l'amour , et ces
33 paroles de l'eu , qu'une ame vivement
M touchée de Dieu lui adresse , lorsqu'elle
DU CHRISTIANISME. 181
55 lui dit, vous êtes mon Dieuj vous êtes Partie tî»
35 mon amour, vous êtes tout à moi, et je Poétique
•V (lu
33 suis toute a vous. Clnistia-
33 Etendez mon cœur, afin qu'il vous nisme.
33 aime davantage, et que j'apprenne , par "^
. . , . . . 1 1 • •! Livre III.
33 un gout intérieur et spirituel, combien il
, , . -, Suite
33 est doux de vous aimer et de nager, jçiap^ésie,
33 et comme se perdre dans cet océan de tians
ses rapports
33 votre amour. ^^^^
33 Celui qui aime généreusement , ajoute leshommes.
33 l'auteur de \ Imitation , demeure ferme Passions
33 dans les tentations , et il ne se laisse point
» surprendre aux persuasions artificieuses
33 de son ennemi. 33
Et c'est cette passion chrétienne , c'est
cette querelle immense entre les amours de
la terre et les amours du ciel, que Corneille a
peinte dans cette fameuse scène dePolyeucte
( car ce grand homme, moins délicat que
les esprits du jour, n'a pas trouvé le chris-
tianisme au-dessous de son génie. )
POLYEUCTE.
l82
GENIE
Partie II. Si mourir pour son prince est un illustre sor^,
Quand on meurt pour son Dieu , quelle sera la mon !
Poétique
du
Christia-
nisme.
LiVR E III.
Suite
«Iclapuésie,
(ians
Ses rapports
avec
lesbomniea.
i'assions.
Quel Dieu!
PAULINE.
POLTEUCTB.
Tout beau , Pauline , il entend vcs paroles;
Eïce n'est pas un Dieu conmie vos dieux frivoles,
Insensibles et sourtls^ itnpuissans, mutilés,
De bois.- île marbre ou d'or, comme vous le voulez:
C'est le Dieu des chrétiens , c'est le mien , c'est le vôtre ,
Et la terre et le ciel n'en connoissent point d'autre.
PAULINE.
Adorez-le dans l'ame et n'en témoignez rien.
POLYEUCTB.
Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien !
PAULINE.
Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère,
Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.
POLTEUCTE.
Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir.
Il m'ôfe des dangers que j'aurois pu courir;
Et sans me laisser lieu de tourner en arrière,
Sa faveur me couronne , entrant dans la carrière ;
Du premier coup tle vent il me conduit au port.
Et sortant du baptême, il m'envoie ù la mort.
Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie y
Et de quelles douceurs cette mort est suivie.
DU CHRISTIANISME. i83
Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne,
Elle a trop tie vntiis pour n'être pas chrétienne.
Avec trop île mérite il vous plut la former ,
Pour ne vous pas counoitre et ne vous pas aimer,
Pour vivre des enfers esclave infortunée ,
Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.
PAULINE.
Que dis-tu, malheureux ! qu'oses-tu souhaiter?
POLYEUCTE.
Ce que de tout mon sang je voudrois acheter.
PAULINE.
Que plutôt!
POLYEUCTE.
C'est eu vain qu'on se met en défense ,
Ce Dieu touche les cœurs, lorsque moins on y pense.
Ce bienheureux moment n'est pas encor venu ,
Il viendra ; mais le temps ne m'en est pas connu.
PAULINE.
Quittez cette chimère , et m'aimez.
POLYEUCTE.
Je vous aîine,
Beaucoup moins que mon Dieu , mais bien plus que moi-même.
PAULINE.
Au nom de cet amour, ne m'abandonnez pas.
POLYEUCTE.
Au nom de cet amour , daignez suivre mes pas.
Partie II.
Poétique
du
Christia-
nisme.
LlVUE III.'
Suite
de la poésie,
dans
ses rapports
avec
les hommes.
Fassions,
i84 GENIE
Pakiie 11. PAULINE.
Poétique C'est peu de me quitter^ tu veux donc me séduire?
du
^, . ,. P O L Y E U C T E.
Cnnstia-
iiisme. C'est peu d'aller au ciel , je veux vous y couduire.
^~" PAULINE.
LlVPvI lU. T • • t
imaginations :
Si'itP POLYEUCTE.
de la poésie,
j^jig Célestes vérités !
SCS rapports PAULINE.
avec
leshommes. Etrange aveuglement !
Passions. POLYEUCTE.
Éternelles clartés h
PAULINE.
Tu préfères la mort îi l'amour de Pauline»
POLYEUCTE.
Vous préférez le monde à la bonté divine , etc. etc.
Voilà ces admirables dialogues , à la
manière de Corneille , où la franchise de la
répartie , la rapidité du tour, la chaleur du
trait et la hauteur des sentimens ne man-
quent jamais de ravir les spectateurs. Comme
Polyeucte est sublime dans cette scène î
Quelle grandeur d'ame , quel divin enthou*
DU CHRISTIANISME. i85
siasme , quelle dignité ! La gravité et la I'arti k ir.
noblesse du caractère chrétien sont mar- ^'"'^'"1"^
du
qnées jusque dans ces vous opposés aux /// christia-
de la lille de Félix : cela seul met déjà tout "'^"'p-
un monde entre le martyr Polyeucte , et la
■' "* ' Livre III.
payenne Pauline. .
Enfin Corneille a déployé toute la puis- deiaimésie,
dans
sance de la passion cliré tienne , dans ce
^ SCS rapports
dialogue admirable et toujours applaudi ,
avec
comme parle M. de Voltaire : les hommes.
Félix propose à Polyeucte de sacrifier ^'^"'0'"-
aux faux Dieux j Polyeucte le refuse.
FÉLIX.
Enfin, ma bonté cède à ma juste fureur;
Adore-les, ou meurs.
POLYEUCTE.
Je suis chrétien.
FÉLIX.
Impie ,
Adore-les, te dis-je , ou renonce à la vie.
POLYEUCTE.
Je suis chrétien.
FÉLIX.
Tu l'es T O cœur trop obstiné !
Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné.
i8^ GENIE
^^''"'^^■^ "• PAULINE.
Poétique ,x, 1 j . ,
Ou le conduisez- vous ?
du
n\ ■ ,•„ FELIX.
Clinstia-
POLYEUCTE.
LiVllE III.
Suite • A la gloire (i).
a pocsie, Q^ ^^^^ .^ 57//^ chrétien , deux fois
dans ' -'
SOS rapports répété , égale les plus beaux mots des
avîc Hoj^aces. Corneille, qui se connoissoit si
Icslioinmes. -•■
bien en sublime , a senti iusqu'où l'amour
Fassions. ' t \.
pour la religion étoit susceptible de s'élever;
car le chrétien aime Dieu comme la souve-
raine beauté, et le Ciel comme sa patrie.
Qu'on prenne maintenant le polythéisme ;
qu'on essaie de donner à un idolâtre quel-
que chose de l'enthousiasme de Polyeucte.
Sera-ce pour une déesse impudique qu'il se
passionnera , ou pour un Dieu abominable
qu'il courra à la mort ? Les religions qui
peuvent inspirer quelque ardeur, sont celles
qui se rapprochent plus ou moins du dogme
de l'unité d'un Dieu ^ autrement , le cœur
(l) Acte V, Scène III.
DU CHRISTIANISME. 187
et l'esprit , partagés entre une nmltitndo Partie ii.
de divinités , ne peuvent aijner fortement Toéti.iue
ni les unes, ni les autres. Il ne peut, en c,,,.;5,ja.
entre, y avoir d'amour durable que pour nisme.
la vertu : la passion dominante de l'homme —""
^ . 1 ' •. / 1 •! ' T Livre 1\^-
sera toujours la vente 5 quand li aime 1 er-
, Suite
reur , c est que cette erreur , au moment , ,
'1 ' de la poésie,
qu'il y croit , est pour lui comme une chose dans
■XT 1 ' • 1 ses rapports
vraie. JN ous ne chérissons pas le mensonge ,
bien que nous y tombions sans cesse : cette leshomnies.
foiblesse ne nous vient que de notre dé- 'Passions.
gradation originelle 5 nous avons perdu la
puissance en conservant le désir , et notre
cœur cherche encore la lumière , que nos
yeux n'ont plus la force de supporter.
La religion chrétienne, en nous rouvrant,
par la morale et le sang du Fils de l'Homme,
les routes éclatantes que la mort avoit cou-
vertes de ses ombres , nous a rappelés à nos
primitives amours. Héritier des bénédic-
tions de Jacob, le chrétien brûle d'entrer
dans cette Sion céleste , vers qui montent
tous ses soupirs. Et c'est cette grande pas-
sion que nos poètes peuvent chanter à
i88 • GENIE
Partie II. l'exemple de Corneille 5 source nouvelle de
Poétique beautés, que les anciens temps n'ont point
cl 11 , , T , -1
ciiiistia- connue , et que n'auraient pas négligée les
Sophocle et les Euripide.
iiisme.
Livre IU. C H A P I T R E I X.
Siiiie
delà poésie, 2)/^ vague des PassîoTis.
dans
ses rapports T - , i i, > n i>
g^^^ 1 L reste a parier cl un état de 1 ame , qui ,
les hommes, ce nous Semble, n'a pas encore été bien
Passions, obscrvé j c'est celui qui précède le dévelop-
pement des grandes passions, lorsque toutes
les facultés, jeunes, actives, entières, mais
renfermées , ne se sont exercées que sur
elles-mêmes, sans but et sans objet. Plus
les peuples avancent en civilisation , plus
cet état du vague des passions augmente ;
car il arrive alors une chose fort triste , le
grand nombre d'exemples qu'on a sous les
yeux , la multitude de livres qui traitent de
l'homme et de ses sentimens, rendent habile
sans expérience. On est détrompé sans
avoir joui 3 il reste encore des désirs, et
l'on n'a plus d'illusions. L'imagination est
DU CHRISTIANISME. 189
riche, abondante et merveilleuse, l'exis- TARTiEir;
tence pauvre, sèche et désenchantée. On Poétique
^ ^ du
habile, avec un cœur plein, un monde ciui.tia-
vide 5 et sans avoir usé de rien , on est nisme.
désabusé de tout.
Livre III.
L'amertume que cet état d'ame réiiand
i ^ Suite
sur la vie est incroyable ; le cœur se delà poésie,
retourne et se replie en cent manières , ''""^
pour employer des forces q^u'il sent lui ^^^.^.
être inutiles. Les anciens ont peu connu lesiiommes.
cette inquiétude secrète, cette aigreur des ^-"'o"**
passions étoulïées qui fermentent toutes
ensemble : une grande existence politique,
les jeux du gymnase et du chaïup de Mars ,
les affaires du forum et de la place publi-
que , remplissoient tous leurs momens , et
ne laissoiént aucune place aux ennuis du
cœur.
D'une autre part, ils n'étoient pas enclins
aux exagérations , aux espérances , aux
craintes sans objet , à la mobilité des idées
et des sentimens , à la perpétuelle incons-
tance , qui n'est qu'un dégoût constant ;
dispositions que nous acquérons dans la
190 GENIE
r.vKTiE IL société intime des feinmes. Les femmes, îii-
Poétique dépendammentdela passion directe qu'elles
Chiistia- ^1^^ naître chez les peuples modernes , in-
nisme. fluent encorc sur tous les autres sentimens.
■~~ Elles ont dans leur existence un certain
abandon qu'elles font passer dans la nôtre 5
de la poésie, ellesrendentnotrecaractèred'liomniemoins
dans décidé j et nos passions, amollies par le
s. s rappo s j^^i^^^q ^[qq leurs , prennent à-la-lbis quel-
avec o ^1 T.
hsiiommes. que cliose d'incertain et de tendre.
Passions. Enlin , les Grecs et les Romains, n'éten-
dant guères leurs regards au-delà de la vie,
et ne soupçonnant point des plaisirs plus
parfaits que ceux de ce monde , n'étoient
point portés, comme nous, aux rêveries et
aux désirs par le caractère de leur religion.
C'est dans le génie du christianisme, qu'il
faut sur-tout chercher la raison de ce vague
des sentimens répandu chez les hommes
modernes. Formée pour nos misères et
pour nos besoins , la religion chrétienne
noiis offre sans cesse le double tableau des
chagrins de la terre et des joies célestes, et
par ce moyen elle fait dans le cœur une
DU CHRISTIANISME. 191
source de maux présens et d'espérances Partie il.
lointaines , d'où découlent d'inépuisables Poétique
rêveries. Le chrétien se regarde toujours christia-
comme un voyageur qui passe ici-bas dans nisme..
une vallée de larmes, et qui ne se repose ""
qu'au tombeau. Le monde n'est point l'objet
de ses vœux , car il sait que V homme vit peu ^^ j^ .^j^
de jours , et que cet objet lui échapperoit dans
A ses rapports
Les persécutions qu'éprouvèrent les pre- icsiiommes.
miers fidèles, augmentèrent en eux ce dé- fassions.
goût des choses de la vie. L'invasion des
barbares y mit le comble, et l'esprit humain
en reçut une impression de tristesse, et
peut-être même une légère teinte de mi-
santhropie, qui ne s'est jamais bien elïàcée.
De toutes parts s'élevèrent des couvens ,
où se retirèrent des malheureux trompés
par le monde , ou des âmes qui aimoient
mieux ignorer certains sentimens de la vie,
que de s'exposer à les voir cruellement
trahis. Une prodigieuse mélancolie iîit le
fruit de cette vie monastique 5 et ce senti-
ment, qui est d'une nature un peu confuse ,
192 GENIE
Partie II. en se mêlant à tous les autres , leur imprima
Poétique soH Caractère d'incertitude. Mais en même
du
Chiistia- ^^^^P^ •> P^^ ^^^ qï'Îg.X. bien remarquable , le
iiisme. vague même où la mélancolie plonge les
■— ~ sentimens , est ce qui la fait renaître 3 car
elle s'engendre au milieu des passions, lors-
Suite . , .
delà poésie ^^ ^^^ passions , saus oDJet, sc consumcnt
dans d'elles-mêmes dans un cœur solitaire.
ses rappor s ^ suffiroitde loindrc quelques infortunes
avec -' i T.
les hommes, à cct état indéterminé des passions , pour
Fassions, qu'il pût servir de fond à un drame admi-
rable. Il est étonnant que les écrivains
modernes n'aient pas encore songé àpeindre
cette singulière position de l'ame. Puis-
que nous manquons d'exemples , nous
seroit-il permis de donner aux lecteurs un
épisode extrait , comme Atala , de nos
anciens Natchez ? C'est la vie de ce jeune
René j à qui Chactas a raconté son his-
toire. Ce n'est pour ainsi dire, (.^ ujie pen-
sée / c'est la peinture du vague des pas-
sions , sans aucun mélange d'aventures ,
hors un grand malheur envoyé pour punir
René et pour elïiayer les jeunes homme*
Livre III.
DU CHRISTIANISME. 190
qui, livrés à d'inutiles rêveries , se dé- Partie II.
robent criminellement aux charges de la Poétique
société. Cet épisode sert encore à prouver christia-
la nécessité des abris du cloître pour cer- nismc.
taines calamités de la vie, auxquelles il ne
resteroit que le désespoir et la mort, si
elles étoient privées des retraites de la reli- j^.^ poésie
gion. Ainsi le double but de notre ouvrage, 'lans
qui est de faire voir comment le eénie du "ppoi :.
-•■ c avec
christianisme a modifié les arts, la morale, lesliommes.
l'esprit , le caractère et \es, passions même Tassions,
des peuples modernes, et de montrer quelle
prévoyante sagesse a dirigé les institutions
chrétiennes j ce double but, disons-nous , se
trouve également rempli dans l'histoire de
René.
3sr
194 GENIE
SECONDE PARTIE.
POÉTIQUE DU CHRISTIANISME,
LIVRE QUATRIÈME.
SUITE DE LA POESIE, DANS SES RAPPORTS
AVEC LES HOMMES.
Suite des PASSIONS,
RENE.
JlL n arrivant chez les Natcliez , René ( i )
avoit été obligé de prendre une épouse ,
pour se conformer aux mœurs des Indiens;
mais il ne vivoit point avec elle. Un pen-
chant mélancolique l'entraînoit au fond
(i) Voyez Atala , à la fin du troisième tome.
DU CHRISTIANISME. ipS
des bois 5 il y passoit seul des journées Tartie II*
entières , et sembloit sauvage parmi des Poétique
sauvages. Hors Cliactas , son père adoptif , ciuiltia-
et le père Souël , missionnaire au fort Rosa- nisme.
lie (1) , d avoit renoncé au commerce des "-""
hommes. Ces deux viedlards avoient pris
beaucoup d'empire sur son cœur 5 le pre- ^ ^^^.^
mier par une indulgence toute aimable 5 dans
1» . ^ • 1. '^ ^ ses rapports
autre , au contraire , par une extrême ' '
' 7 J: avec
sévérité. Depuis la chasse du castor , où le Usiiommes.
Sachem aveugle avoit raconté ses aventures Suite
à René, celui-ci n'avoit jamais voulu parler '^'' ^"^
des siennes. Cependant Chactas et le mis-
sionnaire desiroient vivement de savoir ,
quel malheur avoit pu conduire un Euro-
péen bien né , à l'étrange résolution de
s'ensevelir dans les déserts de la Louisiane.
René avoit toujours donné pour motifs de
ses refus , le peu d'intérêt de son histoire ,
quisebornoit,disoit-il, àcelle desespensées
et de ses sentimens. « Quant à l'événement
3? qui m'a déterminé à passer en Amérique ^
(î) Colonie française au Natchez.
N..
196 GENIE
Partie II. 3, ajoutoit-il , je clois l'ensevelir clans un
Poétique 35 éternel oubli. 3>
christia- Quelques années s'écoulèrent de la sorte^
nisme. sans que les deux vieillards pussent lui arra-
—" cher son secret. Une lettre qu'il reçut d'Eu-
LivreIV. t t -, . . , ^
rope, parle bureau des missions étrangères,
de la poésie redoubla tellement sa tristesse, qu'il fuyoit
^lans jusqu'à ses vieux amis. Ils n'en furent que
ses rapports i i r 1 1 i
avec pj^us arclens a le presser de leur ouvrir son
les hommes, cœur j ils y mirent tant de discrétion , de
Suite douceur et d'autorité , qu'il fut enfin obligé
des passions i i • f • ti • t
de les satisfaire. 11 prit donc ]Our avec eux,
pour leur raconter, non les aventures de
sa vie , puisqu'il n'en, avoit point éprouvé,
mais les sentimens secrets de son ame.
Le 21 de ce mois , que les sauvages appel-
lent la lune des fleiu^s , René se rendit à
la cabane de Cliactas. Il donna le bras au
Sacliem aveugle, et le conduisit sous un sas-
saffras , au bord du Mescliacebé. Le père
Souël ne tarda pas d'arriver au rendez-
vous. L'aurore se levoit : à quelque dis-
tance dans la plaine, on appercevoit le
village des Natcliez , avec son bocage de
ses rapports
avec
leshommes.
Suite
des passions,
DU CHRISTIANISME. 197
mûriers et ses cabanes , qui ressemblent à Partie iî.
des ruches d'abeilles. La colonie française , roétique
et le fort Rosalie , se montroient sur la cj,rist-,a-
droite, au bord du fleuve. Des tentes, des nisme.
maisons à moitié bâties , des forteresses "-^
1 1 ri- ■ 1 Livre IV.
commencées , des deiricliemens couverts
Suite
de Nègres , des groupes de Blancs et d'In- je la poésie,
diens , présentoient dans ce petit espace , '^^"^
le contraste des mœurs sociales et des
mœurs sauvages. Au fond de la persj)ec-
tive, vers l'orient, le soleil commençoit à
paroître entre les sommets brisés des Apa-
laclies, qui se dessinolent comme des carac-
tères d'azur , dans les hauteurs dorées du
ciel , à l'occident. Le Meschascebé rouloit
ses ondes dans un silence magnifique , et
formoit la bordure du tableau avec une
inconcevable grandeur.
Le jeune homme et le missionnaire admi-
rèrent quelque temps cette belle scène, en
plaignant l'aveugle Sachem , qui ne pour-
voit plus en jouir : ensuite le père Souël et
Chactas s'assirent sur le gazon , au pied de
l'arbre 5 René prit sa place au miheu d'eux ^
198 GENIE
Partie II. et après uiî moment de recueillement et de
Poétique silence, il parla de la sorte à ses vieux
du
^, . . amis.
Ciiiistia-
iiis:t\e.
"~" ce Je ne puis, en commençant mon récit ,
me défendre d'un mouvement de honte.
<ie la poésie ""^^ paix de VOS cœurs , respectables vieil-
dans lards , et le cahne de la nature autour de
moi me font roui^ir du trouble et de l'aei-
avec D o
les hommes, tation de mon aine.
Suite 3D Combien vous aurez pitié de moi ! que
des passions , n • • / 1 a
mes éternelles inquiétudes vous paroitront
misérables ! Vous qui avez épuisé tous les
chagrins delà vie, que penserez-vous d'un
jeune homme sans force et sans vertu , qui
trouve en lui-même son tourment , et ne
peut guères se plaindre que des maux qu'il
se fait à lui-même ? Hélas I ne le condamnez
pas, il a été trop puni.
35 J'ai coûté la vie à ma mère en venant
au monde 5 j'ai été tiré de son sein avec le
fer. J'avois un frère que mon père bénit ,
parce qu'il voyoit en lui son fils aîné. Pour
moi , livré de bonne heure à des mains
DU CHRISTIANISME. 199
étrangères, je fus élevé loin du toit paternel, partie il
33 Mon humeur étolt impétueuse , mon Poétique
caractère inésial ; tour-à-tour bruyant et ^'^
. . A Christia-
joyeux, silencieux et triste 5 tantôt rassem- risme.
blant autour de moi mes jeunes compa- — —
gnons , puis les abandonnant tout-à-coup , Li's're iv.
pour suivre à l'écart des jeux solitaires. ^"^^^
de la poésie,
53 Chaque automne , je revenois au cha- j^ng
teau paternel , situé au milieu des forêts , s^s rapports
près d'un lac , dans une province reculée, leshommes.
33 Timide et contraint devant mon père , SuUe
je ne trouvois l'aise et le contentement ^" passions
qu'auprès de ma sœur Amélie. Une douce
conformité d'humeur et de goûts m'unis-
soit étroitement à cette sœur j elle étoit un
peu plus âgée que moi. Nous aimions à
gravir les coteaux ensemble , à voguer sur
le lac , à parcourir les bois à la chute des
feuilles 5 promenades dont le souvenir rem-
plit encore mon ame de délices. O illu-
sions de l'enlànce et de la patrie , ne per-
dez-vous jamais vos douceurs ?
33 Tantôt nou,s marchions tout pensifs ,
prêtant l'oreille au silence de l'automne _,
2ÔÔ GENIE
Partie II. ou au bruit des feuilles séchées , que nous
Poétique tramions tristement sous nos pas -, tantôt
''" • 1 >
ciuistia- ï^o^^s mumiurions quelques vers ou nous
nisnie. chercliions à peindre la nature. Jeune , je
""^ cultivois les muses -, il n'y a rien de plus
Livre 17. , . i r a i -,
poétique, dans la iraicneur de ses passions,
Suite ,
delà poésie, ^^^ ^^ cœur de seize années : le matin de la
dans vie est comme le matin du jour , plein de
ses rapports , ,,. i,,
^^.^^ pureté , d images et d harmonies,
lesbommes. 33 Les dlmanclies et les jours de fête, j'ai
•^■"'■'e souvent entendu, dans le grand bois, à
des passions 1 i i i
travers les arbres , les sons de la cloche
lointaine qui appeloit au temple l'homme
des champs. Appuyé contre le tronc d'un
ormeau, j'écoutois en silence le pieux mur-
mure. Chaque frémissement de l'airain por-
toit à mon aine naïve , l'innocence des
mœurs champêtres , le calme de la solitudey
le charme de la religion , et la délectable
mélancolie des souvenirs de ma première
enfance. Oh ! quel cœur si mal lait n'a tres-
sailli au bruit des cloches de son lieu natal,
de ces cloches qui frémirent de joie sur
son berceau, qui annoncèrent son avén€>
DU CHRISTIANISME. 201
ment à la vie, fjui marqiièrent le premier Partie ii
battement de son cœur, qui publièrent dans Poétique
tous les lieux d'alentour , la samte allé- chnstia-
gresse de son père , les douleurs , et les "isme.
ioies encore plus ineffables de sa mère î """"
^ 1 I r . • Livre IV.
Tout se trouve dans les remmiscences
Suite
enchantées que donne le bruit de la cloche de la poésie,
natale; philosophie, piété, tendresse, et *i»"s
, ses rapports
le berceau et la tombe , et le passe et 3^,^^
l'avenir. les hommes.
33 II est vrai qu'Amélie et moi nous ^"'"
. . . . , des passions
jouissions plus que personne de ces idées
rêveuses , car nous avions tous les deux
un peu de tristesse au fond du cœur : nous
tenions cela de Dieu ou de notre mère.
« Cependant mon père fut atteint d'une
maladie , qui le conduisit en peu de jours
au tombeau. Il expira dans mes bras , et
j'appris à connoître la mort sur les lèvres
de celui qui m'avoit donné la vie. Cette
impression iiit grande, elle dure encore.
C'est la première fois que l'immortaHté de
l'ame s'est présentée clairement à mes yeux.
Je ne pus croire que ce corps inanimé étoit
203 GENIE
Pastfe n. en moi l'auteur de Li pensée ; Je sentis
Poérique qu'elle me devoit venir d'une autre source ,
cinisii;t- ^^ dans une sainte douleur, qui approclioit
nisme. de la joie , j'espérai me rejoindre un jour à
""" l'esprit de mon père.
LIV5E IV. TT . T ' ^ r
>5 Un autre phénomène me coniirma
Suite
^ta poésie, dans cette haute idée. Les traits paternels
«liiiis avoient pris au cercueil quelque chose de
ee» iai)[)orf.s i t -n • ' >
sublime, pourquoi cet étonnant mystère
avec
kshonnnc». ne seroit-il pas l'indice de notre inunorta-
s^'ite lité ? Pourquoi la mort, qui sait tout , n'au-
àas- pasiions • n / i r* i • •
roit-elie pas grave sur le Iront de sa victime
les secrets d'un autre univers ? Enfin, pour-
quoi n'y auroit-il pas dans la tombe quelque
grande vision de l'éternité ?
3> Amélie accablée de douleur, étoit reti-
rée au fond d'une tour, d'où, elle entendit
retentir, sous les voiites du château gothi-
que, le chant des prêtres du convoi, et les
sons de la cloche funèbre. J'accompagnai
mon père à son dernier asyle ; la terre se
referma sur sadépouille j l'éternité et l'oubli
le pressèrent de tout leur poids j le soir
même l'indifférent passoit sur sa tombe :
Livre IV.
DU CHRISTIANISME. ^o3
hors pour sa fille et pour son fils , c'étoit Partie il
déjà comme s'il n'avoit jamais été. roétique
» Il fallut quitter le toit paternel, désor- ri,ristia-
mais riiéritage de mon frère : je me retirai nisme.
avec Amélie chez de vieux parens.
33 Arrêté à l'entrée des voies trompeuses
de la vie, je les considérois l'une après jeia poésie,
l'autre , sans oser m'y engager. Amélie «'^"s
, . 111 , , . ses rapports
m entretenoit souvent du bonheur de la vie
avec
religieuse ', elle me disoit que j'étois le seul les hommes.
lien qui la retînt au monde, et ses yeux Suiu
, T . . . f^ des passions
S attachoient sur moi avec tristesse. Ces
conversations me touchoient 5 j'allois pro-
mener mes rêveries dans un monastère,
non loin de mon nouveau séjour; un mo-
ment même j'eus la tentation d'y cacher ma
vie : heureux ceux qui ont fini leur voyage,
sans avoir quitté le port, et qui n'ont point,
comme moi , traîné d'inutiles jours sur la
terre !
33 Les Européens , incessamment agités ,
sont obligés de se bâtir des solitudes. Plus
2iotre cœur est tumultueux et bruyant, plus
le calme et le silence des déserts nous atti-
2o4 GENIE
Paktie ir. rent. Ces hospices de mon pays , ouverts
Poéfiq.ie aux mallieui'euxetaux foibles, sont souvent
^, *.". cachés dans des vallons, qui portent au
ui.vtte. cœur le vague sentiment de l'infortune , et
•~~— l'espérance d'un abri : c|uelc|uefbis aussi on
' les découvre sur de hauts sites , où l'ame
religieuse , comme une plante aromatique
iians des montagnes, semble s'élever vers le ciel.
«ie la poésie
«.:* rapports j, j^^- ^^^^ ^^^ parfums.
arec ^ ^
les hommes. ,^' J^ vois cncore le mélange majestueux
Suiis des eauxet des bois de cette antique abbaye,
des poisions Q^ jg pensai dérober ma vie aux caprices du
sort^ j'erre encore au déclin du jour dans
ces cloîtres retentissans et solitaires ! Lors-
que la lune éclairoit à demi les piliers des
arcades, et dessinoit leur ombre sur le mur
opposé, je m'arrêtois à contempler la croix,
qui marquoit le champ de la mort, et les
longues herbes qui croissoient entre les
pierres des tombes. O hommes I qui ayant
vécu loin du monde , aviez passé du silence
de la vie au silence de la mort , de quelle
philosophie mélancolique vos tombeaux ne
remplissoient-ils point mon cœur \
DU CHRISTIANISME. 2o5
3> Soit inconstance naturelle, soit préjngé Partie ii.
contre la vie monasticjue , je changeai mes Poétique
desseins j je me résolus de voyager. Je dis çi^ijjia.
adieu à ma sœur 3 elle me serra dans ses bras nismp.
avec un mouvement qui ressembloit à de "~~
la joie, comme si elle eût été heureuse de
me quitter : je ne pus me aeiencire ci une ^^j^ . .
réflexion amère, sur l'inconséquence des «'«"«
. . , , . ses rai)[)ortf
amitiés humaines. ^^.^^
33 Cependant,pleind'ardeur, je m'élançai leshommes.
seul sur cet orageux océan du monde , dont "^"''^
. ^ . , , .^ des vassiotiM
je ne connoissois ni les ports , ni les ecueils.
Je visitai d'abord les peuples qui ne sont
plus 5 je m'en allai , m'asseyant sur les dé-
bris de Rome et de la Grèce 5 pays de Ibrte
et d'ingénieuse mémoire , où les palais des
rois sont ensevelis dans la poudre, et leurs
mausolées cachés sous les ronces. Force
de la nature, et Ibiblesse de l'homme î un
brin d'herbe perce souvent le marbre le
plus dur de ces tombeaux, que tous ces
morts, si puissans , ne soulèveront jamais !
Quelquefois une haute colonne se montroit
seule debout dans un désert, comme une
loG GENIE
pAiiTiE II. grande pensée s'élève , par intervalles ,
Poétique clans une aine que le temps et le malheur'
cinistia- oi^t dévastée.
nisnie. „ jg méditai sur ces monumens dans
"""^ tous les accidens , et à toutes les heures de
Livre IV^ .
la lournée. Tantôt ce même soleil , qui
Suite \ ^ ^
delà poésie, avoit VU jeter les ibndemens de ces cités ,
iians gg couchoit majestueusement , à mes yeux ,
ses rapports . a i i i
,,ve(, sur leurs ruines j tantôt la mne se levant
leshommes. daus uu ciel pur , entre deux urnes ciné-
Suite raires à moitié brisées , me montroit tous
^es puisions ^
les pales tombeaux ; et souvent aux rayons
de cet astre, qui alimente les rêveries, j'ai
cru voir le génie des souvenirs , assis pen-
sivement à mes côtés.
33 Mais enfin je me lassai de fouiller dans
des monumens , où je ne rerauois trop
souvent qu'une poussière criminelle.
3> Des songes des races évanouies , je
revins aux illusions des races vivantes.
Comme je me promenois un jour dans une
grande cité , en passant derrière un palais ,
dans une cour retirée et déserte , j'apperçus
une statue, qui indiquoit du doigt un lieu
DU CHRISTIANISME. 207
fameux par lin sacrifice (1). Je fus frappé du Partie ir.
silence rjul régnoit dans ces lieux, et que Poétipie
ne troubloient point les plaintes du vent , ^, *.".
Ai ' Chiistia-
qui gémissoit autour du marbre tragique. "isinf.
Seulement quelques manœuvres étoient assis ■— "
T^Y'' • 1 1 1 Livre iV.
avec niditlerence au pied de la statue, ou
tailloient des pierres en sifïlant. Je leur ^lela poésie
demandai ce que signifioit ce monument \ ''ans
-, , . 1 !• 1 ses rnpport»
les uns purent a peme me le dire, les autres ^^.^^
ignoroient jusqu'à la grande catastrophe esiiommes.
qu'il retraçoit. Rien ne m'a plus donné la ^"'^'^
izs passion»
juste mesure des événemens de la vie , et
du peu que nous sommes. Que sont devenus
ces personnages qui firent tant de bruit ? Le
temps a fait un pas , et la face de la terre a
été renouvelée.
33 Jerecherchai sur-tout dans mes voyages
les artistes et ces hommes divins qui chan-
tent les Dieux sur la lyre , et la félicité des
peuples qui honorent les loix, la religion
et les tombeaux.
» Ces chantres sont de race divine , ils
(i) A Londres, derrière Withall , la statue de
Charles II.
2.oS GENIE
Partie II. possèdent le scul talent incontestable dont
Poétique jg ç-gi ^^^ |-^^j. pj.^sgj^|; ^ la terre. Leur vie
du ^
Christia- est à-la-fois naï^e et sublime : ils célèbrent
nisme. j^g Dieux avcc une bouche d'or, et sont
^. les plus simples des hommes ; ils causent
Livre IV. ^ ^ ? ^
„ . comme des immortels ou comme de petits
Suite 1
delà poésie, enfàiis; ils expliquent les loix de l'univers,
' ""^ et ne peuvent comprendre les affaires les
ses rapports ■'• ••-
avec plus imiocentes de la vie j ils ont des idées
leshommes. merveiUeuses de la mort , et meurent, sans
^"'^ s'en apperce voir, comme des nouveaux-nés.
des passions
35 Sur les monts de la Calédonie , le der-
nier Barde qu'on ait ouï dans ces déserts ,
me chanta les poèmes dont un ancien héros
consoloit sa vieillesse solitaire. Nous étions
assis sur quatre pierres rongées de mousse ;
un torrent couloit à nos pieds; le chevreuil
paissoit à quelque distance sur la tour en
ruine , et le vent du désert siffloit sur les
bruyères de Cona. Maintenant la religion
chrétienne , fille aussi des hautes monta-
gnes , a placé des croix sur les monumens
des héros de Morven , et touché la harpe
de David, au bord du même torrent où
DU CHRISTIANISME. 209
Ossiah lit goriiir la sienne : aussi tranquille Partie il.
que les divinités de Selma étoient guerrières, Poéti.iue
elle garde des troupeaux où Fingal livroit ciirLtia-
des combats, et elle a répandu des anges nisme.
de paix, dans les nuages qu'habitoient des — ""
,. A , . . , Livre IV,'
lantomes homicides.
35 L'ancienne et riante Italie m'ofirit la , ,
de la poésie,
foule de ses chefs - d'œuvres. Avec quelle dans
• ^ ^ f^' 1 •> • 1 ses lapporis
sainte et poétique horreur, j errois dans ces
vastes édihces consacrés par les arts à la les hommes.
religion î Quel labyrinthe de colonnes ! Suite
quelle succession d'arches et de voûtes ! ^i" p^^"-""*
qu'ils sont beaux, ces bruits qu'on entend
autour des dômes , semblables aux rumeurs
de la mer , aux murmures des vents dans
les forêts , ou plutôt à la voix de Dieu dans
son temple ! L'architecte bâtit , pour ainsi
dire , les idées du poëte , et les fait toucher
aux sens , comme l'autre à l'ame.
55 Cependant qu'avois-je appris jusqu'alors
avec tant de fatigue ? Rien de certain parmi
les anciens, rien de beau parmi les moder-
nes. Le passé et le présent sont deux statues
incomplètes : l'une a été retirée toute
2. O
21Ô GENIE
ï>iRTiE II. mutilée du débri des âges; l'autre n'a pà3
Poétique encorc reçu sa perfection de l'avenir.
'•'^ i\/r 'A • •
chiistia- ^' Mais peut-être j mes vieux amis , et
nisme. vous sur- tout, Sage habitant du déscrt , êtes-
"— " vous étonnés que dans ce récit de mes
voyages , je ne vous aie pas une seule fois
Suite , , ,
, , . . entretenu des monumens de la nature r
de la poésie,
dans 5D Un jour j'étois monté au sommet de
ses rappoi s p£(-j-,g^ volcaii Qui brûle au milieu d'une
avec ■*■
lesbomrnes. île. Je vis le solcil se lever dans Fimmensité
Suite de l'horizon au-dessous de moi , la Sicile
des pussions , . . . ^
resserrée comme un point a mes pieds, ot
la mer déroulée au loin dans les espaces.
Dans cette vue perpendiculaire du tableau y
à peine discernois-je les fleuves , comme
des lignes géographiques tracées sur une
carte ; mais tandis que d'un côté mon œil
appercevoit tous ces objets, de l'autre il plon-
geoit dans le cratère même de l'Etna , dont
jedécouvroîs les entrailles brûlantes, entre
les bouffées d'une noire vapeur.
T> Un jeune homme plein de passions ,
assis sur la bouche d'un volcan , et pleurant
sur les mortels infortunés dont il voyoit à
DU CHRISTIANISME, mi
"903 pieds les étroites demeures, n'est, sans Partie ir.
doute , vertueux vieillards , qu'un objet Poétique
digne de votre pitié; mais quoi que vous (-;i,|.ist;a.
puissiez penser de René , ce tableau vous nisme.
offre une vive image de son caractère et de """
, . . ^ ^ Livre IV.
sa triste existence : c est ainsi que toute
. ., . , -, , ' Suite
ma vie ] ai eu devant les yeu^ une création ^^j^ ^^^.^
■à-la-fois immense et imperceptible, et un «'ans
1 \ A / ses rapports
abvme ouvert a mes cotes. »
-' avec
les hommes.
En prononçant ces derniers mots , René Suite
se tut , et tomba tout-à-coup dans la rêve- i'^"'""»
rie. Le père Souël étoit dans un profond
étonnement , et le vieux Sacliem aveugle ,
qui n'entendoit plus parler le jeune homme,
ne savoit que penser de ce silence.
Cependant René avoit les yeux attachés
sur un groupe d'Indiens qui passoient gaie-
ment dans la plaine ; bientôt sa physio-
nomie s'attendrit, des larmes coulent de ses
yeux, il s'écrie :
ce Heureux sauvages, oh ! que ne puis- je
jouir de la paix qui vous accompagne ton-
O..
212 GENIE
Partie IL jours ! Taiidis qu'avcc si peu de fruits, jfê
Poétique parcourois tant de contrées y vous , assis
Chiistia- tranquillement SOUS uncliêne , vous laissiez
nisme. couler VOS jours sans les compter. Votre
~~" raison n'étoit que vos besoins , et vous
arriviez , mieux que moi , au résultat de la
delà poésie P^iî^osopliie, comme l'enfant, entre les jeux
dans et le sommeil. Si cette légère mélancolie ,
ppor s ^' s'ençendre de l'excès du bonheur , at-
avec J- D • .7
Jcshommes. teignoit quelquefois votreame j bientôt vous
Suite sortiez de ce trouble passager , et votre
regard levé vers le Ciel , cherchoit avec
attendrissement ce je ne sais quoi inconnu,
qui prend pitié du pauvre sauvage ! 3>
Ici la voix de René expira de nouveau ,
et le jeune homme pencha la tête dans sa
poitrine. Chactas, étendant son bras dans
l'ombre, et prenant le bras de son fils , lui
cria d*un ton ému : mon fils ! mon cher
fds !
A ces accens, le frère d'Amélie revenant
à lui , et rougissant de son trouble , pri^
son père de lui pardonner.
des passions
DU CHRISTIANISME. 2i3
Le vieux sauvage , avec une douceur Partie iî.'
parfaite , lui répondit : « Mon jeune ami , Poétique
>î les mouvemens d'un cœur comme le tien christia-
33 ne sauroient être égaux 3 tâche seulement nisme.
» de modérer cette ardeur de caractère qui "^^
35 t'a déjà fait tant de mal. Si tu souffres
Suite
33 plus qu'un autre des choses de la vie, il de la poésie,
dans
33 ne faut pas t en étonner ; une grande ame
-, . •111' > ^^^ rapports
33 doit contenir plus de douleurs qu une ^^^^
33 petite. Continue ton récit. Tu nous as leshommes.
33 fait parcourir l'Europe , hâte-toi de nous "^"^'^
,. . A4. ,. ^ ' <T> • ; • des passions.
33 taire connoitre ta patrie. 1 u sais que j ai
33 vu la France , et quels liens m'y ont at-
33 taché; j'aimerai à entendre parler de ce
33 grand Chef (1), qui n'est plus, et dont-
33 j'ai visité la superbe cabane. Mon cher
33 enfant , je ne vis plus que par la mémoire :
33 un viediard, avec ses souvenirs , ressem-
33 ble au chêne décrépit de nos bois; ce chêne
33 ne se j)are plus de son propre feuillage ,
33 mais il couvre quelquefois sa nudité ,
33 des plantes étrangères qui ont végété
33 sur ses antiques rameaux. 3>
(i) Louis xiy.
314 GENIE
Partie II. ^g frère d'Amélie , calmé par ces paroles
oetKiue paisibles, reprit ainsi l'histoire secrète de
Ciuistia- son cœur.
Suite
»lans
SOS rapports
avec
l-L'slioiiiines.
Suite
« Hélas ! mon père , je ne pourrai t'en-
tretenir de ce grand siècle dont je n'ai vu
delà poésie, t[ue la fin dans mon enfance , et qui n'étoit
plus lorsque je rentrai dans ma patrie.
Jamais une métamorj^liose plus étonnante
et plus soudaine ne s'est opérée chez un
, . i)euple. De la hauteur du génie, d.u respect
(les passions ^ ^ o ^ r
pour la religion, de la gravité des mœurs,
tout étoit subitement descendu à la sou-
plesse de l'esprit, à l'impiété , à la corrup-
tion.
» J'avoisdonc vainement espéré retrouver
dans mon pays de quoi cahner cette vague
inquiétude , cette ardeur de désir qui
m'avoit suivi par-tout : l'étude du monde
îie m'avoit rien appris , et pourtant je
îi'avois plus la douceur de l'ignorance.
33 Ma sœur , par une conduite inexplica-
ble, sembloit se plaire à augmenter mon
(ennui» Elle avoit quitté Paris quelques jours,
DU CHRISTIANISME. 2i5
avant mon arrivée j je Ini écrivis que je 1''^^'^^^ ^^'
comptois aller la rejoindre ; elle nie répondit «etique
en hâte pour nie détourner de ce projet , ciiristia-
sous prétexte qu'elle étoit incertaine du "'sn>e.
lieu où l'appelleroient ses aiïaires. Quelles
tristes réflexions ne fis-je point alors sur Livre iv.
l'amitié (pie la présence attiédit , que S"*'^
1, 1 ,., . , . . de la poésie^
1 absence eriace , qui ne résiste point au ^1^,^^
malheur, et encore moins à la prospérité! ses rapports^
35 Je me trouvai donc plus isolé dans ma , ,
patrie, que je ne l'a vois été dans une terre ^^. ^
étrangère. Je voulus me jeter pendant quel- des passions.
que ténq:)S dans un inonde qui ne me disoi^
rien et qui ne m'entendoit pas. Mon ame>
qu'aucune passion n'avoit encore usée ,
cherchait un oljjet auquel elle pût s'at-
tacher; jem'apperçus bientôt quejedoniiois
plus que je ne recevois. Ce n'étoit ni un
langage élevé , ni un sentiment pi ofond
qu on demandoit de moi. Je n'étols occupé
qu'à rapetisser ma vie, pour la mettre au
niveau de la société. Traité par-tout d'esprit
romanesque, honteux du rôle q-ie je jouois^,,
dégoûté de plus en plus des choses et des
2i6 GENIE
Pa^rtie II. hommes, je j^ris le parti de me retirer
Poétique dans un faubourg, où je vécus totalement
(lu • t
^, . . isnore.
Çlinstia- D
iiisme. 35 Je trouvai d'abord assez de plaisir
"" dans cette vie obscure et indépendante.
Lhre . jj^çQj^jju^ jg j^g mêlois à la foule, vaste
, , "' ^ . désert d'hommes !
tle la poésie,
dans 33 SouvQjit assis daus une église peu fré-
scs rapports ^^gj-^^-^e ^ j'^i passé des heures entières en
lesiiommes. méditation. Je voyois de pauvres femmes
Suite venir se prosterner devant le Très-Haut î
eiTpas^wns ^_^ j^^ péclieurs s'agenouiller au tribunal
de la pénitence. Nul ne sortoit de ces lieux
sans un visage plus serein 5 et les sourdes
clameurs qu'on entendoit au dehors , sem-
Lloient être les flots des passions et les
orages du monde , qui venoient expirer au
pied du temple du Seigneur. Grand Dieu ,
qui vis en secret couler mes larmes dans
ces retraites sacrées ! tu sais combien de
fois je me jetai à tes pieds, pour te supplier
de me décharger du poids de l'existence y,
ou de changer en moi le vieil homme ! Ah î
qui n'a senti quelquefois le besoin de se
DU CHRISTIANISME. 217
- . . -, Partie 11,
régénérer , de se rajeunir aux eaux du
^ , P . Poétique
torrent , de retremper son ame a la lontame j,^^
de vie ? Qui ne se trouve quelquefois ac- ciuistia-
1 1 r 1 f 1 1 • nisme.
cable du fardeau de sa propre corruption,
et incapable de rien faire de grand, de i,^^^iy^
noble , de juste ? Suite
3ï Quand le soir étoit venu, reprenant le iiciapoésir,
chemin de ma retraite , je m arretois snr ^^.^ r^pnorts
les ponts, pour voir se coucher le soleil. ^i^ec
-r , /■ 1 11'' lesliumines.
li astre , ennammant les vapeurs de ia cite ,
sembloit osciller lentement dans un fluide ^^^ passiona,
d'or , comme le pendule de la grande hoi"
loge des siècles. Je me retirois ensuite à
travers un laljyrinthe de rues solitaires , où
divers objets s'ofFroient à ma rêverie , k
mesure que la nuit descendoit. En regardant
toutes les lumières qui brilloient dans la
demeure des hommes , je me transportois ,
en imagination, au miheu des scènes de
douleur et de joie qu'elles éclairoientj je
songeois que sous tant de toits habités, je
n'avois pas un ami. Mais au milieu de mes
léflexions , l'heure venoit frapper à coups
îiiesurés à i'iiorloge d'une cathédrale gothi-
2i8 GENIE
Partie II. quej elle alloît se répétant sur tous les tons
Poétique et à toutcs les distances d'église en éelise :
Christia- liélas î cliaque heure dans la société ouvre
iiisnie. un tombeau , et iait couler des larmes.
■■" w Cette vie , qui m'avoit d'abord enchanté,
Livre IV. , ^ , . . , ,
ne tarda pas a nie devenir insupportable.
Suite ,, . ,
tielapof'sie ^^ ^^^ fatiguai de la répétition des mêmes
dans scènes et des mêmes idées. Je me mis à
ses rapports ^ , ^ i l
yygp sonder mon cœur , a me demander ce que
ksiiomincs. je dcsirois. Je ne le savois pas, mais je crus
^'^'^te tout-à-coup que les bois me seroient dé-
des passions
licieux. Me voilà soudain résolu d'achever^
dans un exil champêtre , une carrière à.
peine commencée , et dans laquelle j'avois
' déjà dévoré des siècles.
M J'embrassai ce projet avec la même
rapidité , que je mets à tous mes desseins 3 je
partis pourm'ensevelir dans une chaumière,
avec la môme ardeur qui m'avoit fait partir
autrefois pour faire le tour du monde.
» On m'accuse d'avoir des goûts incons-
tans , de ne pouvoir jouir long-temps de
I3. même chimère , d'être la proie d'une
imagination avide , qui se hâte d'arriver
DU CHRISTIANISME. 219
au fond de mes plaisirs , comme si elle Partie iu
étoit accablée de leur courte durée 5 on Poétique
tiii
m'accuse de passer toujours le but que je cinistia-
puis atteindre : hélas ! je cherche seulement "isme.
un bien inconnu , dont le va^ue instinct
'-^ ^ _ Livre IV.
me poursuit. Est-ce ma faute , si je trouve .
par-tout les bornes , si ce qui est fini n'a pour je la poésie,
moi aucune valeur ? Cependant je sens que *'^"^
... 1 . 1 . j 1 • s^^ rapporta
3 aime la monotonie des sentimens de la vie ; ^^^^
et si j'avois encore la folie de croire au bon- leshommes.
heur , je le chercherois dans l'habitude. -^"'^^
35 La solitude absolue , le spectacle inspi-
rant de la nature , me plongèrent bientôt
dans un état presqu'impossible à décrire.
Sans parens , sans amis , pour ainsi dire
seul sur la terre , n'ayant point encore
eimé , mais cherchant à aimer , j'étois
accablé d'une surabondance de vie. Quel-
quefois je rougissois subitement , et je sen-
tois couler dans mon cœur , co:nme des
ruisseaux d'une lave ardente j quelquefois
je poussois des cris involontaires , et la nuit,
étoit également troublée de mes songes et
de mes veilles. Il me manquoit quelque
2ÎO G E N I K
chose pour remplir l'aby me de mon exîs-
Poétiqiie , , 1 • 1
jj^ tence : je descendois dans la vallée , je
Cl.iistia- m'élevois sur la montagne, appelant de
nisme. ici
toute la lorce de mes désirs l'idéal objet
Livre IV. <i'^ii6 flamme future ; je l'embrassois dans
Suite les vents , je le saisissois dans les gémisse-
tiela poésie, niens du fleuve; tout étoit ce fantôme ima-
dans . .
ses rapports g^^^^-ire , et Ics astrcs dans les cieux, et le
avec principe même de vie dans l'univers.
les hommes. r-n r» • ' i i i
33 1 outeiois cet état de calme et de trou-
des passions ^^^^9 d'indigence et de richesse, n'étoit pas
sans cpielc[ues charmes : j'aimois les rêve-
ries dans lesquelles il me plongeoit, même
en usant les ressorts de ma vie.
33 Un jour je m'étois amusé à effeuiller
une branche de saule sur un ruisseau , et
à attacher une idée à chaque feuille que le
courant entraînoit. Un prince qui craint
de perdre sa couronne par une révolution
subite , ne ressent pas des angoisses plus
vives que n'étoient les miennes , à chaque
accident qui menaçoit les débris de mon
rameau. O foiblesse des mortels ! ô en-
fance du cœur humain qui ne vieillit
DU CHRISTIANISME, ri^i
Partie II;
Poéiiqiie
du
jamais ! voilà donc jusqu'à quel degré de
puérilité notre superbe raison peut descen-
dre I Et encore est-il vrai que bien des Clnistia-
hommes attachent leur destinée , à des "'sme.
choses aussi fragiles que mes feuilles de ^
^ -•■ Livre IV.
saule.
Suite
w Mais comment exprimer cette ibule de de la poésie,
sensations fugitives, que i'éprouvois dans ''^"^
" J. ^ 1 gçg ra[)poit9
mes promenades ? Les sons que rendent les avec
passions dans le vague d'un cœur sohtaire, l<?siioii:ines.
ressemblent au murmure que les vents et ""^
des passions
les eaux font entendre dans le silence d'un
désert : on en jouit, mais on ne peut les
peindre.
p> L'automne me surprit au milieu de ces
incertitudes : j'entrai avec ravissement dans
les sombres mois des tempêtes; Tantôt j'au-
rois voulu être un de ces anciens guerriers
errant au milieu des vents, des nuages et
des fantômes ; tantôt j'enviois jusqu'au sort
du pâtre que je voyois réchauffer ses mains
à l'humble feu de broussailles , qu'il avoit
allumé au coin d'un bois. J'écoutois ses
chants mélancoliques , qui me rappeloient
11-2. G É N 1 E
t'A RUE II. que dans tout pays, le chant naturel dé
Poétique l'homme est triste, lors même qu'il exprime
Christia- ^^ bonlieur. Notre cœur est un instrument
nisme. incomplet, une lyre où il manque des cor-
■~~ des , et où nous sommes forcés de rendre
Livre IV. , i i • • i
les accens de la joie , sur le ton consacre
delapoésie, ^^^ SOUpirS.
dans 55 I^e jour je m'égarois sur de grandes
ses rapports i r . • • \ i r a
bruyères , qui se termmoient a des lorets.
les hommes. Qu'il fàUoit peu de choses à ma rêverie !
Suite une feuille séchée que le vent chassoit
des passions -, . ^ ^ i r r
devant moi , une cabane dont la tumee
s'élevoit dans la cime dépouillée des arbres j
la mousse qui trembloit au souffle du nord
sur le tronc d'un vieux chêne , une roche
écartée , un étang désert où le jonc flétri
murmuroit î Le clocher champêtre s'éle-
vant au loin dans une vallée solitaire , a
souvent attiré mes regards ; souvent j'ai
suivi des yeux les oiseaux de passage qui
voloient au-dessus de ma te te. Je me figurois
les bords ignorés^ les climats lointains où
ils se rendent j j'aurois voulu être sur leurs
ailes : un secret instinct me tourmentoit 5
DU CHRISTIANISME. 2^3
je sentois que je n'étois moi-même f|u'im l'^^^^'^i^ ii.
voyageur ; mais une voix du ciel sembloit Poétique
me dire : « Homme , la saison de ta migra- cinistia-
35 tion n'est pas encore venue 5 attends ^isme.
35 que le vent de la mort se lève , alors tu
, . , . . Livre IV.
35 déploieras ton vol vers ces régions incon-
^ ° Suite
» nues, q^ie ton cœur demande. àe la poésie,
35 Levez-vous vite , orages désirés , qui '"'"^
SCS vai)|)orts
devez emporter René dans les espaces d'une ^yec
autre vie ! Ainsi disant , je marchois à icshommesi
Grands pas , le visage enflammé , le vent •^"'"
, , . des passions
silïlant dans ma chevelure , ne sentant ni
pluie ni l'rimat ; enchanté, tourmenté, et
comme possédé par le démon de mon
cœur.
35 La nuit, quand l'aquilon ébranloit ma
chaumière , que les pluies tomboient en,
torrent sur mon toit j qu'à travers ma
fenêtre je voyois la lune sillonner les nua-
ges amoncelés , comme un pâle vaisseau
qui laboure les vagues j il me sembloit que
la vie redoubloit au fond de mon cœur ,
que j'aurois eu la puissance de créer des
mondes. Ah ! si j'avois pu faire partager à
2^4 GENIE
l*.irtTiE II. 1111 antre les transports que j'éprouvois î ù
Poétique Dien î si tu m'avois donné une femme
Ciiiisiia- selon mes désirs ; si , comme à notre pre-
nisnie. mler père, tu m'eusses amené par la main
" une Eve tirée de moi-même. . . . Beauté
Livre IV. ,7 .
céleste , ie me serois prosterné devant toi ;
Suite . ' ^ ^ , _ . . ,
delà poésie P^^^^ ^^ prenant dans mes bras , j'aurois prié
dans l'Eternel de te donner les restes de ma vie.
ses rapports tt m 1 •» ' • i 1 i t
g^^^^ 3> Helas I ] etois seul , seul sur ia terre :
leshommes. Une langueur secrète s'emparoit de mon
Suite corps. Ce dégoût de la vie que j'avois res~
des passions • ^ \ i 1 •
senti des ma plus tendre jeunesse, revenoit
avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur
ne lournit plus d'aliment à ma pensée , et
je ne m'appercevois de mon existence, que
par un profond sentiment de mal-aise et
d'ennui.
35 Je luttai quelque temps contre mon
mal j mais avec indilïérence et sans avoir
la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne
pouvant trouver de remède à cette étrange
blessure de mon cœur , qui n'étoit nulle
part et qui étoit par-tout, je résolus de
quitter la vie.
t)U CHRISTIANISME. o^S
t>3 Prêtre du Très-Haut , qui m'entendez, Partie f!.
pardonnez à un malheiu^eux que le ciel Poétique
avoit presque privé de la raison. J'ëtois ^hristia-
plein de religion, et je raisonnois en impie 5 nisme.
mon cœur aimoit Dieii , et mon esprit le "— ~
, . . , . ,. LlVRK IV.
meconnoissoit : ma conduite, mes discours,
, If' Suite
mes sentimens, mes pensées, n etoient que ^j^,.^ .^^^
contradiction, ténèbres et mensonges. Ali! tians
1,1 . ., 1 . . vi .0 ses rapports
nomme sait-ii bien toujours ce qu u veut r
est-il toujours sûr de ce qu'il pense ? leshommes.
3> Tout m'échappoit à-la-f bis , l'amitié , le Suite
monde et la retraite. J'avois essayé de tout , ^^ ^"''
et tout m'avoit été fatal. Repoussé par la
société , abandonné d'Amélie , quand la
solitude vint à me manquer à son tour, que
me restoit-il ? C'étoit-là la dernière planche
sur laquelle j'avois espéré de me sauver,
et je la sentois encore s'enfoncer dans
l'abyme !
33 Décidé que j'étois à me débarrasser
du poids de la vie , je résolus de mettre
toute ma raison dans cet acte insensé.
Rien ne me pressoit j je ne fixai point le
moment du départ , afin de savourer à
2.i P
226 GENIE
Partie IL longs traits les derniers momens de Texîs-
Poétique teiice , et de recueillir toutes mes forces ù
du T, 11»
christ'a- ^ exemple dun ancien, pour sentir mou
nisine. ame s'échappcr.
""" w II me devenoit nécessaire de prendre
lilVRE IV. , _
des arraneemens concernant ma lortune ,
Suite .,..,,,. , , . 1 ,/
de la poésie, ^^ je lus obligé d'écrire à Amélie. Il m'é-
ddiis chappa quelques plaintes sur son oubli, et
ses rapports . , . . ,
avec J^ laissai sans doute percer 1 attendrisse-
les hommes, ment, qui surmontoit peu-à-peu mon cœur,
•^""^ Je croyois pourtant avoir bien dissimulé
des passions
mon secret j mais ma sœur , accoutumée à
lire dans les replis de mon ame , le devina
sans peine ; elle fut alarmée du ton de con-
trainte qui régnoit dans ma lettre, et de
mes questions sur des affaires dont je ne
m'étois jamais occupé. Au lieu de me ré-
pondre , elle me vint tout-à-coup surpren-
dre dans ma solitude.
35 Pour bien sentir , 6 vieillards , quelle
dut être dans la suite l'amertume de ma
douleur, et quels fiirent mes premiers trans-
ports en revoyant Amélie 3 il faut vous
figurer que c'étoit la seule personne au
DU CHRISTIANISME. -27
monde que j'eusse aimée 5 que tous mes Partie ir.
sentimens se venoient confondre en elle , Poéri.iue
avec la douceur des souvenirs de mon ^, " .
Clinstia-
enfance. Je reçus donc Amélie dans une nisme.
sorte d'extase de cœur : il y avoit si long- — —
. > . ^ ' 1 j • Livre IV.
temps que je n avois trouve quelqu un qui
m'entendît, et devant qui je pusse ouvrir deiap,j^,sie
mon ame î dans
. ,T . -, 1 T ses rappoils
35 Amélie se jetant dans mes bras , me dit
toute en larmes : « Ingrat, tu veux mourir leshûmmes,
33 pendant que ta sœur existe î Tu soup- ^tùtc
I TVT i» T • » des passions
35 çonnes son cœur : JNe t explique point ,
55 ne t'excuse point , je sais tout 5 j'ai tout
35 compris , comme si j'avois été avec toi :
35 est-ce moi que l'on trompe ? moi , qui ai
>5 vu naître les premiers sentimens de ta
35 vie ? Voilà ton malheureux caractère ,
33 tes dégoûts , tes injustices. Jure, tandis
35 que je te presse sur mon cœur , jure que
55 c'est la dernière fois que tii te livreras à
33 tes folies j fais le serment de ne jamais
35 attenter à tes jours. 53
35 En prononçant ces mots , Amélie me
regardoit avec compassion et tendresse, et
P..
^2S -GENIE
ï»ARTiE II. couvroit mon front de ses baisers ; c'étok
Poétique presqu'une mère , c'étoit quelque chose de
Cluistia- P^^^^ tendre. Hélas ! mon cœur se rouvrit à
nisme. toutcs les joics ; comme un enfant , je ne
"■"" demandois qu'à être consolé j je cédai à
Livre IV- -■, • i? a /i- n
1 emjDire d Amélie 5 elle exigea un serment
dclapoésie soleiimel, je le fis sans hésiter 3 ne soup-
dans çonnant même pas que désormais je pusse
«es rapports a n
être malneureux.
avec
les hommes. dj Nous fuiiies plus d'un mois à nous
Suite accoutumer à l'enchantement d'être ensem-
ble. Quand le matin , au lieu de me trou-
ver seul;, j'entendois la voix de ma sœur ,
j'éprouvois un tressaillement de joie et de
bonheur. Amélie avoit reçu de la nature
quelque chose de tout divin : son ame avoit
les mêmes grâces innocentes que son corpsj
la douceur de ses sentimens étoit infinie ;
il n'y avoit rien que de suave et d'un peu
rêveur dans son esprit : on eût dit que son
cœur , sa pensée et sa voix soupiroient
comme de concert 5 elle tenoit de la femme
la timidité et l'amour , et de l'ange la pureté
et la mélodie.
DU CHRISTIANISME. 1^29
Mais le moment éloit venu où j'allois ^■^"'^^^ ^'
1 oéti
que
(lu
expier les inconséquences de ma vie. J'avois
été dans mon délire jusqu'à désirer d'éprou- chnstia-
ver un malheur, pour avoir du moins un "'sme.
objet réel de souffrance j épouvantable
souhait que Dieu dans sa colère ne manque „^.
jamais d'exaucer. delà poésie,
>j Mais fine vais - je vous révéler , ô mes
^ -' ses rapports
sages amis ! voyez les pleurs qui coulent de avec
mes yeux 5 puis- je même Il y a quel- l^shomnes.
ques jours que rien n'auroit pu m'arraclier "'*''.
■•■-'•'• -•■ des pasiions
ce secret. . . Mais à présent tout est fini !
33 Cependant , augustes vieillards , que
cette histoire soit à jamais ensevelie dans
le silence. Souvenez-vous qu'elle n'a été
racontée que sous l'arbre du désert.
3> L'hiver finissoit, lorsque je m'apperçus
qu'Amélie perdt)it à son tour le repos et la
santé qu'elle commençoit à me rendre. Elle
niaigrissoit , ses yeux se creusoient , sa
démarche étoit languissante , et sa voix trou-
blée. Un jour je la surpris toute en larmes ,
au pied d'un crucifix. La nuit , le jour , les
monde, la solitude, mon absence, ma pré-**
23o GENIE
Partie II. sence, tout l'alarmoit. D'iiivolontaires sou-
Poétique pirs venoient expirer sur ses lèvres ; tantôt
ciiiistia- ^^^^ souteiioit, sans se fatiguer, une longue
iiisine. course ', tantôt elle se traînoit à peine : elle
"— "■ prenoit et laissoit son ouvrage , ouvroit un
Litre IV. i. . t
livre , sans pouvoir lire , commençoit une
delà poésie plu^^se qu'elle n'aclievoit pas , fondoit tout-
aans à-coup en pleurs , et se retiroit pour prier.
SCS lappoiis . . , 1 • > 1 '
.^^^^ i> JbJi vain je cliercnois a découvrir son
leshommes. sccret. Quand je l'interrogeois , en la pres-
Sunc gj^ j-^j. (j^g^jis jjjçs ]3pg^g qHq jj^g répondoit ,
d^s passions ^ ■"■
avec un sourire, qu'elle étoit comme moi,
qu'elle ne savoit pas ce qu'elle avoit.
33 Trois mois se passèrent de la sorte , et
son état devenoit pire chaque jour. Une
correspondance mystérieuse me sembloit
la source de ses larmes , car elle paroissoit
ou plus tranquille , ou plus émue , selon
les lettres qu'elle recevoit. Enfin, un matin,
l'heure à laquelle nous déjeûnions ensem-
ble étant passée , je inontai à son apparte-
ment ; je frappai , on ne me répondit point;
j'entrouvris la porte, il n'y avoit personne
dai^s la chambi'e*
DU CHRISTIANISME. 23i
35 J'apperçus sur la cheminée un paquet P*'^'^'^ ^^*
il mon adresse. Je le saisis en tremblant , l'e *^"'^|^l'^*
■' du
l'ouvris , et Je lus cette lettre , que j'ai con- ciuistia.
servée, pour m'ôter à l'avenir tout mou- i"sme.
vement de ioie.
•* Livre lV«
Suite
A René. delà poésie,'
<lans V
ses rapports
« Le Ciel m'est témoin, mon cher René, avec
» que je dannerois mille fois ma vie, pour leshommes.
Suite
des passions
» vous épargner un moment de peine j mais,
» infortunée que je suis, je ne puis rien
» pour votre bonheur. Vous me pardon-
» nerez donc de m'être dérobée de chez
3? vous , à votre insçu , comme une cou-
» pable ; je n'aurois pu résister à vos
» prières , et cependant il falioit partir^
» Mon Dieu ! ayez pitié de moi !
>î \ ous savez , mon frère , que j'ai tou-
5ï jours eu du penchant pour la vie reli-
;» gieusej il est temps que je mette à profit
» les avertissemens du Ciel. Pourquoi ai-je
5> attendu si tard ? Dieu me punit. J'étois
j3 restée pour vous dans le m.onde.... Par-
23a GENIE
Partçik II. 33 donnez , je suis toute troublée par le
Poétique 35 chagrin que j'ai de vous quitter.
ciiiistia- '' C'est à présent , mon cher frère , que
iiisme. 5? je sens bien la nécessité de ces asyles ,
■—^ 35 contre lesquels je vous ai vu souvent
M vous élever. Il est des malheurs qui nous
Suite , .11
de la poésie ^' Séparent pour toujours des hommes -, que
dans 33 deviendroient de pauvres infortunées ! . . . .
SOS rapports _ . ^
3^P(, 33 Je suis persuadée que vous-même, mon
les hommes. >, frère , vous trouveriez le repos dans ces
Suite j, retraites de la religion. La terre n'ofïre
^cs passions . . . , . -.
33 rien qui soit digne de vous.
33 Je ne vous rappellerai point votre ser-
33 ment , je connois la fidélité de votre
33 parole ^ vous l'avez juré , vous vivrez
33 pour moi. Y a-t-il rien de plus misera^
3ï ble, que de songer sans cesse à quitter la
» vie? Pour un homme de votre caractère ^
w il est si aisé de mourir ! croyez-en votre
J3 sœur , il est plus difficile de vivre.
33 Mais, mon frère , sortez au plus vite
33 de la solitude , qui ne vous est pas bonne ^
>? cherchez quelqu'occupation. Je sais que
^ YOU§ riez amèrement de cette ii^cessit^
DU CHRISTIANISME. 233
>? où ron Q&tcnVviinceàe prendre un état; Paktie II,
» ne méprisez pas tant l'expérience et la roétique
x> sagesse de nos pères. 11 vaut mieux, mon ciiristia-
» cher René, ressembler un peu plus au msme.
» commun des hommes , et avoir un peu '"~"
' ^ LivkeIV.,
35 moins de malheur. ^ .
Suite
33 Peut-être tro uveriez-vous dans le ma- de la poésie,
33 ria^e un soulagement à vos ennuis. Une ''""^
•^ " ^ ses iai>poits
3» femme , des enfans occuperoient vos avec
33 jours. Etfpielle est la femme qui ne cher- les hommes,
» cheroit i^as à vous rendre heureux ! •^'""
des pussiçnsty
» L'ardeur de votre ame , la beauté de votre
33 génie, votre air noble et passionné , ce
33 regard si fier et si tendre , tout vous
3» assureroit de sa fidélité et de son amour.
33 Ah ! avec quelles délices ne te presseroit-
» elle pas dans ses bras et sur son cœur î
>5 Comme tous ses regards , toutes ses pen-
» sées seroient attachés sur toi , pour pré-
» venir tes moindres désirs , pour soulager^
» tes moindres peines ? Elle seroit tout
>3 amour, toute innocence devant toi 5 tu
» croirois retrouver une sœur.
33 Je pars poijr le couvent de ...,,,».
234 GENIE
Partie II. >5 ce iiionastère , bâti au bord de la mer.
Poétique 3î convient à la situation de mon ame.
_, *.". « J'entendrai la nuit, du fond de ma cel-
Chnstia- '
r.istjie. 3> iule, le niLirmure des Ilots qui baignent
— "" » les murs du couvent \ je songerai à ces
Livre 1\". i . r, . .
" promenades que je laisois avec vous, aiL
«lela poésie " ^iiHieu des bois , alors que nous croyions
dans 3> retrouver le bruit des mers , dans la cime
appoi s ^^ agitée des pins. Aimable compagnon de
les hommes. » mon enfàuce, est-ce que je ne vous verrai
Su/rc » plus ? A peine plus âgée que vous , je
is passions ^^ yQ^s balauçois dans votre berceau; sou-
» vent nous avons dormi ensemble. Ah ! si
55 un même tombeau nous réunissoit un
» jour ! mais non; je dois dormir seule sous
» les marbres glacés de ce sanctuaire , où
» reposent pour jamais ces £lles qui n'ont
X) point aimé !
D3 Je ne sais si vous pourrez lire ces lignes
i> à moitié elïacées pannes larmes. Après
» tout, mon ami, un peu plutôt, un peu
:>j plus tard , n'auroit-il pas fallu nous quif
» ter ? Qu'ai-je besoin de vous entretenir
» de l'incertitude, et du peu de valeur de 1
DU CHRISTIANISME. 2.35
35 la vie ? A ons vous rappelez le jeune du Partif, H.
3> T qui jDerit à l'île de France. Quand Poétique
» vous reçûtes sa dernière lettre , quelques (>i^r,stia-
3> mois après sa mort , sa dépouille terrestre nisme.
» n'existoit même plus , et l'instant où vous "— *
3> commenciez son demi en Jiurope , etoit
Suite
35 celui oùl'on le finissoit aux Indes. Qu'est- ^^la poésie,
» ce donc que l'homme , dont la mémoire ^^°^
ses rapports
» s'abolit si vite , qu'une partie de ses amis avec
:>3 ne peut apprendre sa mort, que l'autre lesliommes.
33 n'en soit déjà consolée r . . . . Quoi ! cher ^"'^\
des passions
33 et trop cher René! mon souvenir s'efïa-
» cera-t-il si promptement de ton cœur ?
33 O mon frère I si je m'arrache à vous dans
33 le temps, c'est pour n'être pas séparée
39 de vous dans l'éternité. 35
Amélie.
P. 6". « Je joins ici l'acte de la donation
33 de ma fortune j j'espère que vous ne
33 refiiserez pas cette petite marque de mon
33 amitié. 3>
« La foudre qui fût tombée à mes pieds.
2.36 GENIE
P«i!Ti:. II, ne m'eût pas causé plus d'effroi que cette
Poéii.iue lettre. Quel secret Amélie me caclioit-elle f
ciiristia- ^1^^^ ^^ forçoit si Subitement à embrasser la
r.isiiie. vie religieuse ? Ne m'avoit - elle rattaché à
— ^ l'existence par le charme de l'amitié , que
pour me délaisser tout-a-coup r Oh : pour-
Jela poésie ^^^^ ctoit^elle vcnue me détourner de mon
clans dessein ! un froid mouvement de pitié
ses rapports ,, . , , , , . • , ■ a
g^.p^ i avoit rappelée auprès de moi 3 mais bientôt
lesiinmmes. fatiguée d'un triste devoir, elle se hâte de
Stfi'j quitter un malheureux , qui n'avoit qu'elle
sur ia terre ; on croit avoir tout lait quanct
on a empêché un homme de mourir ! Telles
étoient mes plaintes. Puis faisant un retour
sur moi-même : « ingrate Amélie , disois-
je 5 si tu avois été dans ma place , si , comme
moi, tu eusses été accablée du vide de tes
jours , va , tu n'aurois pas été abandonnée
par ton li'ère. »
ce Cependant, quand je relisois la lettre,
j'y trouvois je ne sais quoi de si triste efe
de si tendre , que tout mon cœur se fbndoit.
Tout-à-coup il me vint une idée qui me
^Oiina quelqu'espérance : je m'imaginai
Î3U CHRISTIANISME. 2^7
qu'Amélie ayoit peut-être conçu une pas- Partie IÎi
sion pour un homme d'un rang inférieur, Poétique
et quelle n osoit avouer, a cause de 1 or- f;i,risiiiî-
gueil de notre famille. Ce soupçon sembla lùsnu-.
m'expliquer sa mélancolie , sa correspon- — ""
dance mystérieuse , et le ton passionné qui
respiroit dans salettre. Je lui écrivis aussitôt ^leianoéM*-,
pour lui faire les plus tendres reproches , <^' '"s
1 ,. , , . SCS rapportt
pour la supplier de m ouvrir son cœur , et
de ne pas sacrifier le boidieur de sa vie à les hommes*
des parens qui lui étoieiit presque étrangers. Suite
ce EUene tarda pas à me réj^ondre, elle me
mandoit qu'elle étoit déterminée , qu'elle
avoit obtenu les dispenses du noviciat , et
qu'elle alloit prononcer immédiatement ses
vœux. Elle ajoutoit, en finissant : « Je n'ai
» que trop négligé notre famille 5 c'est
5> vous que j'ai uniquement aimé : mon ami,
3> Dieu n'approuve point ces préférences ;
» il m'en punit aujourd'hui. »
33 Ce billet me donna un mouvement de
rage 5 j e fus révolté de l' obstination d'Amélie,
du mystère de ses paroles , et de son peu
de confiance en mon amitié.
238 GENIE
Partie II. 35 Après avoir hésité un moment sur îô
Poétique parti quG j'avois à prendre , je me résolus
chiistia- tl'aller à B . . . . dans le dessein de retarder
nisme. au moins le sacrifice , si je ne pouvois l'em-
—"■ pêcher de s'accomplir.
Livre 1\' • ^ \ -, • r r r^ r
35 Lia terre ou j avois ete eleve se trouvoit
Suite /^ 1 ••. 1 1
tle la poésie sur ma routc. (^uancl j appcrçus du grand
dans chemin ces bois où j'ayois passé les seuls
ses rapports , , . .
moinens heureux de ma yie , le ne pus re-
avec ' ' -i
les hommes, tenir mes larmes, et il me fut impossible
Suite de résister à la tentation de leur dire un
fies passions 1 . t. -y i , .1
deriner adieu. Je me détournai donc un
moment pour accomplir ce sacré pèleri-
nage.
» Mon frère aîné avoit vendu l'héritage
paternel , et le nouveau propriétaire ne
riiabitoit pas. J'arrivai au château par la
longue avenue de sapins : je traversai à
pied les cours désertes ; je m'arrêtai en
silence à regarder les fenêtres fermées ou
demi-brisées , le chardon qui croissoit au
pied des murs , les feuilles qui jonchoient
le seuil des portes , et ce perron solitaire ,
où j'avois vu si souvent mon père et ses
^/j,rk:- /:,„..'
DU CHRISTIANISME, log
fidèles serviteurs. Les marches étoient déjà Partie it.
couvertes de mousse , le violler jaune crois- Poétique
soit entre leurs pierres déjointes et trem- (3,jj.;gjjjj^
blantes : un gardien inconnu m'ouvrit brus- nisme.
quement les portes. Comme j'hésitois à — —
franchir le seuil; cet homme s'écria : « Eh
M bien ! allez-vous faire comme cette étran- ,,'",.
lie la pocsjc,
33 gère , qui vint ici il y a quelques jours : tians
33 quand ce liit pour entrer , elle devint ^^® 'appo»"
33 pâle et tremblante , etl'onfut obligé de la ks hommes.
33 reporter à sa voiture. 33 II me fut aisé de Suite
TecoT\no\X.reV étrangère c^i, ainsi que moi, ^^ passions
étoit venue chercher dans ces lieux des
pleurs et des souvenirs ! Couvrant mes
yeux de mon mouchoir , j'entrai sous le
toit de mes ancêtres. Je parcourus les
appartemens sonores où l'on n'entendoit
que le brmt de mes pas , et qui n'étoient
éclairés que par la foible lumière, qui péiié-
troit entre les volets fermés. Je visitai la
chambre où ma mère avoit perdu la vie en
me mettant au monde , celle où se retiroit
mon père, celle où j'avois dormi dans mon
berceau , celle où l'amitié avoit reçu mes
Mo GENIE
Kp.tie il premiers vœux dans le sein d'une sœur...*i
Poétique Par - tout les salles étoient détendues , et
ciuistia- l'araignée filoit sa toile dans les couches
nisme.
1.1VRE IV.
abandonnées. Je sortis précipitamment de
ces lieux , je m'en éloignai à grands pas ^
sans oser détourner la tête. Qu'ils sont
Suite
de la poésie, tioux , mais qu'ils sont rapides , les momens
tiaiis q^e \q^ frères et les sœurs passent dans leurs
ses rapports . , , . u -i i i
jeunes années, reunis sous 1 aile de leurs
leshommes. vieux parens I La famille de l'iionmie n'est
Suite que d'un jour, le souffle de Dieu la dis-
des passions , ^ . i pi
jierse comme une lumee j a peine le lils
connoît-il le père , le père le fils , le frère
la sœur , la sœur le frère : le chêne voit
germer ses glands autour de lui, ... il n'en
est pas ainsi des enfàiis des hommes !
w En arrivant à B je me fis con^
duire au couvent ; je demandai à parler à
ma sœur. On me dit qu'elle ne recevoit
personne. Je lui écrivis ', elle me répondit,
que sur le point de se consacrer à Dieu ,
il ne lui étoit pas permis de donner une
seule pensée au monde ; que si je l'aimois^
j'éviterois de l'accabler de ma douleur. Elle
DU CHRISTIANISME, i^i
ajoutoit : « Cependant si votre projet est Partie il.
3î de paroître à l'autel le jour de ma pro- roéti.iue
33 lession , daignez m'y servir de père ; ce cij,i,{ja,
» rôle est le seul digne de votre courage , le nisme.
» seul qui convienne à notre amitié et à "— ""
Livre IV"»
3> mon repos. 5>
35 Cette froide fermeté qu'on opposoit à j^ia poésie,'
toute l'ardeur de mon amitié , me jeta dans '''^"s
1 . 1 m A -w • ^ I ses ra-iporfs
de violens transports, iantotj etoispres de ^^^f.
retourner sur mes pas ; tantôt je voulois les hommes,
rester, uniquement pour troubler la pompe . ^"'■^^
r , r ... , X 1 , , ^es passions
Li enier me suscitoit jusqu a la pensée de me
poignarder dans l'église, et de mêler mes
derniers soupirs aux vœux qui m'arraclie-
roient ma sœur. La supérieure du couvent
me lit prévenir qu'on avoit préparé un
banc dans le sanctuaire , et elle m'invitoit
à me rendre à la cérémonie , qui devoit
avoir lieu dès le lendemain.
33 Au lever de l'aube , j'entendis le pre-
mier son des cloches , qui annonçoit le
sacrifice. Vers dix heures , dans une sorte
d'agonie , je me traînai au monastère. . . .
Kien ne peut plus être tragique quanti on
Q
242 GENIE
Partie . ^ assîsté à de pareils spectacles, ni rien
oe ique clouloureux quand on y a survécu.
du -•• ■'
Christia- 5» Un peuple immcnse remplissoit l'église :
msme. ^^^ .^^ conduit au banc du sanctuaire 5
je m'y précipite, sans presque savoir où
j'étois , ni à quoi j'étois résolu. Déjà le
de la poésie, prêtre attendoit à l'autel: tout -à- coup
''^"^ la erille mystérieuse s'ouvre, et Amélie
ses rapports o j
avec s'avance , parée de toutes les pompes du
Icshommes. monde. Elle étoit si belle, il y avoit sur son
Suite yisa^e quelque chose de si divin , qu'elle
des passions .
excita un mouvement d'admiration et de
surprise. Foudroyé par la glorieuse dou-
leur de la sainte , abattu par les grandeurs
de la religion , tous mes projets de violence
s'évanouirent 5 ma force m'abandonna , je
me sentis lié.par une main toute-puissante ,
et au lieu de blasphèmes et de menaces , je
ne trouvai dans mon cœur que de profondes
adorations , et les gémissemens de l'humi-
lité.
35 Amélie se plaça sous un dais qu'on
avoit préparé pour elle. Le sacrifice com-
mence à la lueur de cent flambeaux ,
DU CHRISTIANISME. 243
au luilleLi des lleiirs et des parlums , (ji-i Partie 11.
dévoient rendre l'holocauste agréable. A Poéti-iue
rolïi3rtoire , le prêtre se dépouille de ses ç|,'|!^',-
ornernens , ne conserve qu'une tunique de nisme.
lin, monte en chaire, et dans un discours "*""
simple et pathétique , peint le bonheur de
la vie religieuse , les tribulations du monde, j^ j^ .^-^^ .
et la paix de la vierge qui se consacre au ''ans
c> • /^ 1 • I ^ ses loiipcrts
oei^neur. Ouaiid li prononça ces mots :
a >- i i avec
JSlle a paru connue l'encens qui se cou- leslio.nmes.
sume dans le feu ^ un grand calme et des Suite
d,i ,1V , 1 , des pansions
eurs célestes semblèrent se répandre dans
l'auditoire 5 on se sentit comme à l'aljri ,
sous les ailes de la colombe mystique , et
l'on eût cru voir des anges descendre sur
l'autel et remonter vers les cieux, avec
des parfums et des couronnes.
» Le prêtre achève son discours, reprend
sesvêtemens, continue le sacriiice. Amélie,
soutenue de deux jeunes religieuses , se
met à genoux sur la dernière marche de
l'autel : on vient alors me chercher, pour
remplir les fonctions paternelles. Au bruit
de mes pas chancelans dans le sanctuaiie ,
Q..
zU GENIE
Partie II. Amélie fut près de défaillir : on me place à
Poétique côté du prêtre , pour lui présenter les
^, . . Ciseaux, i^n ce moment le sentis renaître
jiisme. nies trausports j ma fureur alloit éclater ,
"""" quand Amélie, rappelant son courage, me
Livre lY. , i \ -i • i
lança un regard ou il y avoit tant de repro-
tleiaixiésie ^^^® ^^ ^^ douleur, que j'en lus atterré. La
ilaiis religion triomphe. Ma sœur profite de mon
SCS rapports , , ,, i i- ta o
avec trouble : elle avance liardiment la tête, oa
les hûinmes. superbc clievelure tombe de toutes parts
"^""^ sous le fer sacré ', une longue robe d'éta-
^cs passions . ni i
mine remplace pour elle les ornemens du
siècle , sans la rendre moins touchante 5
les ennuis de son front se cachent sous un
bandeau de lin ; et le voile mystérieux ,
double symbole de la virginité et de la reli-
gion , accompagne sa tête dépouillée :
jamais elle n'avoit paru si belle ', l'œil de la
pénitente étoit attaché sur la poussière du
monde, et son ame étoit dans le ciel.
33 Cependant Amélie n'avoit point encore
prononcé ses vœux , et pour mourir au
monde , il falloit qu'elle passât comme à
travers le tombeau. Ma sœur se couche sur
DU CHRISTIANISME. 045
le marbre ; on étend sur elle un draj) mor- I'artie ir;
tuaire : quatre flambleaux en marquent les Tociique
quatre coins. Le prêtre, l'étole au cou, et c],*istia-
le livre à la main , commence l'office des nïsme.
morts , que de jeunes vierges continuent. "^^
/-\ • • 1 I !• • A. „ Livre IV;
O joies de la religion , que vous êtes gran-
des , mais que vous êtes terribles ! On m'a- , , , .
" 1 delà poésie,
voit contraint de me placer à genoux, près dans
111 M ^ ^ ^ ses lanjiorts
de ce lugubre appareil : tout-a-coup un
murmure confus sort de dessous le voile les hommes;
sépulcral ; je m'incline , et ces paroles épou- Suite
vantables ( que je fus le seul à entendre ) , "^''"' '*
viennent frapper mon oreille : « Dieu de
35 miséricorde , fais que je ne me relève
35 jamais de cette couche funèbre, et comble
M de tes l3iens , un frère qui n'a point par-
33 tagé ma criminelle passion ! 33
33 A ces mots, échappés comme du creux
du cercueil, l'affreuse vérité m'éclaire 5 ma
raison s'égare , je me laisse tomber sur le
linceul de la mort, je presse ma sœur dans
mes bras , je m'écrie : « Chaste épouse de
33 Jésus-Christ, reçois mes derniers embras-
33 semens , à travers les glaces du trépas et
245 GENIE
Partie if. 33 les profoiideiirs de l'éternité^ qui te sépn-
Poétjque » reiit déjà de ton frère.
(lu ^ . ,
Chrisfia- ^' '^^ mouvenient , ce cri , ces larmes ^
iiisme. troublent toute la cérémonie : le ])rêtre
""""" s'interrompt , les religieuses elFrayées fer-
ment la grille , la Ibule s'agite et se presse
clolu poésie, vers l'autel ; on m'emporte sans connois-
daiis sance. Ah ! que je sus peu de gré à ceux
ses rapports • t , , . ., •
^^^^ qui me rappel: erent au jour ; j appris , en
les hommes, rouvraiit les yeux , que le sacrifice étoit
Suite consommé , et que ma sœur avoit été
des passions . . ,, ,, , , ^,. r, .
saisie d une lièvre ardente. Elle me laisoit
prier de ne plus chercher à la voir O
misère de ma vie ! une sœur craignoit de
parler à un frère, et un frère auroit craint
de faire entendre sa voix k une sœur ! Je
sortis du monastère comme de ce lieu d'ex-
piation , où des flammes nous préparent
pour la vie céleste, et où l'on a tout perdu ,
comme aux enfers , hors l'espérance.
w On peut trouver des forces dans son
ame contre un malheur personnel j mais un
malheur dont on est la cause involontaire,
et qui frappe une victime innocente, est tout-
DU CHRISTIANISME. 247
à-fait insupportable. Eclairé sur les maux de Partie il.
ma sœur, je me figurois tout ce qu'elle avoit Poétique
dû soullrir auprès de moi; victime d'autant ^, '.'\
plus malheureuse , que la pureté de ma ten- nisme.
dresse devoit lui être à-la-fbis odieuse et """■
chère, et cpi' appelée dans mes bras par un sen-
timent, elle en étoit repoussée par unautre. , , ,. .
' Al de !a poésie,
M ÇhxQ de combats dans son sein ! que iians
d'eiïbrtsn'avoit-elle point faits! Tantôt vou- '^^ rapportg
i avec
lant s'éloigner de moi , et n'en ayant pas leshommes.
la force \ craignant pour ma vie, et tremblant Suite
n . . T 1 ' àis passions
pour elle et pour moi. Je me reprocnois
mes plus innocentes caresses , je me fai-
sois horreur. En relisant la lettre de l'infor-
tunée , ( qui n' avoit plus de mystères ! ) je
m'apperçus que ses lèvres humides y avoient
laissé d'autres traces que celles deses pleurs.
Alors s'expliquèrent pour moi , plusieurs
choses que je n'avois pucomprendrej ce mé-
lange de joie et de tristesse qu'Améhe avoit
faitparoître, lors de mon départ pour mes
voyages , le soin qu'elle prit de m'éviter à
mon retour , et cependant cette Ibiblesse ,
qui l'empêcha si long-temps d'entrer dans
248 GENIE
Partie II. uii iiionastère ; sans doute la fille malheu-
Poétique reuse s'etoit flattée de guérir ! Ses projets
Christ a- ^^ retraite, la dispense du noviciat , la dis-
iiisiïie. position de ses l^iens en ma faveur, avolent
""" apparemment produit cette correspon-
LivreIV. -, ^ . . >
clance secrète , (jui servit a me tromper.
Suite ^-. . . . ,
de la poésie *' ^ ^^^^^ vieux amis , je sus alors ce que
dans c'étoit que de verser des larmes , pour un
ses rapports i • j'. •. •.• • • »i\/r
' ' mal qui n etoit point imaginaire ; Mes pas-
lesbomines. sioiis , si loiig-temps indéterminées , se j^ré-
Suite cipitèreiit sur cette première proie avec
des passions r T ^ ^ a ^ i ^ •
lureur. Je trouvai même une sorte de satis-
faction inattendue dans la plénitude de
mon chagrin , et je m'apperçus , avec un
secret mouvement de joie, que la douleur
n'est pas une affection qu'on épuise comme
le plaisir.
3j J'avois voulu quitter la terre avant
l'ordre du Tout-puissant j c'étoit un grand
crimejDieu m'avoit envoyé Amélie à-la-fbis
pour ine sauver et pour me punir : ainsi ,
toute pensée coupable , toute action crimi-
nelle entraîne après soi des désordres et des
malheurs. Amélie me prioit de vivre j et je
Livre IV.
DU CHRISTIANISME. -49
lui clevois bien de ne pas aggraver ses maux. Parue ii.
D'ailleurs ( chose étrange ! ) je n'avois ])lus Poétique
envie de mourir depuis que j etois réelle- ciuistia-
leinent malheureux. Mon chagrin étoit «iMne.
devenu une occupation quiremplissoit tous
mes momens j tant mon cœur est naturel-
• \ Suite
lement pétri d'ennui et de misère ! de la poésie
M Je pris donc subitement une autre réso- '''^"^
T . . , . . . ses rapports
lution ; je me déterminai à quitter l'Europe, avec
et à passer en Amérique. lesliommes,
35 On équipoit , dans ce moment même , Suite
au port de B une Hotte pour la Loui- "^^^"'""
siaiiej je m'arrangeai avec un des capitaines
de vaisseaux 5 je lis savoir mon projet à
Amélie , et je m'occupai de mon départ.
» Ma sœur avoit touché aux portes de la
mort ; mais Dieu , qui lui destinoit la pre-
m.ière palme des vierges , ne voidut pas la
rappeler si vite à lui : son épreuve ici-bas
fut prolongée. Descendue une seconde lois
dans la pénible carrière de la vie , l'héroïne,
courbée sous sa croix, s'avança couraeeu-
sèment à l'encontre des douleurs 5 ne voyant
plus que le triomphe dans le combat , et
25o GENIE
Partie II. tlaiis l'excès des soiilimiices , l'excès de la
Poétique gloire.
•^''^ 33 LaA'^ente du peu de biencmi merestoit,
risme. et que je cédai à mon frère, les longs pré-
— — paratifs d'un convoi, les vents contraires ,
Livre IV". meretinrentiong-tempsdansleport. J'allois
Suite chaque matin m'informer des nouvelles
delà poésie,
^ia,i3 d'Atnélie , et je revenois toujours avec de
SCS rapports nouveaux motils d'admiration et de larmes,
lesliomuies. *' ^ errois sans ccsseautourdumonastere.
Suite ^ât'^ ^'^ bord de la mer. J'appercevois sou-
des passions yent, à uue petite fenêtre grillée qui don-
noit sur une plage déserte, une religieuse
assise dans une attitude pensive j elle revoit
à l'aspect de 1 océan, où apparoissoit quel-
que vaisseau cinglant aux extrémités de la
terre. Plusieurs fois , à la clarté de la lune,
j'ai revu la même vestale aux barreaux de
la même fenêtre j elle contemploit la mer,
éclairée par l'astre de la nuit , et sembloit
prêter l'oreille au bruitdes vagues qui se bri-
soient tristement sur des grèves solitaires,
w Je crois encore l'entendre , pendant la
nuit , la cloclie qui appeloit les religieuses
DU CHRISTIANISME. -Si
aux yeilles et aux prières. Taiulis qu'elle Partie il.
tin toit avec lenteur, et que les vierges s'a- Poétique
vançoient en silence à l'autel du Tout-Puis- christia-
sant , je courois au monastère : là , seul au nisme.
pied des jnurs , dans les ténèbres , j'écoutois """"
dans une sainte extase, les derniers sons des
Suite
cantiques , qui se mêloient sous les voûtes ada poésie,
du tem])le aux Ibibles bruissemens des Ilots ''^ns
, . . ses rapports
lomtauis. a.ec
33 Je ne sais co:nment toutes ces clioses , icshommcs.
qui auroient du nourrir mes peines , en ^"'^^
, . • n • -n i\/r des passions
emoussoient au contraire 1 aiguillon. Ivies
larmes avoient moins d'amertume, lorsque
je les répandois sur les rochers et parmi les
vents. Mon chagrin même , par sa nature
extraordinaire , portoit avec lui quelque
remède : on jouit de ce qui n'est pas com-
mun , même quand cette chose est un mal-
heur. J'en conçus presque l'espérance que
ma sœur deviendroit à son tour moins
misérable.
35 Une lettre que je reçus d'elle vers ce
temps-là , sembla me coniirmer dans ces
idées. Amélie se plaiguoit tendrement de ma
2.S2. GENIE
Partie II.
douleur, et m'assurolb que le temps dlrnî-»
Poétique . , . T- 1 ' > 1
j1^ nuoit la sienne. « Je ne désespère pas de
Cluistia- 3j mon bonheur , me disoit - elle : l'excès
33 même du sacrilice , a présent fpie le sacri-
LivRE iV. " fice est lait j sert à me rendre quelque
Suite ^' paix. La simplicité de mes compagnes ,
(le la poésie, j, J^ pureté de lem^s vœux, la régularité de
ses rapports '' notre vie , tout répand du baume sur mes
avec 35 jours. Quand j'entends gronder les orages,
les hommes. ,, . , . . ■
35 et que 1 oiseau de mer vient battre des
Suite .. , en, • 11
j.o „..,„. '' ailes a ma lenetre ; moi, pauvre colombe
des passions ' '1
33 du ciel , je songe au bonheur que j'ai eu
33 de trouver un abri contre la tempête. On
33 respire ici quelque chose de divin , un
33 air tranquille que ne troul)ie point le
39-soufïle des jDassions ; c'est ici la sainte
33 montagne, le sommet élevé d'où l'on en-
33 tend les derniers bruits de la terre, et les
33 premiers concerts du ciel j c'est ici que
33 la religion trompe doucement une ame
33 sensible. Aux plus violentes amours, elle
33 substitue une sorte de chasteté brûlante ,
33 où l'amante et la vierge se trouvent unies:
33 elle épure les soupirs ; elle allume une
DU CHRISTIANISME. ^53
« llamme incorruptible où brCiloit une Partie ir.
35 flamme mortelle j elle mêle divinement Poétique
» son calme et son innocence, à ce reste chiistia-
35 de confusion et de volupté d'un cœur nisme.
39 qui cherche à se reposer, et d'une vie "" ~"
. . ^ Livre IV.
33 qui se retire, n
T • 1 • 1 ' ^"^^^
ce Je ne sais ce que le ciei me reserve, et jg^a poésie
s'il a voulu m'avertir que les orages accom- dans
-p , , , . ses rapports
pagneroient par-tout mes pas. L ordre etoit ^^^^
donné pour le départ de la flotte , déjà plu- leshommes.
sieurs vaisseaux avoient appareillé au bais- -^""^
1 1 • 1 • 5 ' • ' ^^^ passions
ser du soleil : je m etois arrange pour passer
la dernière nuit à terre , afin d'écrire ma
lettre d'adieux à Amélie. Vers minuit, tan-
dis que je m'occupois de ce triste soin , et
que je mouillois mon papier de mes larmes,
tout-à-coup le bruit des vents vient frapper
mon oreille. J'écoute , et au milieu de la
tempête , je distingue les coups de canon
d'alarme , mêlés au glas de la cloche monas-
tique. Je vole sur le rivage où tout étoit
désert, et où l'onn'entendoit que le rugisse-
ment des flots : je m'assieds sur un rocher.
D'un côté s'étendent des vagues étince-
254 GENIE
Partie IL laiites 'y de l'autre 5 les murs sombres cki
Poétique monastère montent en masse dans les
Chiistia- c^^^^ • ^^6 petite lumière apparoissoit à la
nisme. fenêtre grillée. Etoit-ce toi , ô mon Amélie,
■""" qui , prosternée au pied du cruciiix , priois
le Dieu des orages d'épargner ton mallieu-
, / , . reux frère ! — La tempête sur les flots , le
de la poésie, i '
clans calme dans ta retraite 5 des hommes brisés
SCS rapperts g^^^, j^^ écueils , au pied de l'asyle que rien
avec
leshommes. ^^ peut troubler ; l'infini de l'autre côté du
Suite mur d'une cellule, de même qu'il n'y a que
es passions j^^ pierre du tombeau entre l'éternité et la
vie ; les fanaux agités des vaisseaux , le
phare immobile du couvent, humble, mais
certain, et dirigeant sans périls la religieuse
à une terre céleste j l'incertitude des desti-
nées du navigateur , la vestale ayant sous
le même toit et son lit et son tombeau, et
connoissant dans un seul jour tous les jours
futurs de sa vie : d'une autre part , une
ame telle que la tienne , ô Amélie , vaste ,
orageuse comme l'océan 5 un naufrage plus
afïieux que celui du marinier Tout ce
tableau est profondément gravé dans ma
DU CHRISTIANISME. 255
mémoire Soleil de ce ciel nouveau , Partie ii.
maintenant témoin de mes larmes ! écho ^•''^"'Fe
du
du rivage américain, qui répétez les accens c „a-
de René ! ce fut le lendemain de cette nuit msme.
terrible , qu'appuyé sur le gaillard de mon """^
. . Livre IV.
vaisseau , ie vis s'éloi2;ner pour jamais ma
' ' . Suite
terre natale ! je contemplai long-temps sur tieia poésie,
la côte les derniers balancemens des arbres ''''"^
^ ses rapports
de la patrie , et les faîtes du monastère , g^ec
qui s'abaissoient à l'horizon, ^j les hommes.
Suite
, . des passions
Comme René achevoit de raconter son
histoire , il tira un papier de son sein , et
l-e donna au père Soiiel ', puis , se jetant
dans les bras de Cliactas , et étouffant ses
sanglots , il laissa le temps au jnissionnaire
de parcourir la lettre qu'il lui avoit remise.
Elle étoit de la Supérieure de Elle
contenoit le récit des derniers momens de
la sœur Amélie de la JSIiséricorde , morte
victime de son zèle et de sa charité, en soi-
gnant ses compagnes attaquées d'une ma-
ladie contagieuse. Toute la communauté
étoit inconsolable, et l'on y regardoit Amé.
^56 GENIE
PiRTiE II. lie comme une sainte : la Supérieure ajou-
oeuque ^^^^ ^^g depuis trente ans qu'elle étoit à la
ciuistia- tête de la maison, elle n'avoit jamais vu de
nisme. religieuse d'une humeur aussi douce et
aussi éa,ale , ni qui iùt plus contente d'avoir
Livre IV . _ ^ ^
, . quitté les tribulations du monde.
Suite ^
delà poésie, Cliactas pressoit René dans ses bras j le
dans vieillard pleuroit. «Mon enfant, dit -il à
ses rapports _
avec '' son fîls , je vondrois que le père Aubry
leshommes. „ j({\j j^j . jj tiroit du fond de son cœur je
^"tte j^ j^g gj^'g q^giig paix' qui, en les calmant ,
des passions ^
w ne sembloit cependant point étrangère
35 aux tempêtes ; c'étoit la lune dans une
3> nuit orageuse : les nuages errans ne peu-
3î vent l'emporter dans leur course 3 pure
» et inaltérable , elle s'avance tranquille
» au-dessus d'eux. Hélas ! pour moi, tout
53 me trouble et m'entraîne ! 33
Jusqu'alors le père Souël , sans proférer
une parole , avoit écouté d'un air austère
l'histoire de René. Il portoit en secret un
cœur compatissant , mais il montroit au
dehors un caractère inflexible j lasensibilité
du Sachem le fit sortir enfin de son silence;
DU CHRISTIANISME. 25;
« llieii, àit-il, au lière d'Amélie, rien I'-^^tïe II.
» ne mérite clans cette histoire la pitié ï'oetujue
. (lu
x> qu'on vous montre ici. Je vois un jeune ciuistia-
» homme entêté de chimères , à qui tout "'^""^•
» déplaît , et nui s'est soustrait aux charo;es """"
. , ,. . Livre IV,
>j de la société pour se livrer à d'inutiles
^ Suite
>3 rêveries. On n'est point, monsieur, un de ta poésie,
» homme supérieur, ])arce iiu'on appercoit ""^
^ \ -^ . 1 1 i gP5 rapports
33 le monde sous un jour odieux j on ne avec
3> hait les hommes et la vie, que faute de leshommes.
w voir assez loin. Etendez un peu plus ".
des passions
5> votre regard , et vous serez bientôt con-
» vaincu que tous ces maux dont vous vous
» plaignez, sont de purs néans. Mais quelle
33 honte de ne pouvoir songer au seul mal-
» heur réel de votre vie , sans être forcé de
3} rougir ! Toute la pureté , toute la vertu ,
» toute la religion , toutes les couronne»
» d'une sainte, rendent à peine tolérahle la
îî seule idée de vos chagrins. Votre sœur a
» expié sa laute j mais , s'il faut dire ici ma
» pensée, je crains que, par une épouv an-
astable justice , un aveu, sorti du sein de
» la tombe, n'ait à son tour troublé votre
2., R
:i58 GENIE
Partie II. „ ame. Que làites-vous seul au fond des
Poéthiiie 35 forêts , où vous consumez vos jours ,
cinisiia- " négligeant tous vos devoirs ? Des saints ,
iiisine. 33 me direz-vous , se sont ensevelis dans les
'"'""' » déserts ? ils y étoient , avec leurs larmes ,
LiVEE IV. . , , . .
» et employoient à éteindre leurs passions
de la poésie, ^' ^^ tcmps que VOUS perdez peut-être à allu-
dans j, jjjgp Igg vôtres. Jeune présomptueux, qui
ses rapports , . rr ^ i •
avec " avez cru que 1 nomme se peut sullire a lui-
J»sliommcs. » même ! La solitude est mauvaise à celui
•^"'" » qui n'y vit pas avec Dieu j elle redouble
des passions , . in
5» les puissances de 1 ame , en même temps
33 qu'elle leur ote tout sujet pour s'exercer.
33 Quiconque a reçu des forces, doit les
33 consacrer au service de ses semblables :
33 s'il les laisse inutiles, il en est d'abord puni
33 par une secrète misère , et tôt ou tard le
33 ciel lui envoie un châtiment elïroyable. 33
Tout troublé par ces paroles , René
releva du sein de Cliactas sa tête humiliée :
le Sachem aveugle se prit à sourire , et ce
sourire de la bouche, qui ne se marioit
plus à celui des yeux , avoit quelque chose
de mystérieux et de céleste. «Mon fils ^
DU CHRISTIANISME. tiScj
» dit l'antique amant d'Atala , il nous parle Partie îr.
>5 sévèrement, il corrige et le vieillard et Poétique
» le jeune homme, et il a raison. Oui, il dji^,;^.
ji faut que tu renonces à cette vie extraor- nismc.
» dinaire , qui n'est pleine que de soucis j ""*"
., , 111 11 • Livre ly,
jî il n y a de bonheur que dans les voies
Suite
>j communes. , ,
de la poésie,
>:> Un jour le Meschascebé , encore assez dans
\ 1 1 l'A. », ses rapports
3î près de sa source , se lassa de n être eu un
17 ± avec
>3 limpide ruisseau. Il demanda des neiges lesiiommes.
M aux montagnes, des eaux aux torrens , •^'"'"
^ 1 . /v . \ des passions
M des pluies aux tempêtes , et parvint a
35 recueillir une onde immense. Bientôt il
55 fi'anchit ses rives , et désole ses bords
3> charmans. L'orgueilleux ruisseau s'ap-
n plaudit d'abord de sa puissance ; mais
>j voyant que tout devenoit désert sur son
33 passage 5 qii'il couloit, abandonné dans
33 une grande solitude ; que ses eaux étolent
>3 toujours troublées ; il regretta l'hum-
as ble lit que lui avoit creusé la nature ,
>3 la pureté de son premier cours , et les
33 oiseaux, et les fleurs, et les arbres, et
3> les petits ruisseaux , jadis aimables coni-
R..
26o GENIE
Partie II. » pagiioiis de soii oiide , aux sources de sa
Poétique 33 vie. n
Cliactas cessa de parler , et l'on entendit
Chiistia- i '
iiisme. la voix chi J^ammani , ^_^^j retiré dans les
'"^'^ roseaux du Mescliascebé , annoncoit un
orage pour le milieu du jour. Les trois amis
Suite 1 ^ \ 1 1
, , . . se levèrent pour retourner a leurs cabanes :
delà poésie, J.
dans René marclloit en silence entre le mission-
ses lappoi j^jj^ij^g q^^j prioit Dieu, et le Sacliem aveu-
avec '-IX ■>
icshommes. glô , qui clierclloit sa route. On dit que ,
Suite pressé par les deux vieillards , il retourna
des passions ^jj^g^ son épousc, mais sans y trouver le
bonheur. Il périt peu de tenijis après avec
Chactas et le père Souèl , dans le massacre
des François et des Natcliez à la Louisiane :
on montre encore un rocher où il alloit
s'asseoir au soleil couchant.
DU CHRISTIANISME. 561
■■■ — ■ ji
SECONDE PARTIE.
POÉTIQUE DU CHRISTIANISME.
L I V Pl E CINQUIEME.
DU MERVEILLEUX y OU DE LA POESIE j
DANS SES RAPPORTS AVEC LES ETRES
SURNATURELS.
CHAPITRE PREMIER.
Qiœ la mytliologie rapetissait la nature ;
que les anciens n' avaient point de poésie
proprement dite descriptive.
i>ous avons donc fait voir, dans les livres
précédens , que le christianisme , en so
mêlant aux affections de l'ame ^ a multiplié
2^2 GENIE
Partie H. , .
les ressorts arainatif[ues. bncore une lois,
Poéiiqiie , 11/. , • • 1
du ^^ polythéisme ne s occiipoit point des
Chiistia- vices et des vertus ; il étoit totalement
sépare de Ja morale. Or voila un cote
Livre V. i^^iTiense , tout l'homme, cpie la relii^ion
j3,^ chrétienne embrasse de plus que l'idolâtrie.
meweilieux, Voyoïis maintenant si dans ce cpi'on ap-
de la )o ' * P6^^6 l® merveilleux , elle ne le dispute
iians point en beauté à la mythologie même.
ses rapports -xt t • i
avec -iMous nc uous dissimulons pas que nous
les êtres a VOUS à comijattre ici un des plus anciens
préjugés del'école. Toutes les autorités sont
contre nous , et l'on peut nous citer vingt
vers de l'Art poétique y qui nous con-
damnent.
Et quel objet enfin à présenter aux yeux , etc.
C'est donc bien vainement que nos auteurs déçus, etc.
Quoiqu'il en soit , il n'est pas impossible
de soutenir que la mythologie si vantée ^
loin d'embellir la nature , en détruit les
vé-ritables charmes, et nous croyons que
plusieurs littérateurs distingués sont à pré-
sent de cet avis.
DU CHRISTIANISME. i6^
Le phis i^rand et le premier vice de la Partie ii.
mythologie , étoit d'abord de rapetisser la Poétique
nature et d en bannir la vente. Une preuve cinistia-
incontestable de ce fait, c'est que la poésie nïsmr.
que nous appelons descriptive , a été in-
connue de toute l'antiquité (*) ; les poètes
même qui ont chanté la nature , comme merveilleux.
Livre V-
Du
ou
Hésiode , Tliéocrite et Vir2.ile , n'en ont , ,
' o ^ delà poésie,
point fait de description dans le sens que dans
nous attachons à ce mot. Ils nous ont ^'^^ rapports
avec
sans doute laissé d'admirables peintures des les êtres
travaux, des mœurs et du bonheur de la s^^'"'*^"^^
vie rustique j mais quant à ces tableaux des
campagnes , des saisons , des accidens du
ciel, qui ont enrichi la muse moderne , on
en trouve à peine quelques traits dans
leurs écrits.
Il est vrai qiie ce peu de traits est excel-
lent , comme le reste de leurs ouvrages.
Quand Homère a décrit la grotte du Cyclo-
pe , il ne l'a pas tapissée de lilas et de
î^oses ; il y a planté , comme Tliéocrite ,
(*) Voyez la note D à la fin du vohime.
2(54 GENIE
Partie II. des liuiriers et do lourds pins. Dans les
rooti.iue jardins d'Alcinoiis, il fait couler des fon-
Ciivislia- tames et fleurir des arbres utiles ; il
jiisme. parle ailleurs de la colline , battue des
'*'*" vents et couverte de figuiers , et il
Livre V. , i r / i i • i ^-.- /■
représente la lumee des palais de Circe ,
men-eUleux s'éleyant au - dessus d'une foret de chê-
oii nés.
delapoésîc, tt» •! • i a / •. ' i
Viroue a mis la même vente dans ses
dans ^
ses rapports peintures. Il donne au piiirépitliète d'/iar-
, ^ ^ uwnieujc , parce qu'en effet le pin a une
les etiTs ^ ^ '
surnaturels, sorte de doux gémissemens quand il e^t
fbiblement agité j les nuages , dans les
Géorgiques , sont comparés à des flocons
de laine roulés par les vents , et les hiron-
delles , dans l'Enéide , gazouillent sous le
chaume du roi Eyanth e , ou rasent les
portiques des palais. Horace , Tibulle ,
Properce, Ovide, ont aussi crayonné quel-
ques ébauches de la nature ^ mais ce n'est
jamais qu'un ombrage favorisé de Morphée,
un vallon où Cytliérée doit descendre , une
fontaine où Bacclius repose dans le seiii
des Naïades.
DU CHRISTIANISME. 2.65
L'âge pliilosopliique de l'aiitlqnité ne Partie il
changea rien à cette manière. L'Olympe , Poéii. ne
auquel on ne croyoit pins , se réfiigia chez d,,.;,,;,.
les poètes , qui protégèrent à leur tour lusmc.
les dieux qui les avoient protégés. Stace "~~"
et Silius Italicus n'ont pas été plus loin
qu'Homère et Virgile 5 Lucain seul avoit jnervUieux^
fait quelque progrès dans cette carrière , *^"
,, 1 1 -r»! 111- delà poésie,
et i on trouve dans la riiarsaie la descrip-
iKins
tion d'une foret et d'un désert , qui rappelle ses lapijorts
les couleurs modernes (1). , ,,
\ / les êtres
Enfin , les naturalistes furent aussi sobres siunaiun.is.
que les poètes, et suivirent à-peu-près la
même progression. Ainsi Pline et Columèle
qui vinrent les derniers, se sont plus attachés
à décrire la nature qu'Aristote. Parmi les
historiens et les philosophes, Xénophon,
Tacite , Plutarque , Platon et Pline le
jeune (2) , se font remarquer par quelques
beaux tableaux.
(1) Cette description est pleine d'enflure et de
mauvais goût; mais il ne s'agit ici que du genre et
non de l'exécution du morceau.
^2) Yoyez dans Xénophon la retraite des Dix-uiille
2.66 GENIE
Parue II. Oii lie peut guères supposer que des
Poéti4ue hommes , aussi sensibles que les anciens ,
du .
Chiistia- eussent manque d'yeux pour voir la nature,
nisme.
et de talent pour la peindre, si quelque
"""" cause puissante ne les avoit aveuglés. Or,
cette cause etoit la mythologie , qui , peu-
merveilUux pl^J^t l'univcrs d'élégans fantômes, ôtoit à
oii la création , sa gravité , sa grandeur , sa
dans ' solitude et sa mélancolie. Il a fallu que le
ses rapports cliristiaiiisiue vînt chasser tout ce peuple
avec jg faunes , de satyres et de nymphes ,
les êtres ' ■' . r ^
«urnaïuieis. pour rendre aux grottes leur silence , et
aux bois leur rêverie. Les déserts ont pris
sous notre culte un caractère plus triste ,
plus vague , plus sublime ; le dôme des
forêts s'est exhaussé , les fleuves ont brisé
leurs petites urnes , pour ne plus verser que
les eaux de l'abyme du sommet des mon-
et le Traité de la chasse ; dans Tacite , la description
du camp abandonné , où Varus fut massacré avec ses
légions (/Jn. lib. I.) ; dans Plutarque , la vie de
Brutus et de Pompée j dans Platon , l'ouverture du
dialogue des loix j dans Pline, la description de
son jardin.
DU CHRISTIANISME, c^'j
tasnes : le vrai Dieu , en rentrant dans ses Partie u.
œuvres, a donné son immensité à la nature. Toéiiiue
Le spectacle de l'univers ne pouvoit ç-i^^igti^.
faire sentir aux Grecs et aux Romains les nisme.
émotions qu'ils portent à notre ame. — "^
Au lieu de ce soleil couchant, dont le
rayon alongé tantôt illumine une forêt ^^^^^^n^^^^
sombre , tantôt forme une tangente d'or ou
sur l'arc roulant des mers ; au lieu de ® a poésie,
' dans
ces beaux accidens de lumière qid nous ses rapports
retracent chaque matin le miracle de ^^^^
■*■ ^ _ 1(5 êtres
la création 5 les anciens ne voyoient par- surnaturels.
tout qu'une uniforme machine d'opéra.
Si le poète s'égaroit dans les vallées du
Taigette , au bord du Sperchius , sur le
Ménale aimé d'Orphée , ou dans les cam-
pagnes d'Elore, malgré la douceur de cette
géographie hellénienne , il ne rencontroit
que des faunes , il n'entendoit que des
dryades : Priape étoit là sur un tronc
d'olivier, et Vertumne avec les Zéphyrs,
menoit des danses éternelles. Des SyUains
et des Naïades peuvent frapper agréable-
ment l'imagination , pourvu qu'ils ne soient
Partie II.
Poétique
du
Cluislia-
nisme.
26*8 GENIE
pas sans cesse reproduits j nous ne voulons
point
. . . Cliasser les Tritons de l'empire lies eaux,
Oter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux.
LivKcV. Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse
Du au fond de l'ame ? Qu'en résulte-t-il pour le
cœur ? quel iruit peut en tirer la pensée ?
merveilleuXf
ou
les êtres
surnaturels.
de la poésie, Oii ! que le poëte chrétien est bien plus
favorisé dans la solitude , où Dieu se pro-
ses rajjports ■' J^
avec mène avec lui ! Libre de ce troupeau de
dieux ridicules , qui les bornoient de toutes
parts 5 les bois se sont remplis d'une
Divinité immense. Le don de prophétie et
de sagesse , le mystère et la religion sem-
blent résider éternellement dans leurs pro-
fondeurs sacrées.
Pénétrez dans ces forêts américaines aussi
vieilles que le monde, quel profond silence
dans ces retraites , quand les vents repo-
sent ! quelles voix inconnues , quand les
vents viennent à s'élever ! Etes-vous immo-
bile , tout est muet ; faites-vous un pas ,
tout soupire. La nuit s'approche, les om-
bres s'épaississent ; on entend des trou-
DU CHRISTIANISME. 269
peaux de betes sauvages passer daus les Partie 11.
ténèbres j la terre murmure sous vos pas j Poétique
quelques coups de foudre lunt mugir les ci,j.ist;a.
déserts : la foret s'agite, les arljres tom- nisme.
bent , un fleuve inconnu coule devant ""^
vous. La lune sort enfin de l'Orient 5 à ' ""^
mesure que vous passez au pied des arbres , rnerveiiieur,
elle semble errer devant vous dans leur ou
-j- delà poésie,
Cime , et suivre tristement vos yeux. L.e ^[^^^^
voyageur s'assied sur le tronc d'un chêne ses rapports
pour attendre le jour : il regarde tour-à- , ,
-T J 7 D les êtres
tour l'astre des nuits , les ténèbres, le fleuve : surnaturels,
il se sent inquiet, agité , et dans l'attente de
quelque chose d'inconnu ; un plaisir inoui ,
une crainte extraordinaire font palpiter
son sein , comme s'il alloit être admis à
quelque secret de la Divinité : il est seul
au fond des forêts , mais la pensée de
l'homme est égale aux espaces de la nature ,
et toutes les solitudes de la terre sont moins
vastes qu'une seule rêverie de son cœur.
Oui , quand l'homme renieroit la Divi-
nité ; l'Etre pensant , sans cortège et sans
spectateur , seroit encore plus auguste au
i-jo GENIE
Partie II. milieu des iTioncles solitaires, que s'il y
Poétique apparoissoit environné des petites déités
ciiiistia- ^^ ^^ fable. Le désert vide auroit encore
nisirie. quelcjucs convenanccs avec l'étendue de
""" ses idées , la tristesse des passions , et le
Livre V. t , ^ ^ a i, • -n •
ciegout même d une vie sans illusion et sans
Du
m,r^>,ilUux, esperauce.
"" Il y a dans l'homme un instinct mélanco-
<le la poésie, ,. ,
dans lique, qui le met en rapport avec les scènes
ses rapports de la nature. Eh î qui n'a passé des heures
, . ^ entières , assis sur le riva2;e d'un fleuve , à
les etros ' O '
surnaturels, voir s'écoulcr les oudes î qui ne s'est plu ,
au bord de la mer , à regarder blanchir
recueil éloigné ! Il faut plaindre les anciens,
qui n'avoient trouvé dans l'Océan que le
palais de Neptune, et la grotte de Protée 5
il étoit dur de ne voir que les aventures
des Tritons et des Néréides dans cette
immensité des mers , qui semble nous
donner une mesure confuse de la grandeur
de notre aine , et qui fait naître un vague
désir de quitter la vie, pour embrasser la
nature et nous confondre avec son auteur.
DU CHRISTIANISME. 271
Partie II.
CHAPITRE IL ^"f '!""
du
Cliristia-
De l'Allén:orie.
t>'
Livre V.
IVIais quoi I dira-t-on , ne trouvez-vous j-)^
rien de beau dans les allc^gories antiques ? merveilleux,
II faut faire une distinction. ^^ i^^J" . ^.^^
L'allégorie morale , comme celle des <ians
•\ 1 TT \ I II ^ ._ ses rapports
prières dans Homère , est belle en tout
■/^ ' avec
temjîs , en tout pays , en toute religion 5 le les êtres
christianisme ne l'a pas bannie. Noiis pou- surnature s.
vons y autant qu'il nous plaira , placer au
pied du trône du Souverain Arbitre , les
deux tonneaux du bien et du mal. Nous
aurons même cet avantage, que notre Dieu
n'agira pas injustement et au hasard ,
comme Jupiter : il répandra les flots de la
douleur sur la tête des mortels , non par
caprice , mais pour une fin à lui seul con-
nue. Nous savons que notre bonheur ici-
bas est coordonné à un bonheur général ,
dans une chaîne d'êtres et de mondes qui
se dérobent à notre vue ^ que l'homme , en
Livre V
272 GENIE
Pahtie II. liannonie avec les £^lobes, marche d'un pas
Poéjiquc égal avec eux, à l'accomplissement d'une
chrisfia- rcvoiution, cjuc Dicu couvre de son eter-
nism... jiité.
Mais si l'allégorie Jiwrale est toujours
existante pour nous , il vlQxi est pas ainsi
merveilleux, ^^ l'ailégorie physiquc. Que Junon soit
ou Yair , que Jupiter soit Yéthery et qu'ainsi ,
de la poésie, . \ ., . ,
, Irere et sœur , ils soient encore époux et
dans ' i
ses rapports épouse , où est le cliamie , où est la gran-
avec Jeui' Je cette personnification ? Il y a plus,
les êtres ^ •' ^
surnaturels. Cette sorte d'allégoric est contre les prin-
cipes du goût , et même de la saine logique.
On ne doit jamais personnifier qu'une
qualité ou qu'une affectloji d'un être , et
non pas cet ctre lui - même ; autrement ce
n'est plus une véritable personnification ,
c'est seulement avoir lait changer de nom
à l'objet. Je peux faire prendre la parole à
une pierre ; mais que gagnerai-je à appeler
cette pierre d'un nom allégorique ? Orl'ame,
dont la nature est la vie , a essentiellement
la faculté de produire 5 de sorte qu'un de
ses vices 5 une de ses vertus ; peuvent être
DU CHRISTIANISME. 273
. , , , pj Partie II.
considères ou comme sonjiis _, ou comme sa
/•77 • ) 11 1 '«Il Poétique
jiue , puisqu elie les a véritablement engen- j„
cirés. Cette passion , active comme sa mère , cinistia-
r A 1 /■ 1 nismp.
peut , a son tour, croître , se aevelopper,
prendre des traits , devenir un être distinct, lj^rk V.
yidlsVobjet phj/sique , être passif de son j^^^
essence, qui n'est susceptible, ni de plaisir, merveilleux,
ni de douleur , qui n'a que des accidens , ,
^ ^ 1 tlelapoesie,
et point de passions y et des accidens aussi dans
morts que lui-même, ne présente rien qu'on ^^* ^^"f^^^ *
puisse animer. Sera - ce la dureté du cail- les eues
lou , ou la sève, du chêne, dont vous ferez
un être allégorique ? Remarquez même que
l'esprit est moins choqué de la création
des dryades y des naïades , des zéphyrs ,
des échos , que de celle des nymphes atta-
chées à des objets muets et immobiles :
c'est qu'il y a dans les arbres, dans l'eau et
dans l'air un mouvement et un bruit qui
rappellent l'idée de la vie, et qui peuvent
par conséquent fournir une allégorie ,
comme le mouvement de l'ame. Mais , au
reste, cette sorte àe petite allégorie maté-
rielle, quoiqu'un peu moins mauvaise que
a. S
Partie Iî.
nisme.
Livre \
Du
ou
de la poésie,
(!ans
^74 GENIE
la grande allégorie pliysique , est toujours
Poétique j'^j^ gem^e médiocre , froid et incomplet 5
Chiistia- ^lle ressemble tout au plus aux fëes des
Arabes, et aux génies des Orientaux.
Quant à ces dieux vagues que les anciens
plaçoient dans les bois déserts et sur les
merveilleux, sites agrestcs , ils étoient d'un bel eHët sans
doute ', mais ils ne tenoientplus au système
mythologicpie : l'esprit humain retomboit
SCS rapports [d daus la religion naturelle. Ce que le
les tr voyageur tremblant adoroit en passant dans
surnaturels, ccs solltudes, étoit quelque chose d'/^/zor^^
quelque chose dont il ne savoit point le
nom, et qu'il appeloit la Divinité du lieu;
quelquefois il lui donnoit le nom de Pan ,
et Pan étoit le Dieu universel. Ces grandes
émotions qu'inspire la nature sauvage ,
n^ont point cessé d'exister, et les bois con-
servent encore pour nous leur formidable
divinité.
Enfin , il est si vrai que \ allégorie
physique ou les dieux de la fable y dé-
truisoient les charmes de la nature , que les
anciens n'ont point eu de vrais peintres de
DU CHRISTIANISME. 2.y5
paysage (i) , par la même raison qu'ils Partie iî.
n'avoient point de poésie descriptive. Or, Poétique
chez les autres peuples idolâtres , qui ont ri^iis,ia.
ignoré le système mythologique , cette nisme.
poésie a plus ou moins été connue j c'est """^
ce que prouvent les poèmes Sanscrit, les
contes Arabes , les Edda , les chansons .,, .,^
des Nègres et des Sauvages (*). Mais , ou
1 . • r> t ' 1 • de la poésie,
comme les nations nindeles ont touiours ,
j «laiis
mêlé leur fausse religion ( et par consé- ses rapports
quent leur mauvais goût ) à leurs ouvrages ? i - ^
ce n'est que sous le christianisme qu'on a surnaturels,
su peindre la nature dans sa vérité.
(i) Les faits sur lesquelles cette assertion est
appuvée, sont développés dans la note B du troisième
volume.
(^*) Voyez la note E à la fin dw volume.
Partie historique de la Poésie descriptive
chez les modernes.
:ij6 GENIE
Taktie n.
Poétique CHAPITRE III.
du
Christia-
nisme.
Livre V.
^" T A . •
merveilleux, Ju E S Apôtrcs avoient à peine commencé
^" de prêcher l'Evangile au monde, qu'on
delà poésie,
clans "^it naître la poésie descriptive. Tout rentra
ses rapports Jans la vérité , devant celui qui tient la
les êtres pldce de la vérité sur la terre y comme
surnaturels, parle Saint Augustin. La nature cessa de se
fiiire entendre par l'organe mensonger des
idoles j on connut ses fins , on sut qu'elle
avoit été faite premièrement pour Dieu ,
et ensuite pour l'homme. En efFet, elle ne
dit jamais que deux choses : Dieu glorifié
par ses œuvres , et les besoins de l'homme
satisfaits.
Cette grande découverte fit changer de
face à la création j par sa partie intellec-
tuelle , c'est-à-dire , par cette pensée de
Dieu qu'elle montre de toutes parts , l'ame
reçut abondance de nourriture j et par sa
DU CHRISTIANISME. 277
Partie II*
partie matérielle , le corps s apperçut que
Pocticiiiô
tout avoit été formé pour lui. Dès-lors on ^^
entrevit des harmonies ineffables entre nous ciuïstia-
et les déserts. Les vains simulacres attachés
aux êtres insensibles s'évanouirent, et les li^^j. y^
rochers furent bien plus réellement animés, ^^
les chênes rendirent des oracles bien plus merveilleux^
certains, les vents et les ondes élevèrent de la poésie
des voix bien plus touchantes , quand dans
1,1 . , , ses rapports
1 nomme eut puise dans son propre cœur
la vie , les oracles , et les voix de la les êtres
surnaturels*.
nature.
Jusqu'à ce moment , la solitude avoit
été regardée comme affreuse , mais les
nouveaux chrétiens lui trouvèrent mille
charmes. Les anachorètes écrivirent de la
douceur du rocher et des délices de la
contemplation : c'est le premier pas de la
poésie descriptive. Les religieux qui pu-
blièrent la vie des premiers pères du désert^
furent à leur tour obligés de faire le tableau
des retraites où ces illustres inconnus
avoient caché leur gloire. On voit encors
dans les ouvrages des Jérôme et des Atha-
2yS GENIE
Partie II. nase (i) , des descriptions de la nature^
Poétique qui prouvent qu'ils savoient observer, et
Chiisiia- iâ-ire anner ce qu'ils peignoient.
msme. Ce nouvcau genre , introduit par le
"■" christianisme dans la littérature , se déve-
LlVRE V. ,
loppa rapidement. Il se répandit jusque
Du
merveilleux ^^^^ 1^ Style historiquc , comme on le
ou remarque dans la collection appelée la
' P' *'^' Byzantine , et sur-tout dans les histoires de
ses rapports Procopc. Il se propagea de même , mais il
^""^^ se corrompit, parmi les romanciers 2;recs
les êlies ± ^ i o
surnatuieis, <iu Bas-Empire , et chez quelques poètes
latins, en occident (2).
Constantinople ayant passé sous le joug
des Turcs, on vit se former en Italie une
nouvelle poésie descriptive, composée des
débris du génie Maure , Grec et Italien.
Pétrarque, l' Arioste , et le Tasse l'élevèrent
à un haut degré de perfection. Mais cette
description brillante manque absolument
(1) Hieron. in Vit. Paul. Sanct. Atlian. in Vî^^
.Anton,
(3) Boëce. etc.
LiVKE V.
DU CHRISTIANISME. 279
devérité. Elleconsiste en quelques épitliètes Partie iî.
répétées sans fin , et toujours appliquées Poétique
de la même manière. Il fut impossible de ci,ristia-
sortir d'un bois touffu, d'un antre frais , nisme.
ou des bords d'une claire fontaine . Tout
se remplit de bocages àH orangers , de ber-
ceaux àe jasmins et de buissons de roses. ^grv«7/eur
Flore revint avec sa corbeille , et les ^"^
éternels Zep/iyrs ne manquèrent pas de ^j^^^^
l'accompagner : mais ils ne trouvèrent ses rapports
dans les bois ni les Naïades , ni les Fau- , .
les êtres
7ies , et s'ils n'eussent rencontré les Fées surnaturels
et les Géants des Maures, ils ^ uroient
risque de se perdre dans cette immense
solitude de la nature chrétienne. Quand
l'esprit humain fait un pas , il faut que
tout marche avec lui 5 tout change avec
ses clartés ou ses ombres : ainsi il lui lait
peine à présent d'admettre de petites divi-
nités , là où il ne voit plus que de grands
espaces. On aura beau placer l'amante de
Titon sur un char , et la couvrir de fleurs
et de rosée ; rien ne peut empêcher qu'elle
neparoissedisproportionnée,.enprom.enant
28o GENIE
Partie II. gg^ fblble lumière, dans ces cieux infinis
oetique q^g Ye christianisme a déroulés : qu'elle
du ^ ^
ciiristia- laisse donc le soin d'éclairer le monde à
Cette poésie descriptive italienne passa
^ en France , et fiit iàvorablement accueillie
Du
merveilleux, dcs Ronsard , des Lemoine , des Coras , des
, , "" , . Saint- Amand et de nos vieux romanciers.
de la poésie,
dans Mais les grands écrivains du siècle de Louis
ses rapports XIV, dégoûtés de ces peintures, où ils ne
les êtrra voyoient aucune vérité , les bannirent de
surnaturels. leur prose et de leurs vers j et c'est un des
caractères distinctifs de leurs ouvrages ,
qu'on n'y trouve presqu'aucune trace de ce
que nous appelons jjo es ie descriptive (i).
Ainsi, repoussée en France, la muse
des champs se réfugia en Angleterre, ou
Spenser, Waler et Milton l'avoient déjà
fait connoître. Elle y perdit par degré ses
(i) Il faut en excepter Fénélon , Lafontaine et
Chaulieu. Racine le £ls , père de cette nouvelle école
poétique, dans laquelle M. l'abbé de Lille a excellé,
peut être aussi regardé comme le fondateur de iii
poésie descriptive en France.
DU CHRISTIANISME. :l8i
manières afïëctées , mais elle tomba dans
un autre excès. Lnne peignant plus cpie la ^^^
vraie nature , elle voulut tout peindre , et christia-
surchargea ses tableaux d'objets trop petits '"^'
ou de circonstances bizarres. Thompson
même , dans son chant de l'hiver , si supé- ^^
rieur aux trois autres, a des détails d'une merveilleux^
mortelle longueur : telle fut la seconde ^i^ia poésie,
époque de la poésie descriptive. 'i»"»
D'Angleterre elle revint en France, avec ^^^^^^
les ouvrages de Pope et du chantre des !*?« «très
Saisons. Elle eut de la peine à s'y introduire,
car elle liit combattue par l'ancien genre
italique , que M. Dorât et quelques autres
avoient fait revivre; elle triompha pourtant,
et ce liit à MM. de Lille et Saint-Lambert
qu'elle dut la victoire. Elle se perfectionna
sous la muse firançoise , se soumit aux règles
du goût^ et atteignit sa troisième époque.
Disons toutefois qu'elle s'étoit maintenue
pure, quoiqu'ignorée dans les ouvrages de
quelques naturalistes du temps de Louis
XIV , tels que Tournefort , et le père du
Tertre. Celui-ci , à une imagination vive >
282 GENIE
Parti K IL
{lu
risîij
nisine.
Livre V.
Du
tlans
ses ra
avec
joint un génie tendre et rêveur j il se sert
oetique jji^jjjg ainsi que I^afontaine , du mot de
tlu ■»• '
Chrisîia- jnélancoUe j dans le sens où nous l'em-
ployons aujourd'hui. Ainsi le siècle de
Louis XIV n'a pas été totalement privé du
véritable genre descriptif, comme on seroit
merveiiUuxy d'abord tenté de le croire 5 il étoit seule-
, ^'^^ , . ment relégué dans les lettres de nos mis-
fle la poésie, _ _
sionnaires (1). Et c'est là que nous avons
pports puisé cette espèce de style , t[ue nous
les êtres croyons si nouveau aujourd'hui,
siuiuiurcis. ^^ reste, les admirables tableaux répan-
dus dans la bible , peuvent servir à prouver
doublement que la poésie descriptive est
née, parmi nous , du christianisme. Job ,
les IProphètes , Y Ecclésiastique , et sur-tout
les JPseaumeSy sont remplis de descriptions
magnifiques . Le pseaume benedic , anima
mea y est un chef-d'œuvre dans ce genre.
Mon ame , bénis le Seigneur : Seigneur , mon
Dieu , que vous êtes grand dans vos œuvres !
(1) On en verra de beaux exemples, lors-iue nous parlerons
<les raissions.
DU CHRISTIANISME. :283
ir » 1 1 » M 1 • 1 Partie II
Vous répandez les ténèbres ^ et la mut est sur la
terre : c'est alors que les bêtes des forêts niarclient "^"®
dans l'ombre : que les ru";isseraens des lionceaux ^, . -
' i o Chiistia-
appelient la proie , et demandent à Dieu la nourri- nisme.
ture promise aux animaux. hi^
Mais le soleil s'est levé , et déjà les bètes sauvages Livre V«
se sont retirées Du
L'homme alors sort pour le travail du jour , et ac- merveiUcux,
complir son œuvre jusqu'au soir. , , . •
uans
Comme elle est vaste , cette mer qui étend au loin ses rapports
ses bras spacieux ! Des animaux sans nombre se
les êtres
meuvent dans son sein, les plus petits avec les plus surnaturels»
grands, et les vaisseaux passent sur ses ondes (i;.
Horace et Pindare sont restés bien loin
de cette poésie.
Nous avons donc eu raison de dire, que
c'est au christianisme que M. Bernardin de
Saint-Pierre doit son talent', pour peindre
les scènes de la solitude : il le lui doit ,
parce que nos dogmes, en détruisant les
divinités mythologiques, ont rendu la vérité
et la majesté aux déserts ; il le lui doit ,
(l) Pseaiitier Français , page 4-5. Traduction de
JM. de la Harpe.
284 GENIE
TxRTiE II. parce qu'il a trouvé dans le système de
Poétique Moïse le véritable système de la nature.
du
Chrisiia- Mais ici se présente un autre avantage
nisme. J^j poëte chrétien ; si sa religion lui donne
*""" une nature solitaire y il peut avoir encore
une nature habitée. Il est le maître de
Du
merveilleux, placer dcs augcs à la garde des forêts , aux
*'" cataractes de l'abyme , ou de leur confier
de la poésie, ^ ^
dans les solcils et les mondes. Ceci nous ramène
ses rapports g^^^^ êtres sumaturels ou au merveilleux
avec
les êtres du cliristianisme.
surnaturels.
CHAPITRE IV.
Si les Divinités du Paganisme ont poéti-
quement la supériorité sur les Divinités
chrétiennes.
X ouTE chose a deux faces. Des personnes
impartiales pourront nous dire : « On vous
M accorde que le christianisme a fourni,
» quant aux hommes , une partie drama-
33 tique qui manquoit à la mythologie j que
3> de plus il a j^roduit la véritable poésie
DU CHRISTIANISME. 385
w descriptive. Voilà deux avantages que Partie il
33 nous reconnoissons , et qui peuvent , à roétique
3> quelques égards , justifier vos principes , c|j,.istia-
33 et balancer les beautés de la fable. Mais nismc.
33 à présent , si vous êtes de bonne loi , -—
33 vous devez convenir que les Divinités du
33 paiianisme , lorsqu'elles agissent directe- ...
va ^ \L o tucrveUleuXj
T> ment et pour elles - mêmes , sont plus ou
, . 11' 1 de la poésie,
33 poétiques et plus dramatiques que les ^ ^
3>3 Divinités clirétiennes. 33 ses rapports
On pourroit en iu2;er ainsi à la première
J^ > o 1 ]es êtres
vue. Les Dieux des anciens partageant nos sumaïuids.
vices et nos vertus, ayant, comme nous,
des corps sujets à la douleur^ des passions
irritables comme les nôtres , se mêlant à la
race humaine , et laissant ici bas une mor-
telle postérité 5 ces Dieux ne sont qu'une
espèce d'hommes supérieurs qu'on est libre
de faire agir comme les autres hommes.
On seroit donc porté à croire qu'ils four-
nissent de plus grandes ressources à la
poésie, que les Divinités incorporelles et
impassibles du christianisme j mais, en y
regardant de plus près, on trouve que cette
2.^6 GENIE
Partie II. supériorité clraiiiati(_[ue se réduit à fort peu
Poétique ^Q chose.
du -n • >
christia- Premièrement, il y a toujours eu dans
nisine. toute religion pour le poëte et le pliiloso-
■""" plie , deux espèces de déités. Ainsi l'Etre
Livre V. , . ,,. .
abstrait, dont Tertullien et saint Augustin
Du
merveilleux ^^^^ fait de si bellcs peintures , n'est pas le
'>i^ Jehovah de David ou d'Isaïe j l'un et l'autre
de la poésie, , . / i -ni
dans sont fort supérieurs au Taeos de Platon
ses rapports g^ .^^^ Jupiter d'Homère. Il n'est donc pas
avec . .,...,,
les êtres rigoureusement vrai que les Divinités poe-
surnatureis. tiq^es des clirétieiis , soient privées de
toute passion. Le Dieu de l'Ecriture se
repent , il est jaloux , il aime , il liait , sa
colère monte comme un tourbillon : le Fils
de l'Homme a pitié de nos soulïrances; la
Vierge , les Saints et les Anges , sont émus
par le spectacle de nos misères; en général,
le JParadis est beaucoup plus occupé des
liommes que V Olymjje.
Il y a donc des passions chez nos Puis-
sances célestes, et ces passions ont ce grand
avantage sur les passions des Dieux du
paganisme , qu'elles n'entraînent jamais
DU CHRISTIANISME. 287
après elles une idée de désordre et de mal. Tahtie iî.
C'est une chose miraculeiisc, sans doute, Tottique
qu'en peignant la colère ou la tristesse du cinistia-
Ciel chrétien, on ne puisse détruire dans nisme.
l'iinaeiiiation du lecteur, le sentiment de "~~
TV
la tranquillité et de la joie j tant il y a de
sainteté et de justice dans le Dieu présenté merveiiUux,
pour notre religion. ^*^
Ce n est pas toutj car si ion vouloit ^,^^^5
absolument que le Dieu des chrétiens lût ses r.-ippnns
un être impassible, on pourroit encore 1,].^.,,.^,,
avoir des divinités passionnées aussi dra- suruatmeis.
niatiques et aussi méchantes que celles des
anciens : l'Enfer rassemble toutes les pas-
sions des hommes. Notre système tliéolo-
gique nous paroît plus beau , plus régulier ,
plus savant^ que la doctrine fabuleuse qui
confondoit hommes , dieux et démons. Le
poëte trouve dans notre Ciel les êtres par-
faits , mais sensibles , et disposés ''dans une
brillante hiérarchie d'amour et de pouvoir^
l'abyme garde ses Dieux passionnés et puis-
sans dans le mal , comme les Dieux mytho-
logiques 5 les hommes occupent le milieu,
Livre V
388 GENIE
. touchant au Ciel par leurs vertus, et aux
oe iqiie ]7jjfgj.g pg^j. ig^jj-s vices j aiiués des anges ,
Christia- liaïs dcs démous , objet infortuné d'une
nisine. guerre qui ne doit finir qu'avec le
monde.
Ces ressorts sont grands, et le poëte n'a
merveilleux P^^ ^^^^ ^^ ^^ plaindre. Quant aux actions
ou des Intelligences chrétiennes , il ne nous
^^ poésie, ^^^^ ^^^ difficile de prouver bientôt qu'elles
ses rapports sont plus vastcs et plus fortcs que celles des
avec Dieux mytliologiqucs. Le Dieu cjui régit
surnaturels, les mondes , qui roule les comètes , qui
crée l'univers et la lumière , qui embrasse
et comprend tous les temps , qui lit dans
les plus secrets replis du cœur humain 5 ce
Dieu peut-il être comparé à un Dieu qui
se promène sur un char, qui habite uu
palais d'or sur une petite montagne , et
qui ne prévoit pas même clairement l'ave-
nir ? Il n'y a pas jusqu'au foible avantage
de la différence des sexes et de la forme
visible , que nos Divinités ne partagent
avec celles de la Grèce, puisque nous avons
<Jes saintes et des vierges , et que les Anges,
DU CHRISTIANISME. 289
dans l'Ecriture , empruntent souvent la Pautie ii.
fisure hiimaine. Foétique
Mais comment préférer une sainte dont „, '.".
i Cliristia-
l'histoire blesse quelquefois l'élégance et nisme.
l«e goût , à une fraîche Naïade attachée aux -*— —
sources d'un ruisseau ? Il faut sépaier la
vie terrestre de la vie céleste de cette sainte :
sur la terre , elle ne fiit qu'une femme 5 sa
divinité ne commence qu'avec son bon-
Livn E Vi
Du
merveillenr^
Oil
delà poésie,
dans
heur, dans les régions de la lumière éter- ses rapports
nelle. D'ailleurs, il faut toujours se sou- '''^'^
les êtres
venir que la Naïade détruisoit \di poésie des- sunuiureisi.
criptive ; qu'un ruisseau représenté dans
son cours naturel , est plus agréable que
dans sa peinture allégorique 5 et que nous
gagnons d'un côté ce que nous semblons
perdre de l'autre.
Quant aux combats , tout ce qu'on a dit
contre les Anges de Milton , peut se rétor-
quer contre les Dieux d'Homère : de l'une
et de l'autre part^ ce sont des divinités pour
lesquelles on ne peut craindre , puisqu'elles
ne peuvent mourir. Mars , renversé , et
< ouvrant de son corps neuf arpens, Diane ,
2. T
l
:>90 GENIE
Partie IL donnant dcs soufilets à Vénus ^ sont aussi
Poétique ridicules qu'un ange coupé en deux, et qui
„, . . se renoue comme un serpent. Les Puis-
CliriGtia- ^
nisiue. sances surnaturelles peuvent encore pré-
— ^ sider aux combats de l'Epopée ; mais il
nous semble qu'elles ne doivent plus en
.^, venir aux mains , hors dans certains cas
ou ^u'il n'appartient qu'au goût de détermi-
dela poésie, , , i . r • j
ner 5 c est ce que la raison supérieure de
ses vapports Virgile avoit déjà senti il y a plus de dix-
^^,^^ huit cents ans.
les êtres
sui uaïuieis. Au reste y il n'est pas tout-à-fàit vrai que
les divinités chrétiennes soient ridicules
dans les batailles. Satan , s'apprêtant à
combattre Michel dans le paradis terrestre,
est superbe 5 le Dieu des armées, marchant
dans une nuée obscure , à la tête des légions
fidèles , n'est pas une petite image 5 le glaive
exterminateur, se dévoilant tout-à-coup
aux yeux de l'impie, frappe d'étonnement
et de terreur ; les saintes milices du ciel ,
sappant les fbndemens de Jérusalem , font
presque un aussi grand efFet que les dieux
ennemis de Troie, assiégeant le palais
DU CHRISTIANISME. 291
de Priain ; enfin, il n'est rien de plus Partie ir.
sublime dans Homère, que le combat d'Em- Poétique
manuel contre les mauvais anses dans ^, . .
Milton , quand , les précipitant au fond de nisme.
i'abyme , le Fils de l'Homme retient à moi- "~"
tié sa foudre de peur de les anéantir.
•c L'enfer entendit le bruit ; l'enfer vit le
-' merveilleux,
35 ciel croulant du ciel , et l'enfer eût fui ou
3î épouvanté , si ses sombres bases n'eus
« sent été profondément creusées par la «es m: poits
» main de la justice éternelle. ?>
de la poésie,
avec
les êtres
surnaturels.
CHAPITRE V.
Caractère du vrai Dieu.
\J-E S T une chose bien merveilleuse , que
le Dieu de Jacob soit aussi le Dieu de
l'Evangile -, que le Dieu qui lance la foudre ,
soit encore le Dieu de paix et d'innocence.
11 donne aux fleurs leur aimable peinture ;
Il fait naître et mûrir les fruits,
Et leur dispense avec mesure,
Et la chaleur dos jours, et la fraîcheur des nuits.
T..
292 GENIE
Partie II. Nous CFoyons ii'avoir pas besoin de preu-
Poétique yes , pour montrer combien le Dieu des
Christia- Chrétiens est poétiquement supérieur au
nisine. Jupiter antique. A la voix du premier, les
'— ~" fleuves rebroussent leur pours , le ciel se
roule comme un livre , les mers s'entr'ou-
.,, vrent , les murs des cités se renversent , les
ou morts ressuscitent , les plaies descendent
, '^' sur les nations. En lui le sublime existe de
dans
ses rapports soi-même, et il épargne le soin de le cher-
avec cher : le Jupiter d'Homère , ébranlant le
les êtres ^ '
surnaturels, ciel d'un Signe de ses sourcils , est sans
doute fort majestueux ^ mais Jéliovah des-
cend dans le chaos , et lorsqu'il prononce
le fiat lux j le fabuleux fils de Saturne
s'abyme et rentre dans le néant.
Si Jupiter veut donner aux autres dieux
une idée de sa puissance , il les menace de
les enlever tous au bout d'une chaîne : il
ne faut à Jéhovah , ni chaîne, ni essai de
cette nature.
Et quel besoin son bras at-il de nos secours 1
Que peuvent contre lui tous les rois de la terre 1
En vain ils s'uniroient pour lui faire la guerre ,
Pour dissiper leur ligue , il n'a qu'à se montrer :
DU CHRISTIANISME. 293
Il parle , et dans la pomhe il le fait tous rentrer! Partie lï.
Au seul son de sa voix la mer fuit , le ciel treini,le ; Poétique
II voit comme un néant tout l'univers ensemble ; ilu
Et les foibles mortels , vains jouets thi trépas , Chnstia-
Soiit tous devant ses yeux , comme s'ils n'étoient pas (i).
nisme.
Achille va paroître pour venger Patrocle. livre v,
Jupiter déclare aux immortels qu'ils peu- du
vent se mêler au combat , et prendre parti '"«'■''"■"^«^»'
dans la mêlée* Aussitôt tout l'Olympe delà poésie,
s'ébranle :- ^'^"*
ses rapports
A ' i / s 3vec
A«/vov, etc. (2).
les êtres
a Le père des Dieux et des hommes fait gronder surnatura's.
sa foudre. Neptune , soulevant ses ondes , ébranle
la terre immense ; l'Ida secoue ses fondemens et ses
cimes ; ses fontaines débordent ; les vaisseaux des
Grecs , la ville des TroyenSj chancellent sur le sol
flottant. »
« Pluton sort de son trône •, il pâlit , il s'écrie, etc. »
Ce morceau a été cité par tous les critir
ques , comme le dernier efibrt du sublime^
Les vers grecs sont admirables 5 ils devienr-
nent tour-à-tour le foudre de Jupiter , le
(1) Racine, Estlier.
(aj Hom. //. 1. XX , V. 56.
294 GENIE
Paitie II. trident de Neptune e!; le cri de Pluton. 11
Poétique semble qu'on entende toutes les gorges de
_, \ . l'Ida répéter le son des tonnerres , ^«'»»
Cnristia- 1 '
iiisine. «^ êêpiIxTÈ 'xaflyif 'AnTpMv rî Ssmv ts. CeS 7' et CeS COn-
"— " sonnances en ^' (on) dont le vers est rempli,
imitent le roulement de la foudre, inter-
merveilleux ^'oi^pu par des espèccs de silence "^à, Zi, -ri,
ou Sv , ri: c'est aïusi que la voix du Ciel, dans
a poésie, ^^^ tempête , meurt , et renaît tour-à-tour
SCS rapports dans la profondeur des bois. Un silence
, ^''^^ subit et pénible, des images vaeues et fan-
les êties . D D
'surnaturels, tastiques, succèdent tout-à-coup au tumulte
des premiers mouvemens : on sent, après
le cri de Pluton , qu'on est entré dans la
région de la mort; toutes les expressions
d'Homère se décolorent et deviennent
froides, muettes et sourdes, et une mul-
titude d'tS sifflantes , imitent le murmure
de la voix inarticulée des ombres.
Où prendrons-nous le parallèle , et la
73oésie chrétienne a-t-elle assez de moyens
].our s'élever à ces beautés? Qu'on en juge.
C'est l'Eternel qui se peint lui-même :
« Sa colère a monté comme un tourbillon de in-
DU CHRISTIANISME. 296
» mc'e 5 son visage a paru comme la llamme , et son Partie II.
33 courroux comme un feu ardent. Il a abaissé les Poétique
» cieux, il est tlescenJu , et les nuages étoient sous f^"-
» ses pieds. Il a pris son vol sur les ailes des Ché- '^*
, , . nisme.
» rubins 5 il s est élancé sur les vents. Les nuées
» amoncelées formoient autour de lui un pavillon ^ ^-
^ Livre V.
35 de ténèbres : l'éclat de son visage les a dissipées ,
ïï et une pluie de feu est tombée de leur sein. Le merveilleur
y> Seigneur a tonné du haut des Cieux 5 le Très-Haut ou
» a fait entendre sa voix ; sa voix a éclaté comme poésie^
33 un oraee brûlant. Il a lancé ses flèches et dissipé
^ ^ ses rapports
33 mes ennemis ; il a redoublé ses foudres qui les ont avec
33 renversés. Alors les eaux ont été dévoilées dans les êtres
3J leurs sources , les fondemens de la terre ont paru
» à découvert , parce que vous les avez menacés ,
>3 Seigneur , et qu'ils ont senti le soufle de votre
M colère. 33
ce Avouons-le, dit M. de la Harpe , dont
>3 nous empruntons la traduction , il y a
33 aussi loin de ce sublime à tout autre
>3 sublime, que de l'esprit de Dieu à l'es-
33 prit de l'homme. On voit ici la conception
33 du grand dans son principe : le reste n'en
>3 est qu'une ombre, comme l'intelligence
53 créée n'est qu'une foible émanation de
suiiiaturels.
29^ GENIE
Partie it. >j rintelligence créatrice j comme la fiction.^
Pocii lue 33 quand elle est belle , n'est encore que
55 l'ombre de la vérité, et tire tout son
>ï mérite d'un fond de ressemblance. »
CHAPITRE VI.
Des Esprits de Ténèbres.
XJES dieux du polythéisme , à-peu-près.
égaux en puissance , partageoient les mêmes
liaines et les mêmes amours. S'ils se trou-
voient quelquefois opposés les uns aux
antres, c'étoit seulement dans les querelles
des mortels : ils se réconcilioient bientât
en iDuvant le nectar ensemble.
Le christianisme, au contraire, en nous
instruisant de la vraie constitution des
êtres surnaturels , nous a montré l'empire
de la vertu , éternellement séparé de celui
du vice. Il nous a révélé des esprits de
ténèbres , machinant sans cesse la perte d^4
genre humain j et des esprits de lumière,
"iniquement occupés des moyens de le,
Ciiiistia-
11 i s me,
Ln RE V.
Du
merveilleux,
ou
de la poésie
tians
«es rapports
avec
ks êtres
Situ'uai.urcls.
DU CHRISTIANISME. 297
sauver. Delà un combat éternel, dont une Partie ir.
ïjuagination heureuse peut tirer une foule Poéiitiue
de beautés. ^, '.\.
Clinstia-
Ce irieneilleux d'un fort grand carac- nisme.
tère , en iburnit ensuite un second d'une """
moindre espèce, la Magie. Celle-ci a
, , T .... Du
ete connue des anciens ( 1 ) ; mais sous ... „
notre culte elle a acquis , comme machine ou
poétique , plus d'importance et d'étendue. '^^ a poésie,
Toutefois on doit en user sobrement , ses rapports
parce qu'elle n'est pas d'un soût assez ^^^*^
chaste : elle manque sur-tout de grandeur , surnaturelsn
car empruntant quelque chose de son pou-
voir à la nature humaine , les hommes lui
communiquent leur petitesse.
Un autre trait distinctif de nos êtres
(1) La magie des Anciens différoit en ceci de la
nôtre , qu'elle s'opéroit par les seules vertus des
plantes et des pliiltres ; tandis que parmi nous, elle
découle d'une Puissance surnaturelle , quelquefois
bonne , mais presque toijours méchante. On sent
qu'il n'est pas question ici de la partie historique et
philosophique de la Magie , considérée comme VArt
4^& AJages^
29S GENIE
Partie II. sumaturcls , sur-tout cliez les puissances
Poétique infernales , c'est l'attribution d'un carac-
Christia- ^^^^- Nous verrons incessamment quel
iiisme. usage Miltou a iait du caractère d'orgueil,
""~ donné , par le christianisme , au prince des
Livre V. . / \ 1 t
ténèbres. Ee poète pouvant en outre
merveilleux, attacher uu ange du mal à chaque vice ,
"Il dispose ainsi d'un essaim de divinités
jjlll^ '^' infernales. Il a même alors la véritable
ses iaj);)oits allégorie , sans avoir la sécheresse qui l'ac-
avec . ,
les ètics compagne j ces esprits pervers étant en
surnaturels, elïét dcs ctrcs récls, et tels que la religion
nous periuet de les croire.
Mais si les démons se multiplient autant
que les crimes des hommes , ils peuvent
aussi se marier aux accidens terribles de la
nature. Tout ce qu'il y a de coupable et
d'irrégulier dans le monde moral et dans le
monde physique , est également de leur
ressort. Il faudra seulement prendre garde,
en les mêlant aux tremblemens de terre ,
ou aux ombres d'une vieille forêt , de don-
ner à ces scènes un caractère majestueux.
H faut qu'avec un goût exquis, le poëte
DU CHRISTIANISME. -99
sache faire distinguer le tonnerre du Très- Partie 11.
Haut , du vain bruit que fait éclater un Po« ^q^^c
du
esprit perfide. Que le foudre ne s'allume cunstia-
que dans la main de Dieu 3 qu'il ne brille ^''^'^^•
jamais dans une tempête excitée par l'enfer. ""■""
Que celle-ci soit toujours sombre et sinistre^
que les nuages n'en soient point rougis par merveilleux-,
la colère . et poussés par le vent de la jus- , °", .
^ ^ ^ delà poésie,
tice ; mais que leurs teintes soient blafardes dans
et livides , comme celles du désespoir , et ^^^ rapports
"^ avec
qu'ils ne se meuvent qu'au souffle impur de \^^ ^tres
la haine. On doit sentir dans ces orages surnaturels.
une puissance, forte seulement pour dé-
truire; on y doit trouver cette incohé-
rence , ce désordre , cette sorte d'énergie
du mal , qui a quelque chose de dispropor-
tionné et de gigantesque, comme le chaos
dont elle tire son origine.
3oo G E N I E
CHAPITRE VIE
^'"•^*'«- Des Saints.
Partie II.
Poétique
du
nisme.
1 L est certain que les poëtes n'ont pas su
tirer du nierveilleux chrétien , tout ce qu'il
merveilleux, peut foumir aux Muses. On se moque des
Livre V.
Du
ou
Stl
saints et des ano,es ; mais les anciens eux-
«e la poésie, o ^
dans mêmes n'avoient-ils pas leurs demi-dieux ?
ses rapports Pytliagore, Platou , Socrate , recomman-
les êtres dent le culte de ces hommes , qu'ils appel-
ïnaturels. Jeut des héros. Honore les héros pleins ds
bonté et de lumière , dit le premier dans ses
vers dorés. Et pour qu'on ne se méprenne
pas à ce nom de héros , Hiéroclès l'inter-
prète exactement comme le christianisme
explique le nom de saint. « Ces héros ,
53 pleins de bonté et de lumière , j^ensent
35 totijours à leur Créateur, et sont tout
» éclatans de la lumière qui rejaillit de la
» félicité dont ils jouissent en lui. 53 —^ Et
plus loin, ce héros vient d'un mot grec, qui
33 signifie amour, pour marquer que pleins
», d'amour pour Dieu , les héros ne cher--
DU CHRISTIANISME. 3oi
r> client qu'à nous aider à passer de cette Partie ii.
» vie terrestre à une vie divine, et à deve- Poéti-iuc
M nir citoyens du ciel (i). 35 Les Pères de ci^-j^tia-
l'Eglise appellent à leur tour les saints des nisme.
héros; c'est ainsi qu'ils disent que le baptême '— "^
est le sacerdoce des laïques, et qu'il fait de
tous les chrétiens des rois et des prêtres j^^rveilleux
de Dieu (2). ou
-ri^ 1 Tir. tlelapoés'ej
ht, sans doute, ce sont des lieros tous ^j^^^^
ces illustres martyrs, qui, domptant les pas- ses miports
sions de leurs cœurs , et bravant la médian- , .,
" • les êtres
ceté des hommes , ont mérité , par ces tra- surnaturels.
vaux glorieux , de monter au rang des puis-
sances célestes. Sous le polythéisme , des
sophistes ont paru quelquefois plus moraux
que la rehgion de leur patrie ; mais , parmi
nous, jamais un philosophe, si sage qu'il
ait été , n'a pu s'élever au-dessus de la
morale chrétienne. Tandis que Socrate
honoroit la mémoire des justes , le paga-
nisme of&oit à la vénération des peuples ,
des brigands , dont la force corporelle étoit
^i) Hierocl. Com. in Pyth. Trad. de Dac.
(2} Hieron. Dial. c. Lucif. t. Il, p. i36.
3o2 GENIE
Partie II. la seule vertu, et qui s'étoient souillés de
Poétique tous les criincs. Si quelquefois on accor-
„, . . doit l'apothéose aux bons rois , les Tibère
Chnstia- ^ '
nisme. et les Néron n'avoient-ils pas aussi leurs
"~" prêtres et leurs temples ? Sacrés mortels ,
que l'église de Jésus - Christ nous com-
merveilleux ™ande d'iionorer, vous n'étiez ni des fbrtS;,
"" ni des puissans entre les hommes ! Nés
de la poésie, i i i i
dans souvent dans la cabane du pauvre , vous
ses rapports n'avez étalé aux yeux du monde , que
avec
les êtres d'iiumbles jours et d'obscurs malheurs !
surnaturels. N'entendra-t-on jamais que des blasphè-
mes contre une religion , qui , déifiant
l'indigence , l'infortune , la simplicité et
la vertu , a fait tomber à leurs pieds la
richesse , le bonheur , la grandeur et le
vice ?
Et qu'ont donc de si odieux à la poésie ^
ces solitaires de la Thébaïde , avec leur
bâton blanc et leur habit de feuilles de pal-
mier ? Les oiseaux du ciel les nourris-
sent (i), les hons portent leurs messages (2)
(1) Hieron. op.
(2) Théod. Hist. relig. cap. Vï.
DU CHRISTIANISME. 3o3
ou creusent leurs tombeaux ( i ) j en coin- Partie il
merce familier avec les anges, ils remplis- Poétique
sent de miracles les déserts où fut Mem- ^, . .
Cnnstia-
pliis (2). Horeb et Sinaï , le Carmel et le risme.
Liban , le torrent de Cédron , et la vallée
de Josaphat , redisent encore la gloire de
l'habitant de la cellule et de l'anachorète
Livre V.
Du
merveilleux,
du rocher. Les Muses aiment à rêver dans ou
ces anticiues monastères, remplis des om- '^ a poésie,
^ ^ dans
bres des Antoine , des Pacôme, des Benoît, ses rapports
des Basile. Les Pierre , les Jean , les Paul , ^^'' *^
les êtres
prêchant l'Evangile aux premiers iidèles , surnaturels,
dans les catacombes ou sous le dattier du
désert, n'ont pas paru aux Michel- Ange et
aux Raphaël , des sujets si peu favorables
au génie.
Nous tairons à présent , parce que nous
en parlerons dans la suite , tous ces bien-
faiteurs de l'humanité, qui fondèrent des
hôpitaux et se dévouèrent à la pauvreté , à
la peste , à l'esclavage , pour secourir des
(1) Hiei-on. in vit. Paul.
(2) Nous passons rapidement sur ces solitaires ^
parce que nous en parlerons ailleurs.
3o4 GENIE
ÎUrtie II. hommes 5 nous nous renfermerons dans le^
Poétique seules Ecritures , de peur de nous égarer
Giiristia- ^laus ce sujet si vaste et si intéressant. Est-
nisme. ce que cesElie, ces Isaïe, ces Daniel^ tous
"■" ces prophètes enfin , qui vivent maintenant
Livre V. i, , n • . ,. •
cl une éternelle vie , ne pourroient pas laire
merveilleux entendre dans un beaupoëme, leurs subii-
(^^ mes lamentions ? L'urne de Jérusalem ne
delà poésie, ,, t i i i -a
«lans ^^ peut-elie encore remplir de leurs larmes r
ses rapports n'y a-t-il plus de saules de Babylone , pour
, ^\^^ y suspendre leurs harpes détendues ? Pour
les êtres ■' -i -i
surnaturels, nous y qui, à la vérité , ne sommes pas
poètes j il nous semble que tous ces fils de
l'avenir feroient d'assez beaux groupes sur
les nuées : on les y verroit avec une tête
flamboyante j une barbe argentée descen-
droit sur leur poitrine immortelle, et l'Es-
prit divin leur sortiroit par les yeux.
Mais quel essaim de vénérables ombres ,
à la voix d'une muse chrétienne , se réveille
dans la caverne de Membre ï Abraham ,
Isaac , Jacob, Rebecca, etvoustous, eniàns
de l'Orient , rois patriarches , aïeux de
Jésus-Christ , chantez l'anticjue alliance de
DU CHRISTIANISME. 3o5
I31eu et des hommes! Redites - nous cetje Partie II.
histoire , chère au Ciel , l'histoire de Joseph Poétique
et de ses frères. Le chœur des saints rois , ^, • .•
David à leur tête , l'armée des confesseurs nisme.
et des martyrs vêtus de robes éclatantes , "— "
nous oiiriroient aussi leur jnervei Lieux ;
1 . , . , Du
ces derniers présentent au pinceau , le „ •;7„„v-
1 l ' merveilleux^
genre tragique dans sa plus grande éleva- on
\ \ 1 • Il delà poésie,
tion. Apres la peinture de leurs tourmens, ^j^^^^
nous dirions ce que Dieu fit pour ces saintes ses lapiiort?
victimes , et le don de miracles dont il , ,
' les eties
honora leurs tonibeaux. sumatureU.
Nous jDlacerions auprès de ces augustes
chœurs , les chœurs des vierges célestes ,
les Geneviève de Brabant , les Pulcherie ,
les Rosalie, les sainte Thérèse , les Cécile
de Belloy , les Lucile , les Isabelle , les
Eulalie. Le merveilleux du christianisme
est plein de ces concordances et de ces
contrastes gracieux. On sait comment
Neptune
S'élevant sur la mer,
D'un mot calme les flois
Nos dogmes fournissent une toute autre
3o6 GENIE
Paktie II. poésie." Un vaisseau est prêt à périr : l'au-
Poetuiue ji^^j^igj. ^ pa^j. ([q^ paroles mystérieuses , qui
Chrisîia- délient les âmes, remet à chacun la peine
nisine. de SCS fàutcsj il adressc au Ciel cette prière,
"""■ qui, dans un tourbillon, envoie l'esprit du
naufragé au Dieu des orages. Déjà l'Océan
erveiiieux ^® creusc, poup cngloutir les matelots; déjà
ou les vagues , élevant leur triste voix entre
apoc le, }gs pQQJ^gpg ggjj^|3lgj-^^(.Qjjjj-(T^gjj(.gj.]^gS Qj-j^a^j^tS
dans ^
ses rapports fiinèbres ; tout-à-coup un trait de lumière
, ^7^^ perce la tempête : l'Etoile des mers, Marie,
les êtres ^ ^
surnaturels, patrone des mariniers, apparoît au milieu
de la nue. Elle tient son enfant dans ses
bras , et calme les Ilots par un sourire 5
cliarmante religion, qui oppose à ce que
la nature a de plus terrible , ce que le Ciel
a de plus doux ! aux tempêtes de l'Océan,
VlW petit enfant et une tendre mère !
DU CHRISTIANISME. 007
CHAPITRE VIII. l'^^éfn^ne
Des An" es.
tiu
Cbrislia-
nisnie.
Livre V.'
J. E L est le merveilleux qu'on peut tirer
de nos Saints y sans parler des diverses merveilleux^
liistoires de leurs vies. On découvre ensuite ,,
lie la poésie,
dans la hiérarchie des Anges , doctrine dans
11*, ses iaiM)orts
aussi ancienne nue le monde , un immense '
^ ' avec
trésor pour le ])oëte. Non - seulement ces les êtres
divins messagers portent les décrets du s"™^^"-^ '•
Très-Haut, d'un bout de l'univers à l'autre 5
non-seulement ils sont les invisibles gar-
diens des hommes, ou prennent, pour se
manifester à eux, les formes les plus aima-
bles ; mais encore la religion nous permet
d'attacher des anges protecteurs à toute la
belle nature , ainsi qu'à tous les sentimens
yertueux. Quelle innombrable troupe de
divinités vient donc tout-à-coup peupler les
mondes !
Chez les Grecs , le Ciel lînissoit au som-
met de l'Olympe , et leurs Dieux ne mon-
V..
3o8 GENIE
Vknrii II. toient pas plus liant que les vapeurs de la
Poeiu|ue terre. Le merveilleux chrétien , d'accord
cinistia- avec laraison , l'astronomie , et l'expansion
uiMue. Je notre aine , s'enfonce de monde en
""^ monde, d'univers en univers, par des suc-
cessions d espace, ou 1 imagination enrayée
merveilleux^ IHssonne et recule. En vain les télescopes
•'" fouillent tous les coins du Ciel ; en vain ils
dela'}U)csie,
daiis poursuivent la comète au-delà de notre
ses rapports système , la comète enfin leur échappe^ mais
les êtres ^^^^ ii'écliappe pas à \ Archange qui la
«uruaturels. poule à soii pôle incoiiiiu , et qui , au siècle
marqué , la ramènera , par des voies mys-
térieuses , jusques dans le foyer de notre
soleil.
Le poëte clirétien est seul initié au secret
de ces merveilles. De gloires en globes , de
soleils en soleils, avec les Séraphins , les
Trônes , les Ardeurs qui régissent les
inondes , l'imagination fatiguée redescend
enfin sur la terre , comme un fleuve qui ,
par une cascade magnifique , épancheroit
ses flots d'or à l'aspect d'un couchant
radieux. On passe alors de la grandeur à la
DU CHRISTIANISME. 309
douceur des imaiies : sous l'ombraiie des Paktie il/
forêts , on parcoiirt l'empire de VAngf^ de P'x'tique
la solitude ; on retrouve dans la clarté de cijiis,;^.
la lune , le Génie des mélancolies du cœur; nisme.
on entend ses soupirs dans le frémissement """"
des bois , et dans les plaintes de Pliilomèle.
Les roses de l'aurore ne sont que la clie- jj^^rveiUeur-
veKire de VAn2:e du matin. UAnsre de la ou
.1. 1 . \ M de la poésie,
Tzzzz^ repose au milieu des cieux, ou li res- ^
semble à la lune endormie sur un nuage : ses rapports
ses yeux sont couverts d'un bandeau d'étoi- , .
•' les erres
les, ses talons et son iront sont un peu surnaturels*
rougis des pourpres de l'aurore, et de celles
du crépuscule : ^ Ange du silence le pré-
cède, et celui du mystère le suit. Ne faisons
pas l'injure aux poètes , de penser qu'ils
regardent \ Ange des mers , l' Ange des
tempêtes , l'Ange du temps , l'Ange de la
mort ) comme des Génies désagréables aux
Muses. C'est M Ange des saintes amours
qui donne aux vierges un regard céleste ,
et c'est Y Ange des harmonies qui leur fait
présent des grâces : l'honnête homme doit
son cœur hSAnge de la vertu _, et ses lèvres,
3io GENIE
Partie H. à cclui de la persiiasloïi. Rien n'eiupêcîie
Poétùjue d'accorder à ces esprits bienfaisans des attri-
Ciuistia- ^^ïts qiii distinguent leurs pouvoirs et leurs
nisme. ofïices : \ Ange de l'amitié , par exemple ,
"*■"" pourroit porter une ceinture beaucoup plus
merveilleuse cpie celle de Vénus 3 car on y
merveilleux "^'^rroit loudu par un travail divin, les con-
o'i solations de l'ame, les dévoiiemens subli-
*le la poésie, , i • •
iiaiis "^^^ ? ^^^ paroles secrètes du cœur, les joies
ses rapports imiocentes , les chastes einbrasseinens , la
religion, le charme des tombeaux , et l'im-
les êtres D ^
Bumatuiels. mortelle espérance.
CHAPITRE IX.
Application des principes étahlis dans
les Chapitres précédens. Caractère de
Satan.
J_Jes préceptes , passons aux exemples. En
reprenant ce cpie nons avons dit dans les
précédens chapitres, nous commencerons
par le caractère attribué aux mauvais anges,
et nous citerons le Satan de Milton.
DU CHRISTIANISME. 3ii
Avant le poëte anglois , le Dante et le Tautie ii.
Tasse avoient peint le monarque de l" enfer. Poétique
L'imagination du Dante , épuisée par neuf ^, ' .'^ .
cercles de torture , n'a fait de Satan enclavé nisme.
au centre de la terre , qu'un monstre "~"
atroce j le Tasse , en lui donnant des cor-
nes , l'a presque rendu ridicule. Entraîné ^^^^^ ...
par ces autorités , Milton a eu un moment ou
1 "A. 1 c . de la poésie,
le mauvais s:out cie mesurer son oacan ; , '
D ' dans
mais il se relève bientôt d'une manière ses rapports
sublime. Ecoutez le prince des ténèbres ^^^'^
^ les êtres
s'écrier, du haut de la montagne de feu , surnaturels,
dont il contemple pour la première fois
son empire :
«Adieu, champs fortunés, qu'habitent les joies
éternelles. Horreurs , je vous salue 1 je vous salue ,
monde infernal! Abyme , recois ton nouveau mo-
narque. Il t'apporte tm esprit que ni temps, ni
lieux ne changeront jamais Du moins ici
nous serons libres ; ici nous régnerons : régner ,
même aux enfers , est digne de mon ambition (i). »
Quelle manière de prendre possession
des gouffres de l'enfer !
(i) Par. Lest. Book I, v. 49, etc.
3i3 GENIE
Partie II. j^g coiiseil infernal étant assemblé , le
Poétique poëte représente Satan au milieu de son
tlu
Chvistia- sénat :
nisnie
(( Ses formes conservoient une partie de leur pri-
mitive splendeur; ce n'étoit rien moins encore f^u'un
archange tombé , une Gloire excessive un peu obs-
... curcie , comme lorsque le soleil levant, déiiouillé
merveilleux^ ' ^ ' ^
ou de ses rayons , jette un regard horizontal à travers
«le la poésie» les brouillards du matin ; ou tel que dans une éclipse,
cet astre caché derrière la lune , répand sur un©
ses raiiports
g^gj, moitié des peuples un crépuscule funeste ,, et lour-
les êtres mente les rois par la frayeur des révolutions ; ainsi
surnaturels, paroissoit l'archange obscurci , mais encore brillant
au-dessus de tous les compagnons de sa chute.
Toutefois son visage étoit labouré par les cicatrices
de la foudre , et les chagrins veilloient sur ses joues
décolorées (l). »
Achevons de connoître le caractère de
Satan. Echappé de l'enfer, et parvenu sur
la terre , il est saisi de désespoir en con-
templant les merveilles de l'univers ^ il
apostrophe le soleil : (*)
(( O toi , qui couronné d'une gloire immense j
(i) Par. Lost. B. I , v, h:)i , etc.
(*} Voyei la note F a la fia du volume.
Cil
Clnistia-
iiismc.
DU CHRISTIANISME. '3i3
laisses du liant de ta domination solitaire, tomber Partie If.
tes regards comme le Dieu de ce nouvel univers 5 Poétique
toi, devant qui les étoiles cachent leurs têtes Imini-
liées ; j'élève ma voix vers toi , mais non pas une
voix amie ; je ne prononce ton nom , à soleil , que
pour te dire combien ie hais tes rayons. Ah ! ils
•' ' ■ Livre V.
me rappellent de quelle hauteur je suis tombé ,
^ ' Du
et combien jadis je brillois glorieux au-dessus de ta fnervcilleux
sphère ! L'orgueil et l'ambition m'ont précipité. ou
J'osai, dans le ciel même , déclarer la guerre au roi ^ ap<H\sie,
ilans
du ciel. Il ne méritoit pas un pareil retoiir , lui qui ^^^ rapports
m'avoit fait ce que j'étois dans un rang éminent avec
Elevé si haut , je dédaignai d'obéir ; je crus qu'un 'es êires
11 ^ .^ K ^ siunatuiels.
pas de plus me porteroit au rang suprême , et me '
déchargeroit en un moment de la dette immense
d'une reconnoissance éternelle. . . . Oh ! poiuquoi sa
■volonté toute-puissante ne me créa-t-elle pas au
rang de quelqu'Ange inférieur ! Je serois encore
heureux; mon ambition n'eût point élé nourrie
par une espérance illimitée Misérable ! où
fuir une colère infinie , un désespoir infini? L'enfer
est par-tout où je suis; moi-même je suis l'enfer....
O Dieu , ralentis tes coups I ]N'est-il aucune voie
laissée au repentir , aucune à la miséricorde , hors
l'obéissance ? L'orgueil me défend ce mot. Quelle
honte pour moi devant les esprits de l'abvme ! Ce
ji'étoit pas par des promesses de soumission que js
3i4 ' GENIE
Partijî II. les séduisis , lorsque j'osai me vanter de subjugxier
Poétiiue le Tout-Puissant. Ah ! tandis qu'ils m'adorent sur le
''" trône des enlers , ils savent peu combien je paye cher
Cliiistia- , , , . . ,
ces ])aroies superbes, combien le eenus inteneure-
^_^__^^ luent , sous le fardeau de mes douleurs ! . . . . Mais
Livre V. *^ '^ "^^ repentois , si , par un acte de la grâce di-
vine, je remontois à ma première place ? Un
merveilleux^ rang élevé rappelleroit bientôt de hautaines pensées,
^"- les sermens d'une feinte soumission seroient bientôt
<le la poésie, , , . , ^ , . .. . , .
, démentis ; . . . . Le tyran le sait : il est aussi loin
ilans •' '
SCS rapports ^^ m'accorder la paix , que je suis loin de demander
grâce. Adieu donc , espérance , et avec toi , adieu ,
crainte , adieu , remords ] tout est perdu pour moi.
Mal ! sois mon unique Bien ! Par toi du moins, avec
le roi du Ciel je partagerai l'empire : peut-être même
régnerai-je sur plus d'une moitié , comme l'homme
et ce monde nouveau l'apprendront en peu de
temps (i).»
Quelle que soit notre admiration pour
Homère, nous sommes obligés de convenir
qu'il n'a rien de comparable à ce passage
de Milton. Lorsque tout ensemble, avec
la grandeur du sujet , la beauté de la poe'-
(i) Parad. Lost. Bock IV. From the 33, v. to th.
the iio th.
avec
les êtres
suinaiurels.
DU CHRISTIANISME. 3i5
sie, l'élévation naturelle des personnages , Partie ir.
on montre nne connoissance aussi pro- Poéiiiue
ibnde des passions, il ne faut rien deman- c,,.;,,;^.
der de plus au génie. Satan , se repentant nisme.
k la Tue de la lumière qu'il hait , parce """
, 11 1 • 77 /• -T r n ' Livre V.
qu elie lui rappelle combien tljuleleve au-
dessus d'elle ; souhaitant ensuite d'avoir j^crveilhux,
été créé dans un rang inférieur ; puis s'en- o«
durcissant dans le crime par orgueii , par ^^^^^
honte, par méfiance même de son. carac- ses rapports
tère ambitieux ; enfin , pour tout finit de ^""^^
' ' ^ les êtres
ses réflexions , et comme pour expier un surnaturels.
moment de remoids, se chargeant de l'em-
pire du mal pendant toute une éternité :
voilà certes, si nous ne nous trompons,
une des conceptions les plus subli:nes et
les plus pathétiques qui soient jamais sor-
ties du cerveau du poëte.
Au reste , nous sommes frappés dans ce
moment d'une idée que nous ne pouvons
taire. Qrdconque a quelque critique et un
bon sens pour l'histoire, pourra reconnoître
que Milton a fait entrer dans le caractère
de son Satan, les perversités deceshommes.
5i6 GENIE
Partie II. q^i ^ ygj.5 Jg milieu clu clix-septième siècle,
° l^'^"^ couvrirent l'Angleterre de deuil ; on y sent
du " ' -'
Cbristia- la même obstination , le même entliou-
nisme. siasmc , le même orgueil , le même esprit
de rébellion et d'indépendance ; on y
Livre V. 1. ■' j
„ retrouve ces fameux nivelleurs , qui , se
merveilleux, séparant de la religion de leur pays, avoienfc
°" secoué le ioue de tout gouvernement lési-
tlela poésie, . , . r , x ■ •
dans time , et s'étoient révoltés à-la-fois contre
ses rapports j^-^^ ^^ ^es hommes. Milton lui-même avoit
avec
les êtres partagé cet esprit de perdition , et pour
surnaturels, imaginer un Satan aussi détestable, il fàlloit
que le poëte en eût vu l'image dans ces
réprouvés , qui firent si long- temps de leur
patrie le vrai séjour des démons.
DU CHRISTIANISME. 817
Partie II.
CHAPITRE X. Poétique
Machines poétiques.
(lu
Clivistia-
nisme-
Vénus dans les bois de Carthage, Raphaël Livre V.
au berceau d'Eden, etc. ^"
ou
Venons aux exemples des machines <îe la poésie,
poétiques. Vénus se montrant a Enee dans ggg rapports
les bois de Carthage , est un morceau ^^^^
, . . les êtres
achevé dans le genre gracieux , cui mate?- g^natmeis.
média , etc. « A travers la forêt , sa mère ,
suivant le même sentier ^ s'avance au-
devant de lui. Elle avoit l'air et le visage
d'une vierge , et elle étoit armée à la
manière desjilles de Sparte , etc. , etc. n
Cette poésie est divine 5 mais le chantre
d'Eden s'en est beaucoup approché , lors-
qu'il a peint l'arrivée de l'ange Raphaël au
bocage de nos premiers pères.
«Pour ombrager ses formes divines, le Sérapliin
porte six ailes. Deux , attachées à ses épaules, sont
ramenées sur sou sein , comme les pans d'un laan-
3i8 GENIE
Tartie II. leaii l'oyal 5 celles du milieu se roulent autour de lui
Poétique comme une écharpe étoilée les deux der-
'" nières , teintes d'azur , battent à ses talons rapides.
Clnistia- ' , . ,
nisinc secoue ses plumes , qui répandeut des odeurs
^__,^, célestes.
Livre V. ** •'l s'avance dans le jardin du bonlieur , au tra-
■Qi, vers des bocages de myrte, et des nuages de nard et
merveilleux, d'encens j solitudes de parfums, ou la nature, dons
, , , . sa leunesse , se livre a tous ses caprices Anaiu ,
de la poésie ' ' '■
jla^s assis à la porte de son berceau , apperçut le divia
ses rapports Messager. Aussitôt il s'écrie : «Eve! accours! viens
^""^^ 35 voir ce qui est digne de ton admiration ! Regarde
les ctrrs ., .
» vers 1 orient , parmi ces arbres. Apperçois-tu celte
» forme glorieuse , qui semble se diriger vers notre
» berceau ? on la preudroit pour une autre aurore y
3J qui se lève au milieu du jour
Ici Milton, presque aussi gracieux que
Virgile , l'emporte sur lui par la sainteté
et la grandeur. Raphaël est plus beau que
Vénus, Eclen plus enchanté que les bois
de Cartilage , et Enée est un Iroid et triste
personnage auprès du majestueux Adam.
Voici un ange mystique de M. Klopstock:
Danii eikt (1er thronen (1).
(1) IMessias Erst. ces. v. 286 , etc.
surnatiuels.
DU CHRISTIANISME. 819
u Soudain le 'premier né des Trônes descend Partie II.
» vers Gabriel, pour le conduire vers le Très- Poétique
» Haut. L'Eternel le nomme £/u , et le ciel Eloa. *^^
■ni c ■ 1 ^v ' / M Clinstia-
» rlns partait que tous les êtres crées , il occupe
» la première place près de l'Etre infini. Une ^_^_^
» de ses pensées est belle comme l'ame entière de Livrb V-
» l'homme, lorsque digne de son immortalité , elle jj^^
X) médite profondément. Son regard est plus beau merveiLleuXj
33 que le matin d'un printemps , plus doux que la , ,
^ 1X71 X delà poésie,
53 clarté des étoiles , lorsque brillantes de jeunesse , dg^s
X elles se balancèrent près du trône céleste avec tous ses rapports
>î leurs Ilots de lumière , Dieu le créa le premier. Il
les êtres
53 puisa dans une aurore son corps aérien. Lorsqu'il surnaturels.
jj naquit , tout un ciel de nuages flottoit autour de
» lui ; Dieu lui-même le souleva dans ses bras , et
» lui dit en le bénissant : Créature, me voici, n
Raphaël est l'ange extérieur ; Eloa
l'ange intérieur : les Mercure et les Apollon
de la mythologie nous semblent moins
divins que ces Génies du christianisme.
Plusieurs fois les dieux en viennent aux
mains dans Homère 5 mais on n'y trouve
rien de supérieur au combat que Satan
s'apprête à livrer à Michel dans le Paradis
Terrestre, ni aux légions foudroyées par
3oo GENIE
Partie II.
Poétiijiie
(lu
surnaturels.
Emanuel^ plusieurs fois les divinités de
l'Iliade sauvent leurs héros favoris , en les
Chnstia- couvrant d'une nuée; mais cette machine
nisme. , , ^ ,
^^ a ete tres-heureusement transportée par le
Livre V. Tasse à la poésie chrétienne , lorsqu'il
r)ii introduit Soliman dans Jérusalem. Ce char
merveilleux, euveloppé de vapeurs , ce voyage invisible
delapoésie ^'^^"^ vieil enchanteur et d'un héros , au
dans travers du camp des chrétiens, cette porte
ses rapnoits \^ i»tt ' i • \ ^
g^p^ secrète dhlerodej ces souvenirs des temps
Ips êtres auticpics , jctés au milieu d'une narration
rapide, ce guerrier qui assiste à un conseil
sans être vu , et qui se montre seulement
pour déterminer Solyme aux combats; tout
ce merveilleux, quoique du genre magique,
est d'une excellence singulière.
On objectera peut-être que dans les
peintures voluptueuses, le paganisme doit
au moins avoir la préférence. Et que
ferons-nous donc d'Armide ? Dirons-nous
qu'elle est sans charmes , lorsque penchée
sur le front de Renaud endormi , le poi-
gnard échappe à sa main , et que sa haine
se change en amour f Préférerons-nous
DU CHRISTIANISME. Zix
Ascagiie, caclié par Vénus clans les bois de I'artie il
Cythère, au jeune héros du Tasse enchaîné Poétique
avec des fleurs , et transporté sur unnua^îe ^, '/^
^ '-' Clmstia-
aux îles fortunées? Ces jardms , dont le nisme.
seul défaut est d'être trop enchantés 3 ces "~~
1, -i Livre V.
amours qui ne manquent que cl un voile ,
ne sont pas assurément des tableaux si merveilleux
sévères. On retrouve dans cet épisode jus- «"
,^ , . 1 TT ' • • de la poésie,
qu a la ceinture de V enus , tant et si juste- ^^^^^
ment regrettée. Au surplus, si des critiques ses rappoita
chagrins vouloient absolument bannir la j^^ ^^^^^
magie , les anges de ténèbres pourroient surnaturels,
exécuter eux-mêmes tout ce c[u' Armicle l'ait
par leur moyen. On y est autorisé par
l'histoire de quelc|ues-uns de nos saints , et
le démon des voluptés a toujours été re-
gardé comme un des plus dangereux et des
plus puissans de l'abyme.
X
323 GENIE
Partie II.
Poétique CHAPITRE XI.
du
Chiistia-
risiiie. Suite des Machines poétiques.
Livre V.
Du
merveilleux^
ou
Son^e cîŒnce. Sonore d' A thalle.
JLe ne nous reste plus qu'à parler de deux
de la poésie, niacliines poétiques : les voyages des Dieuoc
dans
les rapports ^'- '^^^ SOngeS,
avec En commençant par les derniers, nous
surnaturel clioisirons le songe d'Enée , dans la nuit
fatale de Troie ', le héros le raconte lui-
même àDidon. Nous devons la traduction
suivante à un de nos amis :
Tempus erat , etc.
C'étoit l'heure où du jour adoucissant les peines ,
Le sommeil, grâce aux dieux , se glisse dans nos veines ;
Tout- à-coup, le front pâle et chargé de douleurs ,
Hector, près de mon lit, a paru tout en pleurs,
Et tel qu'après son char la victoire inhumaine ,
Noir de poudre et de sang , le traîna sur l'arène.
Je vois ces pieds encore et meurtris et percés
Des indignes liens qui les ont traversés.
Hél as! qu'en cet état de lui-même il diffère !
Ce n'est plus cet Hector, ce guerrier tutélaire ,
DU CHRISTIANISME. 3^3
Qui lies armes tl' Achille orgueilleux lavisstur,
Dans les murs paternels reveuoit eu vainqueur ,
Ou courant assiéger les vingt rois île la Grèce ,
Laiirnit sur leurs vaisseaux la flamme vengeresse.
Combien il est changé ! le sang île toutes parts
Souilloit sa barbe épaisse et ses cl'eveux épars ,
Et son sein ctaloit à ma Tue attendrie
Tous les coups qu'il reçut autour île sa patrie.
Moi-même il me sembloit qu'au plus grand des héros.
L'œil de larmes noyé, je parlois en ces mots :
« O des ent'ans d'Ihis la gloire et l'espérance !
Quels lieux ont si long-temps prolongé ton absence 1
O qu'on t'a souhaité! mais pour nous secourir,
Est-ce ainsi qu'à nos yeux Hector devoit s'offrir,
Quand à ses longs travaux Troie entière succombe !
Quand pi'esque tous les tiens sont plongés dans la tombe !
Pourquoi ce sombre aspect, ces traits défigurés.
Ces blessures sans nombre , et ces flaacs déchiiës'? w
Hector ne répond point; mais du fond de son ame ,
Tirant un long soupir : « Fuis les Grecs et la flamme j
Fils de ^ énus , dit-il , le destin t'a vaincu;
Fuis , hàte-toi, Priam et Pergame ont vécu.
Jusqu'en leurs fondemens nos murs vont disparoitre.
Ce bras nous eût sauvés si nous avions pu l'être.
CherEnéeî Ah! du moins dans ses ilerniers adieux,
Pergame à ton amour recommande ses Dieux ;
Porte au-delà des mers leur image chérie.
Et fixe-toi près d'eux dans une autre patrie. »
Il dit , et dans ses bras emporte à mes regards ,
La puissante Vesta qui gardoit nos rempartr,
Et ses bandeaux sacrés, et la llamme immortelle,
Qui veilloit dans son temple, et bràloit devant elle-
X..
Partie 11.
Poétique
iW
Christia-
nisme.
Livre Y.
Du
merveilleux^
ou
delà poésie,
dans
ses rapports
avec
les êtres
surnaUiKiSt
324 GENIE
Partie II. Ce soiîge mérite toute notre attention,
Poétiriue parce que c'est comme un aljrégé du génie
^, . . de Vireile, et où l'on trouve dans un cadre
iiisme. étroit j tous les genres de beautés qui lui
^""'^ sont propres.
Observez d'abord le contraste entre cet
viciyeiiieux ^^^oy^-ble sougc et l'heurc paisible où les
ou dieux l'envoient à Enée. Personne n'a su
a poésie, j-^^arquer les temDS et les lieux d'une ma-
ses rapports nière plus touchante que le cygne de
, '^] Mantoue. Ici, c'est un tombeau, là, une
1rs êtres ^ '
«uiiiaturels. aventure attendrissante, qui déterminent
la limite d'un pays j une ville nouvelle
porte une appellation antique ; un ruisseau
étranger prend le nom d'un fleuve de la
j)atrie. Quant aux heures , Virgile a pres-
que toujours fait briller la plus douce sur
l'événement le plus malheureux. De ce
contraste plein de tristesse , résulte cette
moralité philosopliique ^ que la nature ac-
complit ses loix , sans être troublée par les
ibibles révolutions des hommes.
Delà , nous passons à la peinture de
l'ombre d'Hector. Ce fantôme , qui regarde
LiVFE V.
Du
merveilleux^
DU CHRISTIANISME. 3^5
Enée en silence, ces larges pleurs, ces Paut/e il
pieds enflés , sont les petites circonstances Poétique
que choisit toujours le grand peintre , pour (-;i,j.;5jja.
mettre l'objet sous les yeux. Ce cri d'Enée: uisme.
quantum mutatus ab illo ! est le cri d'un
liéros cpii relève la dignité d'Hector, et
doiuie une vue rétroactive de toute cette
fameuse histoire de Troie. SquaUenteîn ou
l L a. ^ ' ' de la poésie,
oaroani et concretos sanguine crines.
L? dans
Voilà tout le spectre. Mais Virgile fait sou- ses rapports
dain un retour à sa manière . — V^uhicra. ... ^^ ''^
1 s ètlTS
circuni plur'una inuros accepit patrios, surnaturels.
Tout est là dedans : éloge d'Hector , sou-
venirs de ses malheurs et de ceux de la
patrie, pour laquelle il reçut tant de bles-
sures. Ces locutions, ô lux T)ardaniael
Spes , ô fldissima Teucrum ^ sont pleines
d'une chaleur véritable 5 autant elles re-
muent le cœur , autant elles rendent dé-
chirantes les paroles qui suivent. Ut te
post niulta tuorurn fanera, . . . adspicinius !
Hélas ! c'est l'histoire de tous ceux qui ont
quitté leur patrie j à leur retour , on peut
leur dire comme Enée à Hector : Faut-il
325 GENIE
Partie 11. VOUS revoir ûprès le s funérailles de tous vos
Poétiiiue procJies ! Enfin , le silence d'Hector , son
ciiristia- p^sant sonpir , SUIVI ûxxjugej eripe JlanL-
iiisine. jjùs :, font dresser les cheveux sur la tête.
— Le dernier trait du tableau mêle la double
Livre V. poésle du sougc et de la vision; qw em-
" portant , dans ses bras , la statue de Vesta ,
merveilhux,
ou et le feu sacré, on croit voir le Spectre
aela poésie, emporter Troie de la terre.
dans Ti I I I ^ r
ses rapports H y a de plus dans ce songe , une beauté
avec prise dans la nature même de la chose.
surnaturels -^^^^ ^® réjouit d' abord de voir Hector
qu'il croit vivant 5 ensuite il parle des
malheurs de Troie , arrivés depuis la niort
même du héros. L'état où il le revolt ne
peut lui rap[)eler sa destinée; il demande
d'où lui vienne Jit ces blessures y et il vous
a dit qu'o/2 l'a vu ainsi y le jour qu'il fut
traîné autour d'Ilion. Telle est l'incohé-
rence des pensées , des sentimens et des
images d'un songe.
Il nous est singulièrement agréable de
trouver parmi les poètes chrétiens , quelque
chose qui balance , et qui peut-être sur-
DU CHRISTIANISME. ^27
passe ce songe : poésie , tragique, religion,
tout est égal dans l'une et l'autre peinture ,
et Virgile s'est encore une fois reproduit
dans Racine.
Athalie , sous le portique du temple de
Jérusalem , raconte son rêve à Abner et à
Mathan.
C'étoit pendant l'horreur il'iine profonde nuit ;
Ma mère Jésabel devant moi s'est montrée ,
Comme au jour tle sa moit pompeusement parée;
Ses malheurs n'avoicnt point aljaltii sa fierté :
Même elle avoit encor cet éclat emprunté ,
Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage ,
Pour réparer des ans l'irréparable oulrage.
« Tremble , m'a-t-elle dit, fille àii;ne de moi ,
>> Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aus^i sur toi :
» Je te plains de tomber dans ses mains redoutables ^
»> Ma fille. » En achevant ces nu>ts épouvantables ,
Son ombre vers mon lit a paru se baisser ,
Et moi , je lui tendois les bras pour l'embrasser ;
Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange
D'os et de chairs meurtris et traînés dans la fange ;
Des lambeaux pleins de sang et des membres aftreux,
Que des chiens dévorans se disputoieni entre eux.
Il seroit mal- aisé de décider ici entre
Virgile et Racine. Les deux songes sont
pris également à la source des différentes
Patitie II.
Poétique
du
Cliristia-
nisine.
Livre V.
Du
merveilleux^
ou
delà poésie,
dans
ses rajjports
avec
les êtres
surnaturels*
328 GENIE
Partie II. j-gligJoj-is des deux poëtes : Virgile est plus
oetique jjiélancollf|ue , Racine plus terrible : le
christia- dernier eût manqué son but , et auroit mal
iiisme. connu le génie sombre des dogmes hébreux,
si, à l'exemple du premier, il eut amené
le rêve d'Atlialie dans une heure pacifique:
merveilleux j comuie il va tenir beaucoup , il promet
beaucoup par ce vers :
X'IVRE V
Du
ou
de la poésie,
dans
ses rapports
avec
les êtres
suinaturels.
C'étoil pemlant l'iiorrciir d'une profonde nuit.
Dans Racine , il y a concordance , et
dans Virgile , contraste d'images.
La scène annoncée par l'apparition
d'Hector , c'est-à-dire , la nuit fatale d'un
grand peuple et la fondation de l'Empire
romain , seroit bien plus magnifique que la
chute d'une seule reine , si Joas, en rallu-
mant le fianibeau de David , ne nous mon-
troit dans le lointain le Messie et la révolu-
tion de toute la terre.
La même perfection se remarque dans
les vers des deux poëtes : toutefois la poésie
de Racine nous semble plus belle. Quel
Hector paro'it au premier moment devant
DU CHRISTIANISME. 329
Enée , quel il se montre à la fin : mais la Paktie 11.
pompe , mais l'éclat cmprimlé de Jésabel , Poétique
(lu
« Pour réparer des ans l'irréparable outrage, » Clinstia-
nisme.
suivi tout-à-coup, non d'une forme entière, ^.^mm
mais i^^^ '^^^ ^'•
Du
« de lambeaux affreux merveilleux^
w Que lies chiens dévorans se dispuloieiit entre eux. » ou
de la poésie,
est une sorte de changement d'état , de dans
péripétie , qui donne au songe de Racine ^^^ rajjpovts
une beauté qui manque à celui de Virgile, les ètrrs
Enfin, cette ombre d'une mère qui se baisse ^"^"^^"'^ ^*
vers le lit de sa lille , coinme pour s'y ca-
cher, et qui se transforme tout-à-coup en
os et en chairs meui^trîs , est une des ces
beautés vagues, de ces circonstances terri-
bles de la vraie nature du fantôme.
33o GENIE
Partie II,
Poétique CHAPITRE XII.
du
Christia-
nisme.
Suite des Machines poétiques.
iN ous touclions à la dernière des macliines
les êtres
surnaturels.
Livre V.
Du Voyage des Dieux Homériques. Satan,
irnwei mxy allant à la découverte de la Création.
ou
de la poésie,
dntis
ses rapports
avec poétiques , c'est-à-dire , aux voyages des
êtres surnaturels. C'est une des parties du
merveilleux , dans laquelle Homère s'est
montré le plus sublime. Tantôt il raconte
que le char du dieu vole comme la pensée
d'un voyageur qui se rappelle , en un ins-
tant, tous les lieux qu'il aparcourusj tantôt
il dit :
Autant qu'un bouinio assis aux rivages des mers
Voit d'un roc élevé d'espace dans les airs,
Autant des immortels les coursiers intrépides
En franchissant d'un saut (i).
Quoi qu'il en soit du génie d'Homère ©t
(i) Boileau dans Longin.
DU CHRISTIANISME. 33i
de la majesté de ses dieux, son merveilleux Partie ii.
et toute sa grandeur vont encore s'éclipser Poétique
devant le uicneïlleux du christianisme. p. ■ ,•
Satan arrivé aux portes de l'Enlér , que le nisme.
Péché et la Mort lui ont ouvertes , se pré- """"
pare à aller à la découverte de la création.
Du
, ., _ , , . merveilleux,
Like a lurnase moiitli (i).
ou
• ••• de la yjocsîe^
The suddcu view dans
Of ail this world at once. ses rappoit*
avec
« Les portes de Venfer s'ouvrent vomis- ^^^ ^^^^^
. surnaturels,
sant , comme la bouche d'une fournaise , des llocons
de fumée et des flammes rouges. Soudain aux regards
de Satan , se dévoilent tous les secrets de l'anticj^ue
abyme 5 océan sombre et sans bornes , où les temps ,
les dimensions et les lieux viennent se perdre , où
l'ancienne Nuit et le Chaos , aïeux de la nature ,
maintiennent ime éternelle anarchie , au milieu des
rugissemens d'une éternelle guerre ^ et régnent par
la confusion. Satan , arrêté sur le seuil de l'enfer y
regarde dans le vaste gouffre , berceau et peut-être
tombeau de la nature j il pèse en lui-même les dan-
gers du voyage. Bientôt déployant ses vastes ailes,
(.1) Par. Lost. Bock II, v. 883-io5o; Book III, v. 5oi-54]«
Des vers passés çà et là.
du
Christia-
nisme.
332 GENIE
Partie II. et repoussant du pied le seuil fatal , il s'éIè^'e dans
Poétique <î^s tourbillons de fumée. Porté sur ce siège nébu-
leux , long-temps il monte avec audace 5 mais la
va])eur, graduellement dissipée , l'abandonne au
^^^ mib'eu du vide. Surpris , il redouble en vain le
LivKE V Jwouvement de ses ailes , et comme un pioids mort,
^ il tombe.
Du
meneilleux, n L'instant oiî je chante verroit Oîicore sa chute, si
1 , , . l'explosion d'un nuage tumultueux rempli de soufre
ce la poésie, 10 i
dans 6t <le flamme , ne l'eût élancé à des hauteurs égales
SCS I apports aux profondeurs où il étoit descendu. Jeté sur des
terres molles et tremblantes, à travers les élémens
épais ou subtils. ... il marche , il vole , il nage , il
rampe. A l'aide de ses bras , de ses pieds , de ses
ailes , il franchit les syrles , les détroits , les mon-
tagnes. Enfin ^ une universelle rumeur , des voix et
des sons confus viennent avec violence assaillir son
oreille. Il alonge aussitôt son vol de ce cAté , lésolu
d'aborder l'Esprit inconnu de l'abyme , qui réside
dans ce bruit , et d'apprendre de lui le chemin de la
lumière.
3> Bientôt il apperçoit le trône du Chaos, dont le
sombre pavillon s'étend au loin sur le gouffre im-
mense. La Nuit, revêtue d'une robe noire, est
assise à ses côtés : fille aînée des Etres , elle est
l'épouse du Chaos. Le Hasard , le Tumulte , la Con-
fusion , la Discorde aux mille bouches , sont les
avec
\es êtres
surnaturels
DU CHRISTIANISME. 333
ministres (le ces divinités téiiébreiises. Satan j)aroit I -'^"^'b II.
devant eux sans crainte. I oétique
» Esprits de l'Abyme , leur dit-il, Chaos , et voils ^ /.' .
antique Nuit, je ne viens point pour épier les secrets uisme.
de vos royaumes, . . . apprenez-moi le chemin de la ^i^
lumière, etc. » Livre V.
Le vieux Chaos répond en mugissant : « Je te con- d,i
nois , ô étranger ! . . . . Un monde nouveau pend au- mcrveilleuxj
dessus de mon empire , du cote ou tes levions tom-
^ ' ^ de la poésie,
bèrent. Vole , et hâte-toi d'accomplir tes desseins. ji^^g
Ravages , dépouilles , ruines, vous êtes les espé- ses rapports
rances du Chaos ! » "^^^
les êtres
Il dit : Satan plein de joie s'élève avec surnaturels.
une nouvelle vigueur ; il perce comme une pyramide
de feu , l'atmosphère ténébreuse Enlîu
l'influence saci-ée de la lumière commence à se faire
sentir. Parti des murailles du ciel , un rayon pousse
au loin , dans le sein des ombres , une douteuse et
tremblante aurore : ici la nature commence , et le
Chaos se retire. Guidé par ces mobiles blancheurs ,
Satan , comme un vaisseau long-temps battu de la
*empête , reconnoît le port avec joie , et glisse plus
doucement sur les vagues calmées. A mesure qu'il
avance vers le jour , l'empyrée avec ses tours d'opales
et ses portes de vivans saphirs, se découvre à sa vue.
Enfin , il apperçoit au loin une haute structure ,
dont les marches magnifiques s'élèvent jusqu'aux
334 GENIE
Partie II. , i • i n t i • . • i
remparts du ciel rerpendiculiUremeiit au pied
roctique jjgg degrés mystiques , s'ouvre nu passage vers la
du
„, . . t'^îrre Satan s'élance sur la dernière marche ,
Clmstia- '
iiisme. et plongeant tout-à-coup ses regards dans les pro-
■MM fondeurs au-dessous de lui ^ il découvre , avec un
Livre V. immense étonneinent, tout l'univers à-la-fois.
Du .
merveilleux^ Pour tout liomiiie impartial, une religion
ou qui a l'ourni un tel meiyeilleux , el qui de
', ' plus a donné l'idée des amours d'Adam et
clans J
ses rapports d'Eve, n'est pas une religion anti-poétique,
, ' ., Ou'est-ce que Junon allant aux bornes de la
les eires »- l
surnaturels, terre eu Ethiopie , auprès de Satan remon-
tant du fond du chaos jusqu'aux frontières
de la nature ? Il y a même dans l'original un
efï'et singulier que nous n'avons pu rendre ,
et qui tient, pour ainsi dire, au défaut
général du morceau : les longueurs que
nous avons retrancliées , semblent alonger
la course du prince des Ténèbres , et don-
ner au lecteur un sentiment vague de cet
infini au travers duquel il a passé.
DU CHRISTIANISME. 335
CHAPITRE XIII.
L' E X F E R C il R É T I E Ts.
Partie II.
Poétique
(lu
Clnistia-
iiisiiie.
Livre V.
Jcjntre plusieurs dilïérences fjui dlstin- Du
guent l'Enfer chrétien du Tartare antique, " " ^"^'
une sur-tout est très-remarquable : ce sont de la poésie,
dans
les tourmens qu'éprouvent eux-mêmes les
ses rapport»
démons. Pluton, les Juges, les Parques et
avec
les Furies , ne soulfroient point avec les ^^^ ^^'"^^
surnaturels.
coupables. Les douleurs de nos puissances
infernales sont donc un moyen de plus pour
l'imagination, et conséquemment un avan-
tage poétique que notre enfer a sur l'enfer
des anciens.
Dans les champs Cimraériens de l'Odys-
sée , le vague des lieux , les ténèbres , l'in-
cohérence des objets , la fosse où les ombres
viennent boire le sang , donnent au tableau
quelque chose de formidable , et qui peut-
être ressemble plus à l'enfer chrétien , que
le Ténare de Virgile. Dans celui-ci, l'on
remarque les progrès des dogmes philoso-
oj6 GENIE
Partie II. phiquesdela Grèce. Les Parqiies, le Cocyte,
Poétique le Styx se retrouvent avec tous leurs détails
ciiristia- daiis les ouvrages de Platon. Là commence
lusine. xme distribution de cliâtimens et de réconi-
""* penses inconnue àliomère. Nous avons déia
Livre V. . .
lait remarfjuer (i) que le malheur, l'indi-
mcrveiiieux, geuce et la ibiblesse étoient, après le trépas,
*>" relégués , par les pavens , dans un monde
ilelapoésie, . , . , , • •
jians aussi peiiible que celui-ci. O religion de
ses rapports Jésus-Clirist-, VOUS ii'avez point ainsi sevré
avec
les êtres i^os ames ! Nous savons qu'au sortir de ce
surnatuiuls. moude de tribulations , nous autres misé-
rables , nous trouverons un lieu de repos ^
et si nous avons eu soif de la justice dans
le temps , nous en serons rassasiés dans
l'éternité. SltluiU justitiam ijjai satu-
rahiLTitui^ (2).
Si la philosophie est satisfaite, il ne nous
(1) Première partie, sixième livre.
(2) L'injustice Jes dogmes infernaux étoit si ma-
nifeste chez les Anciens , que Virgile même n'a pu
s'empêclier de la remarquer. *
.... Sortcmjue anlmo miseratus inîguam.
DU CHRISTIANISME. 33/
sera pas très-difHcile peut-être de con- Partie ii:
vaincre les Muses. A lavéritc, nous n'avons Poéti ]ue
point d'Enfer chrétien traité d'une manière ^, '/^
irréprochabie. Ni le Dante , ni le Tasse , ni nisme.
Milton ne sont parfaits dans la peinture des """"
lieux de douleur. Cependant quelques mor-
ceaux excellens échappés à ces grands .„
i i^ îJ merveilleux^
maîtres , prouvent que si toutes les parties on
du tableau avoient été retouchées avec '*" ^ poésie,
dans
le même soin , nous posséderions des ses rapports
enfers aussi poétiques que ceux d'Homère , ^''^^
i- i- 1- les eties
et de Virgile. sumaiarels.
a.
Poéii.]iie
«lu
ClirJsiia-
i\isine.
338 GENIE
CHAPITRE XIV.
Parallèle de l'Eisfer et du Tartaré.
Livre V. Entrée de l' Averiie. Torte de l'Enfer du
^^" T)ante. Didon, Françoise d'ArbninOi,
Tourmens des coupables.
tnervsilleuXj
ou
tle la poésie
dans
ses va p ports
avec
les eues ^^^j admirable.
Sui'iiatui'cls.
JL' ENTRÉE de l'Averne dans le sixième
livre de l'Enéide, oiFre des vers d'un tra-
Ibant obscuri solâ sitb nocte per umbram ,
Perque domos ditis vacuas et iiiania régna.
JPallentesque habitant tnorbi , tristisque senectus ^
EtmetuSj et malesuada famés , et turpis egestas*
Terribiles visu forma ; letumque laborque ,
Tum consanguineus leti sopor , et mala mentit
Gaudia.
Il suffit de savoir lire le latin , pour être
frappé de l'iiarmonie lugubre de ces vers.
Vous entendez d'abord mugir la caverne où
marchent la Sibylle et Enée : Ibant obscuri
solâ sub nocte per umbrani / puis tout^à*
Livre V-
de la poésie,
dans
bu CHRISTIANISME. 339
toup vous entrez dans des espaces déserts , PAmiE il,
dans les royaumes du vide ^ Perçue donios Poétique
ditis vacuas et inaniaremia. YïenneA\[.en- ^, . .
suite des syllabes sourdes et pesantes , qui nisme.
rendent admirablement les pénibles sou])irs
des enfers. Tristisque senectus^ et metus—
Letumque y laborque ; consonnances qui ,„g,j,^,7/ju;f
prouvent , au reste , que les anciens n'igiio-
roient pas l'espèce de beauté attachée pour
nous à la rime. Les Latins , ainsi que les «es rapports
Grecs , employoient la répétition des sons j^^ ^^ .^^
dans les peintures pastorales , et dans les surnatmeis.
harmonies sombres.
Le Dante, comme Enée, erre d'abord
dans une forêt sauvage, qui cache l'entrée
de son enier 5 rien n'est plus effrayant que
cette solitude. Bientôt il arrive à la porte ,
où se lit la fameuse inscription :
Pcr me si va, nella cittii dolente :
Per me si vk , nell' eterno dolore :
Per nie si va , tia la perdiita genfè.
Lassât' o'jni speranza , voi ch' entrate.
Voilà précisément la même sorte de
Y..
34o GENIE
rvRTiF. II. beautés que dans le poëte latin. Toute
Poétique oreille sera fi'appée de la cadence nionotcn3
_, \ . de ces rimes redoublées, où semble retentir
Chnstia- '
iiisnie. et expirer cet éternel cri de douleur , qui
°°™" remonte du fond de l'abyme. Dans les trois
per me si va , on croit entendre \e glas de
.,. l'affonie du chrétien. Le lassât' o fini spe-
ou ranza est comparable au plus grand trait
ap*- ^it*> jg l'Enfer de Virgile.
il H us O
ees rapports Miltou , à l'exemple du poète de Man-
, ' '.* ^ toue , a placé la mort à l'entrée de son
les êtres " A
surnaturels, eufér {Letum) , et le péché, qui n'est
que le fiiala mentis gaudia, les joies cou-
pables du cœur. Il décrit ainsi la j^remière.
The otlier shape , etc.
a L'autre forme ( si on peut appeler de ce nom ce
qui n'avoit point de formes) , se tenoit debout à la
porte. Elle étoit som.bre comme la nuit , hagarde
comme dix furies ; sa main brandissoit un dard af-
freux , et sur cette partie qui sembloit sa tête ^ elle
portoit l'apparence d'une couronne. »
Jamais fantôme n'a été représenté d'une
manière plus vague et plus terrible. L'ori-
DU CHRISTIANISME. 341
gliie de la Mort, racontée par le Péché ; la Partie il.
manière dont les échos de l'Enfer répètent Poétique
le nom redoutable, lorsqu'il est prononcé ci,,i>,tia-
pour la première fois 5 tout cela est une nisme.
sorte de noir sublime , inconnu de l'anti- _
Livre V.
quite (1). ^_^
merveilleuXy
(1) M. Harris , (ians son Hei'mès , a remarqué que ou
le genre masculin , attribué à la Mort par Milton ^ * ^ '^ P^*^*' »
tlans
forme ici une grande beauté. S'il avoit dit sliook her ^^^ rapports
dart , au lieu de shook his dart , une partie du su- avec
blime disparoissoit. La mort est aussi du genre mas- 1^* aives
T ' n T, ■ » 1? r -^ j surnatuielï/
culiu en grec, «valos. liacine même ia lait de ce
genre dans notre langue ,
« La Mcrt est le seul Dieu que j'osois implorer. «
Que penser maintenant de la critique de M. de Vol-
taire , qui n'a pas su , ou qui a feint d'ignorer, que
la mort , death en anglois , pouvoit être à A'olonté
du genre masculin , féminin ou neutre ; car on lui
peut appliquer également les trois pronoms her ,
his et its. M. de Voltaire n'est pas plus heureux su?
le mot sin y péché ^ dont le genre féminin le scanda-
lise. Pourquoi ne se fàclioit-il pas aussi contre ce3
vaisseaux, ships , man ofv/ar^ qui sont (ainsi qu'en
lutin et en vieux francois) si bizarrement du genr#
342 GENIE
Partie II. Eli avancaiit clans les enfers , nous shÎ-î
Poétifiue vrons Enée au champ des larmes, lugentes
ciiiistia- campi. Il y rencontre la malheureuse.
nLsme. Diclon \ il l'apperçoit dans les ombres d'une
forêt , comme oïl voit , ou comme on croit
voir la lune nouvelle se lever à travers les-
Livre Y.
Du
merveilleux
ou
, , Qualem primo qua surpere mense
lie la poésie, . ., ., , ., ,
. jiut videt autvidisse putat per nubila lunam.
suinatmels.
dans
ses rapports rp . ^ ^■> a^
1 ont ce morceau est d un goût exquis ;
les êtres maîs le Dante est peut-être aussi touchant
dans la peinture des campagnes des pleurs.
Virgile a placé les amans au milieu des
bois de myrthe et des allées solitaires ; le
Dante a jeté les siens dans un air vague et
parmi les tempêtes qui les entraînent éter-
féminin ? En général, tout ce qui a étendue , capa-
cité ( c'est la remarque de M. Hermès ) ; tout ce qui
est de nature à contenir , se met en anglois axi
féminin , et cela par une logique fort simple , et
même fort touchante , car elle découle de la mater-
nité ^ tout ce qui implique faiblesse ou séduction
suit la même loi. De-là Milton a pu et dû , en per-
^nnifiant le péché , le faire du genre féminin.
DU CHRISTIANISME. 343
nellement : Fun a donné pour punition à ^^^"^^^ ^^'
l'amour ses proT)res rêveries , l'autre en a "'^'"i"®
^ ■' liu
cherché le supplice dans l'image des désor- chustia-
dres que cette passion fait naître. Le Dante ^"s.nc.
arrêteun couple malheureuxau milieu d'un ,
^ Livre V«
tourbillon : Françoise d'Arimino , inter- ^
' •» ^ Du
rogée par le poète , lui raconte ses malheurs mcncuieuxy
et son amour : , , . .
delà poésie,
dans
Noi leggeramo , etc ses rapports
avec
les êtres
«X Nous lisions un jour , dans un doux loisir , surnaturels,
comment Paniour vainquit Lancelot. J'étois seule
avec mon amant, et nous étions sans défiance : plus
d'une fois nos visages pâlirent, et nos yeux troublés
se rencontrèrent ; mais un seul instant nous perdit
tous deux. Lorsqu'enfin Plieureux Lancelot cueille
le baiser désiré , alors celui qui ne me sera plus
ravi , colla sur ma bouclie ses lèvres tremblantes i,
et nous laissâmes échapper le livre , par qui nous
fut révélé le mystère de l'amour (i). a
(i) Nous empruntons la traduction de M. de Ri-
Tarol. Si toutefois nous osions proposer nos doutes,
peut-être que ce tour élégant , nous laissânita
échapper le livre ^ par cjiii nous fut révélé le mystère
344 GENIE
Tap.tie îi. Quelle simplicité admirable dans le récit
Poétique tle Françoise , et quelle délicatesse dans le
Chiistia- *^^^^^ ^^^ ^^ termine ! Virgile n'est pas plus
risnie. cliastc dans le quatrième livre de l'Enéide ,
"~" lorsque Junon donne le signal , dant sig-
num. L est encore au christianisme que ce
merveilleux n^orccau doit uiic partie de son pathétique 5
o" Françoise est punie pour n'avoir pas su
de la poésie, , . ^ . ,
dans résister a son amour, et pour avoir trompe
ses rapports la foi coiijugale : la justice éternelle de la
avec 1. . , . . , -i,
les êtres rehgion contraste avec la pitie que 1 on
fiurnatuiels. reSsent pour une fbible femme.
Non loin du champ des larmes , Enée
voit le champ des guerriers ^ il y ren-
contre JDeîphobe cruellement mutilé. Tout
intéressante qu'est son histoire , le seul
nom d'Ugolin rappelle un morceau fort
supérieur. On conçoit que M. de Vol-
taire n'ait vu dans les feux d'un enfer
chrétien , que des objets burlesques ;
de r amour ^ ne rend pas tout-à-fait la naïveté d«
ce vers :
Quel giorno piùnon vi Irggcmmo avante.
DU CHRISTIANISME. 3.(5
111 ••, . Fautif, II.
înais on le demande aux poètes , qui ne
y c ' • Poétique
sont pas tout-a-iait convaincus par son ,i„
autorité , s'il ne vaut pas autant y trouver Cnnstia-
nisme.
le comte Ugolin , et matière à des vers aussi ^^^
tragiques que ceux de l'OEdipe. LivkeV.
Lorsque nous passons de tous ces détails Du
à une vue eénérale de \ Enfer et du Tar- "•'^"'^' "' '
o ^ ou
tare , nous voyons dans celui-ci les Titans ae la poésie
foudroyés, Ixion menacé de la chute d'im g, ^ rapports
rocher , les Danaïdes avec leur tonneau , ''^^'^
les êtres
Tantale trompé par les ondes, etc. sarnatureis.
Soit que l'on commence à s'accoutumer
à l'idée de ces tourmens j soit cpi'ils n'aient
rien en eux-mêmes qui produise le terrible,
parce qu'ils se mesurent sur des fatigues
connues dans la vie j il est certain qu'ils
font peu d'impression sur l'esprit. Mais
voulez-vous être remué \ voulez-vous savoir
jusqu'où l'imagination de la douleur peut
s'étendre j voulez-vous connoître la poésie
des tortures et les hymnes de la chair et
du sang ? descendez dans l'enfer du Dante.
Ici , des ombres sont ballotées par les
tourbillons d'une tempête 5 là, des sépui-
34^ GENIE
cres embrasés renferment les fauteurs de
^^ l'hérésie. Les tyrans sont plongés dans un
ciiristia- fleuve de sang tiède 5 les suicides, qui ont
dédaigné la noble nature de l'iiomme, ont
Livre V rétrogradé vers la plante; ils sont trans-
j),j formés en arbres racliitiques , qui croissent
merveilleux, daus un sable brûlant j et dont les harpies
, , ,. arrachent sans cesse des rameaux. Ces âmes
«le la poésie
dans ne reprendront point leurs corps au jour
î'poi s ^^ j^ résurrection : elles le traîneront dans
avec '
les èires l'affreuse forêt , pour le suspendre aux
Buiiiatmeis. ^ranches des arbres , auxquelles elles sont
attachées.
Et qu'on ne dise pas qu'un auteur grec
ou romain eût pu faire un Tartare aussi
ibrmidable que l'enfer du Dante. D'abord
cette remarque , fût-elle vraie , ne conclu-
roit rien contre les moyens poétiques de
la religion chrétienne ; mais il suffît d'avoir
quelque connoissance du génie antique ,
pour convenir que le ton sombre de l'enler
du Dante , ne se trouve point dans la
théologie payenne , et qu'il aj^partient aux
dogmes menaçons de notre Foi,
pu CHRISTIANISME. 34/
Parti e I'L.
C PI A P I T R E XV.
Du' Purgatoire.
l'octifiue
Christia»
iiisme.
merveilleux^
ou
VJn avouera du moins que le Purgatoire livre V.
ofïre aux jDoëtes chrétiens lui genre de Du
nierveilleux inconnu de l'antiquité (i), (*)
Il n'y a peut-être rien de plus favorable <ie la poésie,
aux Muses , que ce lieu de purification , ' ^^^
■'• ^ ses rapports
placé sur les confins de la douleur et de la avec
• • \ • . ' • 1 . ' les êtres
loie , OU Viennent se reunir les sentiinens ,
-' ^ suniatuicLs..
confiis du bonheur et de l'infortune. La
gradation des soufïrances en raison des
fautes passées 5 ces ames^ plus ou inoms
heureuses , plus ou moins brillantes, selon
qu'elles approchent plus ou moins de la
double éternité des plaisirs ou des peines ,
(i) On trouve quelc|ue trace de ce dogme dans
Platon et dans la doctrine de Zenon. ( Vid. Diog.
Laert. ) Les poètes paroissent aussi en avoir eu quel-
qu'idée {Eneid. lib. VI). Mais tout cela est vague,
sans suite et sans but.
^) Voyez la no [^ G à la fin du volume.
348 GENIE
Partie II. pourroieiit foumir des accords touclians
Poétique à la lyre. Le purgatoire surpasse en poésie
. . le Ciel et l'Enfer, en ce f[u'il présente un
nisme. avenir qui manque aux deux premiers.
"~" Dans l'Elysée antique , le fleuve du Léthé
n'avoit point été inventé sans beaucoup de
.„ srâce; mais toutefois on ne sauroit dire
merveilleux, «-J ^
on que les ombres qui renaissoient à la vie sur
delà poésie, i i ' ta
, ses bords j présentassent la même progres-
ses lajiports sion poétique vers le bonheur que les âmes
^''^^ du Turgatoire. Quitter les campagnes des
•untaturcia. Mâucs lieurcux pour revenir dans ce
monde , c'étoit passer d'un état parfait à
un état qui l'étoit moins ^ c'étoit rentrer
dans le cercle , renaître pour mourir, voir
ce qu'on avoit vu. Toute chose dont l'es-
prit peut mesurer retendue , est petite : le
cercle , qui chez les anciens exprimoit
l'éternité , pouvoit être une image grande
et vraie \ cependant il nous semlîle qu'elle
tue l'imagination , en la forçant de tour-
ner dans ce cerceau redoutable. La ligne
droite prolongée sans lin , seroit peut-
être plus belle , parce qu'elle jetteroit la
DU CHRISTIANISME. 349
pensée dans un vague effrayant, et feroit Paittie it.
marcher de front trois clioses qui paroissent Poétique
s'exclure , l'espérance , la mobilité et l'éter- '!" .
llité. r.isMic.
Deux ressorts admirables produiroient "■""
ensuite dans le P/^/'i^wi^oir/? tous les charmes '^^'^^ '
du sentiment : le premier est le rapport à „,(,rtc^7/e!;3-'
établir entre le châtiment et l'oiFense. Que ou
1 . . , . , f \ \ (le la poésie,
cle peines ingénieuses réservées a une mère ^^^^^^
trop tendre , à une fille trop crédule , à un s?s rapport»
jeune homme trop ardent! Et certes , puis- ^J^ -j^.^^
que les vents, les feux, les glaces prêtent surnaturels.
leurs violences aux tourmens de l'Enfer ,
pourquoi ne trouveroit-on pas des souf-
frances plus douces dans les chants du ros-
signol , dans les parfums des fleurs , dans le
bruit des fontaines , ou dans les afïections
purement morales ? Hom-ère et Ossian ont
chanté les plaisirs de la douleur : a^vi^v
T£ Tap-sra/xE^Ba. >ov<v , tJie joy of grief .
Le second moyen poétique attaché à la
nature du Vurgatoire , naît de ce dogme
qui nous apprend que les prières et les
bonnes œuvres des mortels hâtent la déli-
35o GENIE
jPxRTiE II. vrance des âmes. O admirable commercé
Poétique entre le fils vivant et le père décédé ! entré
ciuMia- ^^^^^^^ Gt la fille ! entre l'époux et l'épouse !
nisnie. entre la vie et la mort ! Que de choses
""^ attendrissantes dans cette doctrine ! Ma
vertu , a moi cnetit mortel , devient un bien
merveilleux, commuii pour tous Ics chrétieus 5 et de
^^ même que j'ai été atteint du péché d'Adam^
«le la poésie,
ji3,js ma justice est passée en compte aux autres.
ses rapports Poëtcs clirétieus , les prières de vos Nisus
les êtres atteindront un Euryale au-delti du tom-
atuuatiirels. beau j VOS riclics pourront partager leur
superflu avec le pauvre j et pour le plaisir
qu'ils auront eu à faire cette simple , cette
agréable action , Dieu les en récompensera
encore , en retirant leur père et leur mère
d'un lieu de peines I C'est une bien belle
chose d'avoir, par l'attrait de l'amour,
forcé le cœur de l'homme à la vertu , et de
penser que le même denier qui donne le
pain du moment au misérable , donne peut-
être à une ajne délivrée , une place éter-
nelle à la table du Seigneur.
DU CHRISTIANISME. 35i
Partie 12.
CHAPITRE XVI. Foéù^^^
du
Paradis.
Cliristia-
nisiiic.
ou
a poéoie
il ans
ses rapports
avec
L Livre V.
E trait qui distingue essentiellement le j^^^
Paradis de YEl-ysée , c'est que dans le pre- merMUUur^
mier, les âmes saintes habitent le Ciel avec jg \
Dieu et les Anges , et que dans le dernier >
les ombres heureuses sont séparées de
l'Olympe. Le système philosophique de ^^s êtres
Platon et de Pythagore, qui divise l'ame en
deux essences , le char subtil qui s'envole
au-dessous de la lune, et l'é'jpr/^ qui re-
monte vers la divinité 5 ce système, disons-
nous , n'est pas de notre compétence , et
nous ne parlons que de la théologie poé-
tique.
Nous avons fait voir dans plusieurs en-
droits de cet ouvrage , la différence qui
existe entre la félicité des Elus et celle des
Mânes de l'Elysée. Autre est de danser et
de faire des festins ; autre de connoître la
nature des choses, de lire dans l'avenir,
353
GENIE
Clnistia-
iiisnie.
Ll»K£ V.
Du
merveilleux^
ou
de la poésie
ilaus
avec
les êtres
luinaturtls
Partie II. de voir les révolutions des globes ', enfin ,
Poétique d'être comme associé à l'omni - science ,
sinon à la toute - puissance de Dieu. Il est
pourtant bien extraordinaire qu'avec tant
d'avantages, les poètes chrétiens aient tous
échoué dans la peinture du Ciel. Les uns
ont péché par timidité comme le Tasse et
Milton 5 les autres par iàtigue comme le
Dante , par philosophie comme M. de Vol-
«es rapports taire , OU par abondance comme M. Klops-
tock (i). Il y a donc un écueil caché dans
ce sujet ', voici quelles sont nos conjectures
à cet égard.
Il est de la nature de l'homme de ne
symjjathiser qu'avec les choses qui ont des
rapports avec lui , et qui le saisissent par un
certain côté, tel, par exemple, que le mal-
heur. Le ciel, où règne une félicité sans
bornes , est trop au-dessus de la condition
humaine, pour que l'ame en soit touchée ;
(i) C'est une chose assez bizarre, que Chapelain ,
qui a créé des chœurs de martyrs , de vierges et
d'apôtres, ait seul placé le paradis chrétien dans son
véritable jour.
DU CriruISTIANISME. 355
t)n lie s'intéresse guère à des êtres pariai- Tartie h.
temeiit heureux. C'est pounpioi les poètes Poétique
ont touiours mieux réussi dans la descrip- ^, / !'
tion des enfers 5 du moins l'iiumanité est nisme.
ici j et les tourniens des coupables nous """
rappellent les chagrins de notre yie ; nous
nous attendrissons sur les infortunes des '
merveilleux^
autres, comme les esclaves d'Achille, c^ui, ou
/ 1 , ,1 de la poésie,
en répandant beaucoup de larmes sur ,
i- 1 dans
la mort de Patrocle , pleuroient secrète- ses rapports
ment leurs propres mallieurs. ^''^^
^ ^ les êtres
Pour éviter la froideur qui résulte de suniatmels.
l'éternelle et toujours semblable félicité
des justes , on pourroit essayer d'établir
dans le ciel une espérance, une attente
quelconque de plus de bonheur ou d'une
grande époque inconnue dans la révolution
des êtres ; on pourroit rappeler davantage
les choses humaines , soit en en tirant des
comparaisons , soit en donnant des affec-
tions , et même des passions aux élus :
l'Ecriture nous parle des espérances et des
saintes tristesses du ciel. Pourquoi donc
n'y auroit-il pas dans le paradis , des pleurs
2. Z
354 GENIE
Partie II. ^^|g ^^^ j^^ g^^^jj^g peuvent en répandre (i) ?
oetique p^^ ^gg divers moyens , on f'eroit naître des
ciiiistia- liarmonies entre notre ibible nature, et
lusine. ^j^Q constitution plus sublime, entre nos
^, fins rapides et les choses éternelles : nous
Livre V . ^
serions moins portés à regarder comme une
merveilleux, belle fictiou , uu bonlieur qui , semblable
, , . . au nôtre , seroit mtlé de cliana;ement et
de la poésie, ^ o
cl n lis de larmes.
ses lappoits D'après toutes ces considérations sur
avec ^
les êtres l'usage du merveilleux chrétien dans la
sumatuieis. poésie , on peut du moins douter que le
merveilleux du paganisme ait sur le pre-
mier un avantage aussi grand qu'on l'a
généralement supposé. On op2:)Ose toujours
le barbare Milton , avec tous ses défauts ,
à Homère avec toutes ses beautés : mais
supposons que le chantre à^Edeii fut né en
France , sous le siècle de Louis XIV , et
qu'à la grandeur naturelle de son génie , ii
(i) Milton a saisi cette idée , lorsqu'il représente
les anges consternés à la nouvelle de la chiite de
l'homme , et Fénélon donne le même mouvement de
pitié aux ombres heureuees.
DU CHRISTIANISME. 355
eût joint le goût de Racine et de Boileau ; Partie ii.
nous demandons quel fut devenu alors le Poéti(iue
Paradis perdu , et si le merveilleux de ce ^, *.".
poëme n'eût pas égalé celui de l'Iliade et nisme.
de l'Odyssée ? Si nous jugions la mythologie — — "
d'après la Pharsale , ou même d'après ^^^^^ ^*
l'Enéide , en aurions-nous la brillante idée
mencilleuXf
que nous en a laissée le père des grâces , ou
l'inventeur de la ceinture de Vénus? Quand ^^e la poésie,
il ans
nous aurons , sur un sujet chrétien, un ses rapports
ouvrage aussi parfait dans son genre que les ^''^^
les êtres
ouvrages d'Homère , nous pourrons nous surnattaeis.
décider en faveur du merveilleux de la
fable , ou du merveilleux de notre reli-
gion ; jusqu'alors il sera permis de douter
de la vérité de ce précepte de Boileau :
De la foi d'un chrétien les mystères terribles ,
D'ornemens égayés ne sont point susceptibles.
Au reste , nous pouvions nous dispenser
de faire lutter le christianisme avec la my-
thologie , sous le seul rapport du mer-
veilleux. Si nous somm.es entrés dans cette
étude , ce n'est que par surabondance de
moyens , et pour montrer toutes les res-
Z..
Livre V
Du
lie la poésie,
dans
35o GENIE
Partie IL sourcGS de iiotrecause. Nous pouvions tràh-*
Poétique cher la question d'une manière simple et
tlu , . /.-v .1
^, ■ .. peremptoire : car , lut-il certain , comme
nisme. il est douteuxj que le christianisme ne pût
fournir un merveilleux aussi riche que
celui de la lable, encore est-il vrai, qu'il
werveUieux ^ ^^^^^ Certaine poésie de l'ame , une sorte
ou d'imagination du cœur, dont on ne trouve
aucune trace dans la mythologie , et les
ses rapports beautés toucliaiites qui émanent de cette
, ^^'^^ source, feroient seules une ample compen-*
les êtres ' ^ ^
surnaturels, satioii pour les ingénieux mensonges de
l'antiquité. Tout est machine et ressort ,
tout est extérieur , tout est fait pour les
yeux dans les tableaux du paganisme -, tout
est sentiment et pensée , tout est intérieur ,
tout est créé pour l'aine dans les peintures
de la religion chrétienne. Quel charme de
méditation ! quelle profondeur de rêverie l
Il y a plus d'enchantement dans une de ces
larmes divines que le christianisme fait
répandre au fidèle , que dans toutes les
riantes erreurs de la mythologie. Avec une
Notre-Dame des douleurs , une Mère de
DU CHRISTIANISME. 357
Pitié y quelque saint obscur , patron de Partie ir;
l'aveugle, de l'orphelin, du misérable, ini Poétique
auteur peut écrire une page plus attendris- chiistia-
sante, qu'avec tou5 les dieux du Panthéon. nisme.
C'est bien là aussi de la. poésie ! c'es-t bien — ^"
là du merveilleux ! Mais voulez-vous du
merveilleux plus sublime ? contemplez la j,ierveiiieuxi
vie et les douleurs du Christ , et souvenez- °"
1 / 1 /•/ 7 delà poésie,
vous que votre Dieu s est appelé le jils de ^j^^g
l'homme ! Oui , nous osons le prédire : un ^^ rapports
r f avec
temps viendra que l'on sera tout étonne |gg ^j^es
d'avoir pu méconnoître les beautés admi- surnaturels.
râbles qui existent dans les seuls noms, dans
les seules expressions du christianisme , et
l'on aura de la peine à comprendre com-
ment on a pu se moquer de cette religion
céleste , de la raison et du malheur.
Ici finissent les relations directes du
christianisme et des muses , puisque nous
avons achevé de l'envisager poétiquement
dans ses rapports avec les hommes , et dans
ses rapports avec les êtres surnaturels.
Nous couronnerons ce que nous avons dit
sur ce sujet par luie vue générale de l'Ecri-
358 GENIE
Partie II. turc : c'est la souFce où Milton , le Dante ^^
Poétique le Tasse et Racine ont puisé une partie de
ciiristia- l^uTS Hierveilles , comme les poètes de l'an-
nisme. tiquité Ont emprunté leurs grands traits,
"^ d'Homère.
Livre V.
Du
Tnerveilleux^
ou
«le la poésie,
dans
ses rapports
avec
les ôtres
surnaturels.
pu CHRISTIANISME. 35^,
SECONDE PARTIE.
POÉTIQUE DU C.HRISTIAT^ISME-
LIVRE SIXIEME.
liA BIBLE ET HOMERE.
CHAPITRE PREMIER,
De P Ecriture et de son excellence.
Vj'est un corps d'ouvrage bien singulier ,
que celui qui commence par la Genèse , et
qui finit par l'Apocalypse ; qui s'annonce
par le style le plus clair , et qui se termine
par le ton le plus figuré. Ne diroit-on pas
que tout est grand et simple dans Moïse ,
comme cette création du monde , et cette
Livre VI-
La Bible
et
36o GENIE
Pautie II. innocence des hommes primitifs , (^u'iî?
Poétique nous peint ; et que tout est terrible et hors
^, . . de la nature dans le dernier prophète ,
Clinstia- 11^7
jijsme. comme ces sociétés civilisées et cette hn
du monde, qu'il nous représente f
Les productions les plus étrangères à nos
mœurs , les livres sacrés des nations infi-
Homèic. dèles , le Zend-Avesta des Parsis , le Vei-
dame des Brames, le Coran des Turcs, les
Edda des Scandinaves , les maximes de
Confiicius , les ppëmes Sanscrit. 5 tous ces
ou virages ne nous surprennent point : nous
y retrouvons la chaîne ordinaire des idées
humaines 3 ils ont tous quelque chose de
commun entr'eux, et dans le ton et dans
la Densée. La Bible seule ne ressemble à
■K
rien 5 c'est un monument détaché de tous
les autres. Expliquez-la à un Tartare, à un
Caiïre , à un sauvage Américain 5 mettez-
la entre les mains d'un bonze ou d'un der-
viche y ils en seront également étonnés.
Fait qui tient du miracle ! Vingt auteurs ,
vivant à des époques très-éloignées les une5
des autres, ont travaillé aux livres saints _,
Homère.
DU CHRISTIANISME. 36i
PARTIE IT
et quok|uils aient écrit en vingt styles
,. , . . . . , 1 Poétique
divers, ces styles, toujours inimitables , ne ^^^
se rencontrent clans aucune autre compo- cinistia-
sition. Le Nouveau-Testament , sidifïërent
de l'ancien par le ton , partage néan- j^^^ j^^, yj^
moins avec celui-ci cette étonnante origi- ^^ g.^,^
nalité. e*
Mais ce n'est pas la seule chose extraor-
dinaire , que les lionimes s'accordent à
trouver dans. l'Ecriture : ceux qui ne veu-
lent pas croire à Fautlienticité de la Bible ,
croient pourtant, en dépit d'eux-mêmes, à
quelque chose en cette même Bible. Déistes
et athées, grands et petits; tous, attirés par
je ne sais quoi d'inconnu , ne laissent pas de
feuilleter sans cesse l'ouvrage que les uns ad-
mirent, et que les autres dédaignent. Iln'y'a
pas une position dans la vie , pour laquelle
on ne puisse rencontrer , dans la Bible , un
verset quisemljle dicté tout exprès. On nous
persuadera diiïicilement que tous les évé-
nemeiis possiljles , heureux ou malheu-
reux , aient été prévus avec toutes leurs
conséquences , dans un livre écrit de la
362,
GENIE
du
Cliristia-
îiisine.
Livre VI.
La Bible
€t
liomère.
Partie IL main cles liommes. Or il est certain qu'ont
roéti(iue trouve dans l'Ecriture :
L'origine du monde et l'annonce de sa
fin.
La base de toutes les sciences humaines.
Tous les préceptes politiques , depuis le
gouvernement du père de famille, jusqu'au
despotisme inclusivement ; depuis l'âge
pastoral , jusqu'au siècle de corruption.
Tous les préceptes moraux applicables
à tous les rangs et à tous les accidens de la
yie.
Enfin, toutes les sortes de styles connus;
styles qui, formant un corps unique de cent
inorceaux divers, n'ont toutefois aucune
ressemblance avec les styles des hommes.
DU CHRISTIANISME. 363
Partie II,
CHAPITPvE IL Poétique
du
Cluistia-
. „ 7 . . 7 nisnie.
Qu'il y a trois Styles principaux dans
l'Ecriture.
jLiNTRE ces styles divins, trois sur-tout
se font remarquer.
1 .o Le style historique , tel que celui de
la Genèse, du Deuteronome, de Job, etc.
2..° La poésie sacrée , telle qu'elle existe
dans les pseaunies , dans les prophètes et
dans les traités moraux , etc.
3.0 Le style évangélique.
Le premier de ces trois styles , avec un
charme plus grand qu'il ne se peut dire ,
tantôt imite la narration de l'Epopée ,
comme dans l'aventure de Joseph , tantôt
fait entendre de lyriques accords , comme
après le passage de la mer Rouge : ici sou-
pire les élégies du saint Arabe j là chante
avec Ruth d'attendrissantes bucoliques. Ce
peuple élu , dont tous les pas sont marqués
par des phénomènes ^ ce peuple pour qui
Livre ^'I.
La Bible
et
Homère.
1*ART1E II.
ïJomère,
544 GENIE
le soleil s'arrête., le rocher verse des eaux ,.
Tiu^"^ le ciel prodigue la manne 5 ce peuple ne
Ghris ia- pouvoit avoir des fastes ordinaires. Toutes
' "^^' les formes connues changent à son égard ^
_ ^.- ses révolutions sont tour-à-tour racontées
La Bible ^"^^c la trompette , la lyre et le chalumeau ,
et et le style de son histoire est lui-même un
continuel miracle , qui porte témoignage
de la vérité des miracles , dont il perpétue
le souvenir.
Pour peu qu'on ait en soi un certain
penchant vers le beau , on est merveilleu-
sement étonné d'un bout de la Bible à
l'autre. Qu'y a-t-il de comparable à l'ou-
verture de la Genèse ? Cette simplicité du
langage , qui marche en raison inverse de
la magnificence des objets , nous semble le
dernier effort du génie.
I/i principio creavît Ucus coslum et
terrain.
Terra autem erat inanls et vacua , et
îenebrae erant super faclem ab^/ssl ; et
spirltus Deijerebatur super aquas.
jpixitque Deus : Jiat lux. Et facta es*
Ilomèie»
DU CHRISTIANISME. 3o5
hix. Et vldltDeiis luceni quod essetbona:
7. . . y X ^ 7 • Poétique
vt aivisit Lucem a teneoris. ,
(lu
On ne montre pas comment un pareil Christia-
style est beau , et si quelqu'un le critiquoit, "'"^'"p-
on ne pourroit lui répondre. Nous nous
contenterons d'observer que Dieu qui voit , „., ,
la lumière, et qui, comme un //<7/;z/7z<? con- ci
tent de son ouvrage , s'applaudit lui-même
et la trouve bonne, est un de ces traits qui ne
sont point dans l'ordre des choses humai-
nes ; cela ne tombe point naturellement
dans l'esprit. Homère et Platon , qui par-
lent des dieux avec tant de sublimité, n'ont
rien de semblable à cette naïveté impo-
sante : c'est Dieu qui s'abaisse au langage
des hommes , pour leur faire comprendre
ses merveilles , mais c'est toujours Dieu.
Quand on songe que Moïse est le plus
ancien historien du monde ', quand on
remarque qu'il n'a mêlé aucune làble à ses
récits, quand on le considère comme le
libérateur d'un grand peuple, comme l'au-
teur d'une des plus belles législations con-
nues , et comme l'écrivain le plus subUme
366 G E iN^ I E
Partie II. ^ui ait jamais existéj loFSCju' OU le voitflotter
Poétique dans son berceau sur le Nil, se cacher
'l*^ ensuite dans les déserts pendant plusieurs
Christia- ^ ^ ^
nisme. anuées, puis revenir pour entr'ouvrir la mer^
— faire couler les sources du rocher , s'entre-
LivRK \L ^(.j^ij. avec Dieu dans la nue, et disparoître
^ ^ ^ en lin sur le sommet d'une montasne ; on.
Homère, entre dans un grand étonnement. Mais
lorsque sous les rapports chrétiens , on
vient à jjenser que l'histoire des Israélites
est non -seulement l'histoire réelle des an-
ciens jours, mais encore la ligure des temps
modernes j que chaque lait est double, et
contient en lui-même une vérité historique
et un mjstèj^e ; que le peuple Juif est un
abrégé symbolique de la race humaine ,
représentant, dans ses aventures j tout ce
qui est arrivé , et tout ce qui doit arriver
dans l'univers j que Jérusalem doit être
toujours prise pour une autre cité , Sion
pour une autre montagne , la terre promise,
pour une autre terre, et la vocation d'Abra-
ham pour une autre vocation j lorsqu'on
fait réflexion que l'homme moral est aussi
Partie 11.
Poétique
il II
nisiiie.
lilVRE \ I.
DU CHRISTIANISME. 3^7
caclié sous l'homme physique dans cette
liistoire ; que la chute d'Adam , le sang
d'Abel y la uudité violée de Noé , et la curistia-
malédiction de ce père sur un fils, se mani-
festent encore aujourd'hui dans l'enfante-
ment douloureux de la femme, dans la i^^^^Wf.
misère et l'orgueil de l'homme , dans les et
mers de sang qui inondent le globe depuis
le fjratricide de Caïn, et dans les races mau-
dites , descendues de Cham , qui habitent
une des plus belles parties de la terre (1);
enfin , quand on voit le fils promis à David ,
venir à point^ nommé rétablir la vraie
morale et la vraie religion , réunir tous les
peuples , substituer le sacrifice de l'homme
intérieur aux holocaustes sanglans 5 alors
on manque de paroles , ou l'on est prêt à
s'écrier avec le prophète : ce Dieu est notre
» roi avant tous les temps. :>^ Deus aiiteni
rex no s ter antè saecida.
C'est dans Job que le style historique de
la Bible se change, comme nous l'avons dit,
(1) Les Nègres.
o6S GÉNIE
Partie II. en éléo^le. Plusieurs Hébraïsans croient cfe
Poétique Hyre éci'it par Moïse j c'est en efîet la
^, . . même simplicité , le même sublime que dans
nisme. la Geuèsc , et la même prédilection pour
—— certains verbes et certains tours. Job est le
yéritable type de la mélancolie : on trouve
La Bible -, , , -, ,
^j. dans les ouvrages des nommes des traces
Homère, de cc Sentiment , et en général tous les
grands génies sont mélancoliques ; mais
aucun n'a poussé la tristesse de l'ame au
degré où elle a été portée par le saint
Arabe , pas même Jérémie , qui peut seul
égaler les lamentations aux douleurs ,
comme parle Bossuet. Ce seroit en vain
qu'on chercheroit à rendre compte des
larmes de Job , en disant qu'elles lui liirent
données par les sables du désert , le pal-
mier solitaire, la montagne stérile , et toutes
ces images vastes, calmes et tristes de la
nature du midi 5 en vain on auroit recours
ati caractère grave des Orientaux : tout
cela ne sulïïroit pas. Il y a dans la mélan-
colie de Job quelque chose de surnaturel.
L'homme individuel , si m;^lheureux qu'il
Homère.
DU CHRISTIANISME. 369
ijûit , ne peut tirer de tels soupirs de son
ame. Job est la ligure de \ humanité souf- ^ ^
y/Yi///^^ et r écrivain inspiré a trouvé assez ciuistîa-
de plaintes , pour exprimer tous les maux "'^"^^•
partagés entre la race humaine. Déplus,
comme dans l'Ecriture tout a un rapport . j,.j j
final avec la nouvelle alliance , on pourroit et
croire que les élégies de Job se préparoient
aussi pour les jours de deuil de l'église de
Jésus-Christ : Dieu faisoit composer, par ses
prophètes , des cantiques funèbres dignes
des morts chrétiens , deux mille ans avant
que ces morts sacrés eussent conquis la vie
éternelle.
« Puisse périr le jour où je suis né , et la nuit en
laquelle il a été dit : Un Uomme a été conçu (i) ! »
Étrange manière de gémir ! Il n'y a que
l'Ecriture qui ait jamais parlé ainsi.
(1) Job , cap. o, V. 3. Nous nous servons de la
traduction de Sacy } à cause des personnes qui y
sont accoutumées ; cependant nous nous en éloigne-
rons quelquefois, lorsque l'Hébreu , les Septante ou
la Vulgate même donneront uu sens plus fort et plus
beau.
a. A a
370 GENIE
Partie 11. ^ jg dormirois dans le silence , et je reposeroisr
Poétique dans mon sommeil (1). jj
du
christia- Cette expression j^^ reposerais dans Moif
uisme. . , i r*
sommeil , est une chose irappante j mettez
LivRi: VI. ^^ sommeil, tout disparoît. Bossuet a dit :
La Bible Dormez VOTRE sommeil, riches de la terre y
et demeurez dans votre poussière (2).
et
Houiùie.
« Pourquoi le jour a-t-il été donné au misérable ,
et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du
cœur (3) ? »
Jamais les entrailles de l'homme n'ont
fait sortir de leur profondeur un cri plus
douloureux.
« L'homme né de la femme vit très-peu d» temps y
«t il est rempli de beaucoup de misères. »
Cette circonstance, né de la femme , est
une redondance merveilleuse j on voit tou-
tes les infirmités de l'homme dans celle de
sa mère. Le style le plus recherché ne pein-
(i) Job , cap. 3 , V. i3.
Ca) Orais. fun. du chanc. Le Tel.
(3) Job, cap, 3, V. ao..
du
Cliristia*
nisme.
Livre VI.
La BiLle
et
Honiève.
DU CHRISTIANISME. 071
droit pas la vanité de la vie avec la même Partie il.
force que ce peu de mots : « Il yïx,peu de Poétique
temps 3 et il est rempli de beaucoup de
misère. »
Au reste , tout le monde connoît ce
fameux passage où Dieu daigne justifier
sa puissance devant Job , en confondant la
raison de l'homme j c'est pourqiioi nous
n'en parlons point ici.
Le troisième caractère sous lequel il nous
resteroit à envisager le style historique de
la Bible , est le caractère bucolique ; mais
nous aurons occasion d'en parler avec
quelqu'étendue dans les deux chapitres
suivans.
Quant au second style général des saintes
lettres , à savoir la poésie sacrée , une
foule d'excellens critiques s'étant exercés
sur ce sujet j il seroit superflu de nous y
arrêter. Et qui ne connoît les chœurs
d'Esther et d'Athalle 5 qui n'a lu les odes
de Rousseau et de Malherbe ? Le traité du
docteur Loth est entre les mains de tous
les littérateurs , et M. de la Harpe a donné
Aa..
3/2 GENIE
Partie II. eii prose une excellente traduction du
Poétique psalmiste.
Ciiristia Enfin, le troisième et dernier style des
nisme. livres saints , est celui du Nouveau- Tes-
■"" tament. C'est là que la sublimité des pro-
phètes se change en une tendresse non
pj moins sublime \ c'est là que parle l'Amour;
Homère, c'est là que le Verbe s'est réellement fait
chair. Quelle onction î quelle simplicité !
La religion du Fils de Marie est comme
l'essence de toutes les religions , ou ce qu'il
y a de plus céleste en elles. On peut peindre
en quelques mots le caractère du style
évangélique : c'est un ton d'autorité de
père, mêlé à je ne sais quelle indulgence
fraternelle , à je ne sais quelle commisération
d'un Dieu , qui , pour nous racheter , a
daigné devenir fils et frère des hommes.
Au reste , plus on lit les Epîtres des
Apôtres, et sur -tout celles de saint Paul ,
plus on est étonné : on ne sait quel est cet
homme qui, dans une espèce de prône
commun , dit familièrement des mots su-
blhnes , jette les regards les plus profonds
DU CHRISTIANISME. SyS
sur le cœur humain, explique la nature du ^'^^^ie Hi
souverain Etre, et prédit l'avenir (*). Poétique
ilu
Cliristia-
nisme.
Livre Vl:
La Bible
et
CHAPITRE III.
Parallèle de la Bible et d'Homère.
Termes de comparaison, Homèra.
vJn a tant écrit sur la Bible, on l'a tant
de fois commentée , que le seul moyen qui
reste peut-être aujourd'hui d'en faire sentir
les beautés , c'est de la rapprocher des
poèmes d'Homère. Consacrés parles siècles,
ces poèmes ont reçu du temps une espèce
de sainteté qui justifie le parallèle et écarte
toute idée de profanation. Si Jacob et
Nestor ne sont pas de la même famille, ils
sont du moins l'un et l'autre des premiers
jours du monde, et l'on sent qu'il n'y a
qu'un pas des palais de Pilos aux tentes
d'Ismaël.
Comment la Bible est plus belle qu'Ho-
(*) Voyez la note H à la fin du volume.
I.IVRE VI.
La Bible
et
374 GENIE
Partie u. mère ; quelles sont les resseinl)lances et les
Poétique (llfrérences qui existent entre elle et les
ciiristia- ou^vrages de ce poète j voua ce que nous
nisiiie. nous proposous de rechercher dans ces
chapitres. Considérons ces deux grands
monumens qui , comme deux colonnes
solitaires , sont placés à la porte du temple
Hoiucie. du Génie , et en forment le simple pé-
ristile.
Et d'aliord , c'est une chose assez curieuse
de voir lutter de front les deux langues
les plus anciennes du monde 5 langues dans
lesquelles Moïse et Lycurgue ont publié
leurs loixj et Pindare et David chanté leurs
hymnes. L'hébreu , concis , énergique ,
presque sans inflexion dans ses verbes ,
exprimant vingt nuances de la pensée, par
la seule apposition d'une lettre, annonce
l'idiome d'un peuple qui , par une alliance
remarqualjle , unit à la simplicité primitive
une connoissance profonde des hommes.
Le grec , vraisemblablement formé de
l'hébreu , ( comme on le peut soupçonner
par ses racines et son ancien alphabet ) ,
Homère.
DU CHRISTIANISME. 3j5
-montre dans ses conjngaisons perplexes , Partie n.'
dans ses inflexions sans fin , dans sa diffuse Poétique
éloquence, une nation d'un génie iinltatif" chiistia-,
et sociable ; une nation gracieuse et vaine , rwmxe.
mélodieuse et prodisue de paroles.
i _ tî r Livre VI.
L'hébreu veut-il composer un verbe ? Il ^ „., ,
i La Bible
n'a besoin cjue de connoître les trois lettres et
radicales , qui forment au singulier la
troisième personne du prétérit. Il a à l'ins-
tant même tous les temps et tous les modes ,
en ajoutant quelques lettres seni/es ^
avant , après , ou entre les trois lettres
radicales.
Bien plus embarrassée est la marche du
grec. Il faut considérer la caractéristique ,
la terminaison, Vaugment , et la pénul-
tième de certaines personnes des temps
des verbes ; choses d'autant plus difïiciles
à connoître , que la caractéj^istique se
perd, se transpose ou se charge d'une lettre
inconnue , selon la lettre même devant
laquelle elle se trouve placée.
Ces deux conjugaisons hébraïque et
grecque , l'une si sim2")le et si courte ,
du
Christia-
nisme.
IjIVRÏ VI.
La Bible
et
Homère.
376 GENIE
Partie n. l'autre si composée et si longue , semblent
Poétique porter l'empreinte de l'esprit et des mœurs
des peuples qui les ont formées : la première
retrace la concision du Patriarche qui va
seul visiter son voisin au puits du palmier j
la seconde rappelle la prolixité du Pélasge
qui se présente à la porte de son hôte.
Si vous prenez au hasard quekpie subs-
tantif grec ou hébreu, vous découvrirez
encore mieux le génie des devix langues.
Nesher, en hébreu, signifie \x.n aigle; il
vient du verbe shur , contempler, parce
que l'aigle fixe le soleil.
Aigle en grec se rend par «''''«> vol
rapide.
Israël a été frappé de ce que l'aigle a de
plus subhme : il l'a vu immobile sur le
rocher de la montagne, regardant l'astre
du jour à son réveil.
Athènes n'a apperçu que le vol de
l'aigle, sa fuite impétueuse, et tout ce mou-
vement qui convenoit au propre mouve-
ment de ses pensées. Telles sontprécisément
ces images de soleil, àe Jeux , de mon-
DU CHRISTIANISME. 377
tngnes , si souvent employées clans la Bible , Partie ir
et ces peintures de bruits , de courses ^ de Poétique
passages ) si multipliées dans Homère (1). cinistia-
Nos termes de comparaisons seront : nisme.
La simplicité 5
L'antiquité des mœurs;
La narration;
La description;
Les comparaisons , ou les images ;
Le sublime.
Examinons le premier terme.
1.° Simplicité.
La simplicité de la Bible est plus courte
et plus grave; la simplicité d'Homère plus
longue et plus riante.
La première est sentencieuse, et revient
Livre VI»
La Bible
et
Homère»
(i) Aîlos , pai'oît tenir à l'hébreu AIT, s'élancer
avec fureur , à moins qu'on ne le dérive d'ATE ,
devin , ATH , prodige ; on retrouveroit ainsi l'art
de la divination dans une étymologîe. JJaqulla des
latins vient manifestement de l'hébreu aouik, animal
à serres. Ua n'est qu'une terminaison latine 5 « se
doit prononcer ou. Quant à la transposition du k et
son changement en q ^ c'est peu de chose.
378 GENIE
aux mêmes locutions pour exprimer des
Poétique i n
, choses nouvelles.
du
Christia- La seconde aime à s'étendre en paroles ,
et répète souvent dans les mêmes phrases
ce qu'elle vient déjà de dire.
La simplicité de l'Ecriture est celle d'un
et antique prêtre , qui , plein de toutes les
* sciences divines et humaines , dicte du fond
du sanctuaire les oracles précis de la
Partie II.
nisnie.
Livre VI.
La lible
sagesse.
La simplicité du poëte de Chio est celle
d'un vieux voyageur , qui raconte au foyer
de son hôte , tout ce qu'il a appris dans le
cours d'une vie longue et traversée.
i.^ATitlquité des mœurs.
Les fils des pasteurs d'Orient gardent les
troupeaux comme les fils des rois d'Ilion.
Mais si Paris retourne à Troie , c'est pour
habiter un palais , parmi des esclaves et
des voluptés.
Une tente , une table frugale , des servi-
teurs rustiques , voilà tout ce qui attend
les enfans de Jacob chez leur père.
Un hôte se présente-t-il chez un prince
DU CHRISTIANISME. 379
dans Homère ? Des femmes , et quelquefois ^^^"^^^ ^^*
la fille luêine du roi, conduisent rétran2:er «^y'"!"»
' «=> du
au bain. On le parRime , on lui donne à cbiisiia-
laver dans des aiguières d'or et d'argent , msnic.
on le revêt d'un manteau de pourpre , on ^
^ ^ ILlVREVl.
le conduit dans la salle du festin , on le fait
' La Bil)le
s'asseoir dans une belle chaise d'ivoire, que et
rehausse un beau marche-pied. Des esclaves i^^')'"'-'''^'
mêlent le vin et l'eau dans les coupes, et
lui j)résentent les dons de Cérès dans une
corbeille : le maître du lieu lui sert le dos
succulent de la victime, dont il lui fait une
part cinq fois plus grande que celle des
autres. Cependant , on mange avec une
grande joie, et l'abondance a bientôt chassé
la faim. Le repas fini , on prie \ étranger de
raconter son histoire. Enfin , à son départ,
on lui fait de riches présens, si mince qu'ait
paru d'aijord son équipage 5 car on suppose,
ou que c'est un Dieu qui vient ainsi déguisé,
surprendre le cœur des rois , ou bien un
homme malheureux , et par conséquent le
favori de Jupiter.
Sous la tente d'Aljraham , la réception
38o GENIE
Partie II. se passG autrement. Le patriarche sort pour
Poétique aller lui-même au-devant de son liôte , il
ciuiMia- ^^ salue , et puis adore Dieu. Les lils du lieu
risme. emmènent les chameaux , et les filles leur
■~" donnent à boire. On lave les pieds du voya-
geur: il s'assied à terre, et prend en silence
g^ le repas de l'hospitalité. On ne lui demande
Homère, point Son liistoire , on ne le questionne
point 5 il demeure ou continue sa route à
volonté. A son départ, on lait alliance avec
lui , et l'on élève la pierre du témoignage.
Ce simple autel doit dire aux siècles futurs,
que deux hommes des anciens jours se ren-
contrèrent dans le chemin de la vie , et
qu'après s'être traités comme deux frères ,
ils se quittèrent pour ne se revoir jamais ,
et pour mettre de grandes régions entre
leurs tombeaux. •
Remarquez que l'hôte inconnu est un
étranger chez Homère , et un voyageur
dans la Bible. Quelles diiïërentes vues de
l'humanité ! Le Grec ne porte qu'une idée
politique et locale , où l'Hébreu attache un
sentiment moral et universel.
Livre VI.
La Bible
DU CHRISTIANISME. 38i
Chez Homère, toutes les œuvres civiles Partie it.
se font avec fiacas et parade : un juge , Poétique,
assis au milieu de la place publique, pro- \^.
nonce à haute voix ses sentences j Nestor, nisme.
au bord de la mer , fait des sacrifices ou
harangue les peuples. Une noce a des flam-
beaux , des épithalames , des couronnes
Suspendues aux portes : une armée, un Homère
peuple entier assistent aux funérailles d'un
roi : un serment se fait au nom des furies
avec des imprécations terribles , etc.
Jacob, sous un palmier, à l'entrée de sa
tente , distribue la justice à ses pasteurs.
ce Mettez la main sur ma cuisse (i) , dit le
35 vieil Abraham à son serviteur , et jurez
3i d'aller en Mésopotamie. 3? Deux mots
(l) Fémur meuin. Celle coutimae de jurer par la
génération des hommes est une naïve image des
mœurs innocentes des premiers jours du monde ,
alors que la terre avoit encore d'immenses déserts ,
et que l'homme étoit pour l'homme ce qu'il y avoifc
de plus cher et de plus grand. Les Grecs connurent
aussi cet usage, comme on le voit dans la vie de
Cratès. Diog. Laert. llb. 6.
Livre VI.
La Bible
et
382 GENIE
Partie II. suffisent poiir coiiclure uii mariage au bord
Poétique de la fontaine. Le domestique amène l'ac-
christia- cordée au fils de son maître , ou le fils du
iiisme. maître s'engage à garder, pendant sept ans,
les troupeaux de son beau-père , pour ob-
tenir sa fille. Un patriarche est porté par
ses fils , après sa mort , à la cave de ses
Homère, pères, dans le champ d'Ephron. Ces mœurs-
là sont plus vieilles encore que les mœurs
homériques, parce qu'elles sont plus sim-
ples j elles ont aussi un calme et une gravité
qui manquent aux premières.
3.0 La narration.
La narration d'Homère est coupée par
des digressions , des discours , des des-
criptions de vases, de vêtemens , d'armes et
de sceptres 3 par des généalogies d'hommes
ou de choses. Les noms propres y sont
hérissés d'épithètes j un héros manque rare-
ment d'être divin , semblable aux iniinoj^-
tels , ou honoré des peuples comme un
JDieu. Une princesse a toujours de beaux
bras ; elle est toujours faite comme
la tige du palmier de Délos ^ et elle
DU CHRISTIANISME. 383
doit sa chevelure à la plus jeune des Partie iî.
Grâces. Poétique
La narration de la Bible est rapide , sans _, '. .
digression , sans discours ; elle est semée nisme.
de sentences , et les personnages y sont ■"""
nommés sans flatterie. Les noms reviennent
f . 1 1 La Bible
sans lin , et rarement le pronom les rem-
place j circonstance qui, jointe au retour Homère.
fréquent de la conjonction et, déclare, par
cette prodigieuse simplicité , une société
bien plus près de l'état de nature , que celle
chantée par Homère. Tous les amours-pro-
pres sont déjà éveillés dans les hommes de
l'Odyssée ; ils dorment encore chez les
hommes de la Genèse.
4-° JDescrlption.
Les descriptions d'Homère sont longues,
soit qu'elles tiennent du caractère tendre
ou terrible , ou triste , ou gracieux , ou
fort, ou sublime.
La Bible, dans tous ses genres, n'a ordi-
nairement qu'un seul trait; mais ce trait
est frappant, et met l'objet sous les yeux.
5.*^ Les comparaisons.
384 GENIE
Partie II. Les Comparaisons liomériques sont pro-
Poétique longées par des circonstances relatives : ce
Christia- ^^^^^ clcpctits tableaux suspendus au pour»
nisme. tour d'un édifice, pour délasser la vue de
— " l'élévation des dômes , en l'appelant sur des
Livre VI. \ i ^ -, i \
scènes de paysages, et de mœurs cliampe-
La Bible
très.
Homère. Les Comparaisons de la Bible sont presque
toutes rendues en quelques mots : c'est un
lion, un torrent, un orage, un incendie ,
qui rugit, tombe, ravage, dévore. Toutefois
elle connoît aussi les comparaisons détail-
lées j mais alors elle prend un tour oriental,
et persomiifîe subitement l'objet , comme
l'orgueil dans le cèdre , etc.
6.0 Le sublime.
Enfin , le sublime dans Homère naît ordi-
nairement de l'ensemble des parties , et
arrive graduellement à son terme.
Dans la Bible il est toujours inattendu;
il fond sur vous comme l'éclair , et vous
restez fumant et sillonné du foudre , avant
de savoir comment il vous a frappé.
Dans Homère, le sublime se compose
Poétique
du
Christia-
nisme.
Livre VI.
La Bible
et
Homèie.
DU CHRISTIANISME. 385
encore de la magnilicence des mots en liar- Partie iI;
nionie avec celle de la pensée.
Dans la Bible , au contraire, le plus liant
sublime provient toujours d'un désaccord
gigantesque entre la majesté de l'idée et la
petitesse, quelquefois même la trivialité du
mot qui sert à le reildre. Il en résulte un
ébranlement , un froissement incroyable
pour l'ame j car lorsqu'exaltée par la pen-
sée , elle plane dans les plus hautes régions
du génie , soudain l'expression , au lieu de
la soutenir , la laisse tomber du ciel en
terre , et la précipite du sein de Dieu dans
le limon de cet univers. Cette sorte de
sublime , le plus impétueux de tous , con-
vient singulièrement à un Etre immense
et formidable, qui touche à-la-lbis aux plus
grandes et aux plus petites choses.
Bh
Partie II.
Poétique
ilit
Christia-
nisnie.
386 G E N I E
C H A P I T R E I V.
Suite du parallèle de la Bible
,_„ ET d'Homère.
Livre VI.
la Bible Exemples.
et
21omère.
V^ UELQUES exemples achèveront mainte-
nant le développement de notre parallèle.
Nous prendrons l'ordre inverse de nos pre-
mières bases 5 c'est-à-dire , que nous com-
mencerons par les lieux d'oraison dont on
peut citer des traits courts et détachés, (tels
que le sublime et les comparaisons , ) pour
finir par la simplicité et l' antiquité des
mœurs.
Il y a un endroit remarquable pour le
sublime dans l'Iliade j c'est celui où Achille,
après la mort de Patrocle , paroissant dé-
sarmé sur le retranchement des Grecs ,
épouvante les bataillons Troyens par ses
cris (1). Le nuage d'or qui ceint le front dii
(i) //. lib. XVm, V. 204.
DU CHRISTIANISME. 087
fils de Pelée, la flamme qui s'élève sur sa P^f^ii^ 11.
tête , la comparaison de cette flamme à un Poétique
feu placé la nuit au haut d'une tour assié- cinistia-
gée , les trois cris d'Achille , qui trois fois nisme.
jettent la confusion dans l'armée Troy enne ; ""^
1 r 1 !• 1 / • . Livre VI.
tout cela lorme ce sublime homérique , qui,
^ '^ ' Laliible
comme nous l'avons dit, se compose de la et
réunion de plusieurs beaux accidens et de Homère.
la magnificence des mots.
Voici un sublime bien différent 5 c'est le
mouvement de l'ode dans son plus liant
délire :
(( Prophétie contre la vallée de vision.
n D'où vient que tu montes ainsi en foule sur les
» toits ,
)) Ville pleine de tumulte , ville pleine de peuple,
n ville triomphante? Les enfans sont tués , et ils ne
!) sont point morts par l'épée, ils ne sont point
n tombas par la guerre. .
» Le Seigneur vous couronnera d'une couronne
?) de maux. Il vous jettera comme une balle dans uu
» champ large et spacieux. Vous mourrez là j et
» c'est à quoi se réduira le char de votre gloire (l). »
Dans quel monde inconnu le prophète
'l) Is. cap. XII, V. 1-2, 18.
Bb.,
388
GENIE
du
Christia-
nisme.
Livre VI.
La Bible
et
Homère.
Partie H, yoiis jette toiit-à-coiip ! OÙ VOUS transpor-
Poétique te-t-il ? Quel est celui qui parle , et à qui
la parole est-elle adressée ? Le mouvement
suit le mouvement , et chaque verset s'é-
tonne du verset qui l'a. précédé. La ville
n'est plus un assemblage d'édifices , c'est
une femme , ou plutôt un personnage mys-
térieux, car son sexe n'est pas désigné. Il
monte sur les toits pour gémir ; le prophète
partageant son désordre, lui dit au singu-
^vXiev y pourquoi montes-tu y^ et il ajoute en
foule, collectif". «Il vous jettera comme
5> une balle dans un champ spacieux , et
■>•> c'est à quoi se réduira le char de votre
35 o-loij^e : w voilà des alliances de mots et
tQie poésie bien extraordinaires.
Homère a mille laçons sublimes de pein-
dre une mort violente 5 mais l'Ecriture les
a toutes surpassées par ce seul mot : ce le
:>5 premier - né de la jnort , dévorera sa
:>-> beauté, w
Le premier- né de la mort , pour dire la
^nortlaplus ajfreuse, est une de ces figures
qu'on ne trouve que dans la Bible. On ne
Livre VI.
DU CHRISTIANISME. ZSg
sait pas où l'esprit humain a été cliercher Paiitie ii;
cela ; toutes les routes pour arriver à ce Poétique
sublime sont inconnues (i). cinistia-
C'est ainsi que l'Ecriture appelle encore nisme.
la mort , /e roi des épouvante mens ; c'est
ainsi qu'elle dit en parlant du méchant :
• 7 7 7 7 >• / 7. • • La Bible
ce II a conçu La douLeur , et enfante L ini- et
. , . . Homère.
>î quite (2,). y>
Quand le même Job veut relever la gran-
deur de Dieu , il s'écrie : X enfer est nud
devant ses yeux ( 3 ) — : c'est lui qui lie
les eauoc dans les nuées (4) • — il ôte le
baudrier aux rois , et ceint leurs reins
d'une corde (5).
Le devin Théoclimène , au festin de
(1) Job , cap. XVIII , V, l3. Nous Eivons suivi le
sens de l'hébreu , avec la Polyglotte de Ximénès , les
versions de SanctesPagnin , d'Arius Montanus, etc,
La Vulgate porte, la mort aînée ^ priniogenita.
mors.
(2) Job, cap. XV, V. 35-
(3) Job, cap. XXVI , V. 6.
(4) Cap. XII, V. 14.
(5) Job , V. 18.
Spo GENIE
TAnTiEii. Pénélope, est frappé des présages sinistres-
Poétique qui les menacent.
dn
Cliristia-
iiisme.
Livre VI.
La Bible
et
A sBicro'iy elC. (l).
« Ail ! malheureux , que vous est-il arrivé de
n funesïe ! quelles ténèbres sont répandues sur vos
» têtes, sur votre visage et autour de vos genoux
Homère. " débiles ! Un hurlement se fait entendre , vos
» joues sont couvertes de pleurs. Les murs, les
» lambris sont teints de sang j cette salle , ce vesti-
» bule sont pleins de larves qui descendent dans
» l'Erèbe, à travers l'ombre. Le soleil s'évanouit
>» dans le ciel , et la nuit des enfers se lève, n
Tout formidable que soit ce sublime , il
le cède encore à la vision du livre de Job.
« Dans l'horreur d'une vision de nuit, lorsque
» le sommeil endort le plus profondément les
» hommes.
n Je fus saisi de crainte et de tremblement, et la
« frayeur pénétra Jusqu'à mes os.
)) Un esprit passa devant ma face ^ et le poil de
v ma chair se hérissa d'horreur.
» Je vis celui dont je ne connoissois point la
(i) Od. lib. XX, V. 351-57.
DU CHRISTIANISME. 391
3) visage. Un spectre parut devant nies yeux , et Partie II."
» j'eulendis une voix comme un petit souffle (i). » poétique
au
Il y a là dedans beaucoup moins de j,isme.
sang , de ténèbres , de larves , que dans _>
Homère ; mais ce visage inconnu et ce Livre VL
petit soujjle sont en eft'et beaucoup plus ^^ ^^^^^
terribles. Homère.
Quant à ce sublime , qui résulte du choc
d'une grande pensée et d'une petite image,
nous allons en voir lui bel exemple en
parlant des comparaisons.
Si le cliantre d'Ilion peint un jeune
liomme abattu par la lance de Ménélas , il
le compare à un jeune olivier couvert de
fleurs , planté dans un verger loin des feux
du soleil , parmi la rosée et les zéphyrs ;
mais tout-à-coup un vent impétueux le
renverse sur le sol natal , et il tombe au
(i) Job, cap. lY, V. i3 , 14, i5, 16. Les mots
en italique indiquent les endroits où nous différons
de Sacy. Il traduit, Un esprit vint se présenter
devant moi , et les cheveux m'en dressèrent à la
tête. On voit combien l'hébreu est plus énergique.
o^'L GENIE
Partie II. bord des eaux nourricières , qui portoient
Poétique la sève à ses racines. Voilà la longue coin-
Christia- paraison homérique avec ses détails suaves
nisme. et cliarmans :
Livre VI. K«Aov, TuAfSaov, rsifê T£ Tvo/ai J'on^ja-t
r Bible Havldjuv a e'^mv , jcj te /Sfi/'c/ a.Sa Aîvxw (i).
et
Homère. ^^ croit entendre les soupirs du vent
dans la tige du jeune olivier. Quam Jlatus
/notant omnium vcntorum.
La Bible , pour tout cela , n'a qu'un trait :
«L'impie, dit-elle, se flétrira comme la
3> vigne tendre , comme l'olivier qui laisse
:>■> tomber sa Heur (2). 35
ce La terre , s'écrie Isaïe , chancellera
D> comme un homme ivre : elle sera trans-
es portée comme une tente dressée pour
o5 une nuit (3). »
Voilà le sublime en contraste. Sur la
phrase elle sera transportée , l'esprit de-
meure suspendu et attend quelque grande
(1) n. lib. XVII , V. 55-56.
(2) Job , cap. XV, V. 33.
(3) Is. cK. XXIV, V. ao,.
du
Christiari
nisme.
Livre \I.
La Bible
et
Homère..
DU CHRISTIANISME. Spo
comparaison , lorsque le prophète ajoute , Partie lî,
comme une tente dressée pour une nuit, ^oenquo
On voit la terre, qui nous paroît si vaste,
déployée dans les airs comme un petit
pavillon , ensuite emportée avec aisance
par le Dieu fort qui l'a tendue , et pour
qui la durée des siècles est à peine comme
une nuit rapide.
La seconde espèce de comparaison , que
nous avons attribuée à la Bible , c'est-à-
dire , la longue comparaison , se rencontre
ainsi dans Job :
ce Vous verriez l'impie humecté avant
35 le lever du soleil , et réjouir sa tige dans
» son jardin. Ses racines se multiplient dans
35 un tas de pierres, et s'y afïërmissent; si
35 on l'arrache de sa place , le lieu même
55 où il étoit le renoncera, et lui dira : je
35 ne te connus jamais. 35
Combien cette comparaison, ou plutôt
cette figure prolongée , est admirable ! C'est
ainsi que les médians sont reniés par ces
cœurs stériles, par ces tas de pierres , sur
lesquels , dans leur coupable prospérité^
d
Christia-
nisme.
Livre VI
La Bible
et
394 GENIE
Partie II. ^^^ jettent fbllemeiit leurs racines. Ce^
Poétique cailloux, qui prennent tout -à -coup la
parole , ofjfrent de plus une sorte de per-
sonnification presqu'inconnue au poëte de
rionie (1).
Ezécliiei prophétisant la ruine de Tyr,
s'écrie : « Les vaisseaux trembleront ,
lioinèrc. '' maintcnantquevous êtes saisiedefraycur,
35 et les îles seront épouvantées dans la
:>5 mer , en voyant que personne ne sort de
33 vos portes, a^
Y a-t-il rien de plus effrayant et de plus
frappant que cette image ? On croit voir
cette ville , jadis si commerçante et si peu-
plée, debout encore avec toutes ses tours
et ses édifices , tandis qu'aucun être vivant
ne se promène dans ses rues solitaires , ou
ne passe sous ses portes désertes.
Venons aux exemples de narration, où
nous trouverons réunis le sentiment , la
description , l'image , la simplicité y et
l'antiquité des mœurs.
(1) Homère a fait pleurer le rivage de l'Helles-
pont.
Livre VI.
La Bible
DU CHRISTIANISME. oc,5
Les passages les plus fameux, les traits
les plus connus et les plus admirés dans Poétique
^ ^ du
Homère , se retrouvent presque mot pour c;itisfia-
mot dans la Bible , et toujours avec une n^s^ne.
supériorité incontestable.
Ulysse est assis au festin du roi Alcinoiis ;
Démodocus chante la guerre de Troie et ^^
les malheurs des Grecs. Homère^
At/"Iap '0<fuyî-£Vî, etc. (l).
« Ulysse prenant dans sa forte main un pan de
» son superbe manteau de pourpre , le tiroit sur sa
33 tète pour caclier son noble visage , et pour dérober
T) aux Phéaciens les pleurs qui lui tomboientdes yeux-
» Quand le chantre divin suspendoit ses vers, Ulysse
>■> essuyoit ses larmes, et prenant une coupe, il
x> faisoit des libations aux Dieux. Quand Démodocus
» recommençoit ses chants , et que les anciens l'ex-
il citoientà continuer ( car ils étoient charmés de ses
» paroles) , Ulysse s'enveloppoit la tête de nouveau j
35 et recommençoit à pleurer. 33
Ce sont des beautés de cette nature, qui,
de siècle en siècle , ont assuré à Homère la
(1) Odys. lib. VIII, v. 83, etc.
(I
Christia-
nisme.
39(5 GENIE
Partie If. première place entre les plus grands genres;
Poétique II n'y a point de honte à sa mémoire , de
n'avoir été vaincu dans de pareils tableaux ,
que par des hommes écrivant sous la dicté©
— — du ciel. Mais vaincu , il l'est sans doute.
Livre yi. g^ d'unc manière qui ne laisse aucun sub-
La Bible te^fuge à la critique.
HomArp. Ceux qui ont vendu Joseph , les propres
frères de cet homme puissant , retournent
vers lui sans le reconnoître , et lui
amènent le jeune Benjamin , qu'il avoit
demandé.
«Joseph les salua aussi en leur faisant bon visage ,
3J et il leur demanda : Votre père , ce vieillard don t
» vous parliez , vit-il encore , se porte-t-il bien ?
» Ils lui répondirent : Notre père, votre serviteur ^
» est encore en vie , et il se porte bien } et en se
» baissant profondément , ils l'adorèrent.
» Joseph levant les yeux , vit Benjamin son frère ,
» fils de Racliel sa mère, et il leur dit : Est-ce là le
« plus jeune de vos frères , dont vous m'aviez parlé ?
» Mon fils, ajnuta-t-il , je prie Dieu qu'il vous soit
» toujours favorable.
» Et il se hâta de sortir , parce que ses entrailles
» avoient été émues en voyant son frère y et qu.'il
DU CHRISTIANISME. 397
"i> ne pouvait plus retenir ses larmes j passant donc Partie II.
X) dans une autre chambre , il pltura. Poétidue
» Et après s'être lavé le visage , il revint, et se tlu
» faisant violence , dit à ses serviteurs : Servez à Cluisna-
» manger (i). »
Voilà les larmes de Joseph en opposition Livre vi.
à celles d'Ulysse 3 voilà des beautés abso- La Bible
lument semblables , et cependant quelle ^ ,
différence de pathétique ! Joseph , pleurant
à la vue de ses frères ingrats, et du jeune
et innocent Benjamin, cette manière de
demander des nouvelles d'un père , cette
adorable simpHcité , ce mélange d'amertume
et de douceur , sont des choses inelïàbles 5
les larmes en viennent naturellement aux
yeux , et l'on se sent prêt à pleurer comme
Joseph.
Ulysse caché chez Eumée , se fait recon-
noître à Télémaque ; il sort de la maison
du pasteur , dépouille ses haillons , et
reprenant sa beauté par un coup de la ba-
guette de Minerve, il rentre pompeuse-
jnent vêtu.
(0 Gènes, cap. XLIII, v, 26 et seq»
Partie II,
Poétique
(lu
Cliristia-
nisme.
39B GENIE
(l) &a^j.^y,3-i si (/.H ç/Aoî v/of , etc.
Livre VI.
La Bible
et
« Son fils bien-aimé l'admire et se hâte de détour-
» ner la vue , dans la crainte que ce ne soit un Dieu.
5î Faisant un effort pour parler , il lui adresse rapi-
» dément ces mots : Etranger , tu me parois bien
u différent de ce que tu étois avant d'avoir ces ha-
» bits , et tu n'es plus semblable à toi-même. Certes
Homère. » tu es quelques-uns des Dieux liabitans du secret
» Olympe ; mais sois-nous favorable , nous t'offrirons
3> des victimes sacrées et des ouvrages d'or merveil-
» leusement travaillés.
y> Le divin Ulysse , pardonnant à son fils , répon-
» dit : Je ne suis point un Dieu. Pourquoi me com-
» pares-tu aux Dieux ? Je suis ton père , pour qui
» tu supportes mille maux et les violences des
)) hommes. Il dit , et il embrasse son fils , et les
» larmes qui coulent le long de ses joues , viennent
» mouiller la terre } jusqu'alors il avoit eu la force
» de les retenir. »
Nous reviendrons sur cette reconnois"-
sance, mais il faut voir auparavant celle
de Joseph et de ses frères.
Joseph après avoir fait glisser une
coupe dans le sac de Benjamin , ordonne
(1) Odys. lib. XVI } V. 177 et se^.
DU CHRISTIANISME. 3(;9
d'arrêter les enfans de Jacob ^ ceux-ci sont Fartu: ir.
consternés j Joseph feint de vouloir retenir Poéii(iue
le coupable; Juda s'olïre en otage pour cinistia-
Benjamin ; il raconte à Joseph que Jacob "isme.
lui avoit dit avant de partir pour l'Egypte
Livre Vf.
« Vous savez que j'ai eu deux fils de Rachel , ma La Bible
et
Homère.
73 femme.
» L'un d'eux étant allé aux champs , vous m'avez
» dit qu'une bête l'avoit dévoré, et il ne paioît point
T> jusqu'à cette heure.
33 Si vous emmenez encore celui-ci , et qu'il lui
35 arrive quelqu'accident dans le chemin , vous acca-
33 blerez ma vieillesse d'une affliction qui la conduira
» au tombeau.
33 Joseph ne pouvant plus se retenir , et parce qu'il
j3 étoit environné de plusieurs personnes , il corn-
33 manda que l'on fit sortir tout le monde , afin que
»3 nul étranger ne fût présent , lorsqu'il se feroit
» reconnoître de ses frères.
33 Alors les larmes lui tombant des yeux , il éleva
j) fortement sa voix, qui fut entendue des Egyptiens
33 et de toute la maison de Pharaon.
39 II dit à ses frères ; Je suis Joseph : mon père
33 vit-il encore? Mais ses frères ne purent lui ré-
j3 pondre , tant ils étoient saisis de frayeur.
33 II leur parla avec douceur , et leur dit : Appro-
4o6
GENIE
du
Cliristia-
nisine.
Livre VI.
La Bible
et
Homère.
P'4.RiiE II. » chez-A'ous de moi ; et s'étant approchés de lui , il
Poétique '^ ajouta : Je suis Josepli votre frère , q^ue vous avez
» vendu jiour l'Egypte.
» Ne ci-aignez point. Ce n'est point par votre con-
3> seil que j'ai été envoyé ici , mais par la volonté
» de Dieu. Hâtez-vous d'aller trouver mon père.
»... Et s'étant jeté au cou de Benjamin son
» frère , il pleura , et Benjamin pleura aussi en le
» tenant embrassé.
«Joseph embrassa aussi tous ses frères , et il pleura
i> sur chacun d'eux (i). »
La voilà cette fameuse histoire de Joseph,
et ce n'est point dans l'ouvrage d'un so-
phiste qu'on la trouve ( car rien de ce qui
est fait avec le cœur et des larmes , n'ap-
partient à des sophistes); on la trouve cette
histoire dans le livre qui sert de base à cette
religion si dédaignée des esprits forts , et
qui seroit bien en droit de leur rendre mé-
pris pour mépris , si la charité n'étoit pas
son essence. Voyons comment la recon-
noissance de Joseph et de ses frères , l'em-
porte sur celle d'Ulysse et de Télémaque.
(i) Gènes, cap. XLIVj v. 27 et seq. Cap. XLVj
V. 1 etseq.
L>V CHRISTIANISME. 401
Homère, ce nous semble, est d'abord ^■^''tie ir.
tombé dans une grande erreur , en em- ^"^"fi»e
ployant le merveilleux dans son tableau, cinstia*
Dans les scènes dramatiques , quand les nisn.c.
passions sont émues , et que tous les mira- "— ~
11- -11» !>• • Livre Vf.
cies doivent sortir de i ame , 1 intervention
d'une divinité refroidit l'action, donne aux ^^
sentimens l'air de la fable, et décèle le Homère.
mensonge du poëte, où l'on ne pensoit trou-
ver que la vérité. Ulysse se faisant rencon-
noître sous ses haillons à qiielque marque
naturelle, eût été bien plus touchant. C'est
ce qu'avoit senti Homère lui-même , puis-
que le roi d'Itaque se découvre à sa nour-
rice Euryclée , par une ancienne cicatrice ,
et à Laërte , par la petite circonstance des
treize poiriers , que le bon vieillard lui
avoit donnés dans son enfance. On aime à
voir que les entrailles du destructeur des
villes sont formées comme celles du com-
mun des hommes, et que les affections sim-
ples en composent le fond.
La reconnoissance est bien mieux ame-
née dans la Genèse. Une coupe est mise par
2. Ce
4oi^ GENIE
Partie If. une ruse toiite iraternelle, et parla plus
Poétique innocente vengeance , dans le sac d'un
chiisiia- j^une Irère innocent ; des irères coupables
nisnie. sc désolcnt , en pensant à l'affliction de leur
■°~" père , et l'image delà douleur de Jacob , bri-
sant tout-à-coup le cœur de Joseph , le force
La Bible , , • i a jm u • r i
çj a se découvrir plutôt qu une 1 avoit résolu.
Homère. Quant au mot fameux , je suis Joseph ,
on sait qu'il faisoit pleurer d'admiration
M. de Voltaire lui-même. Le n«1;Jp \w -ii^AÎ ,
je suis ton père , est bien inférieur à ^ego
sum Joseph. Ulysse retrouve dans Télé-
maque un fils soumis et fidèle. Joseph
parle à des frères qui Vont vendu ; il ne
leur dit pasye suis votre Jy'ère ; il leur dit
seulement , je suis Joseph , et tout est pour
eux dans ce nom de Joseph. Comme Telé-
maque , ils sont troublés ; mais ce n'est
pas la majesté du ministre de Pharaon qui
les étonne , c'est quelque chose au fond de
leur conscience.
Ulysse fait à Télémaque un long raison-
nement , pour lui prouver qu'il est son
père : Joseph n'a pas besoin de tant de
DU CHRISTIANISME. 40a
paroles avec les fils de Jacob. Il les appelle Partie ît
auprès de lui : car s'il a élevé la voix assez Poétique
haut pour être entendu de toute la maison
de Pharaon , lorsqu'il a dit , je suis Joseph , nismc.
ses frères doivent être maintenant les seuls — -^
à entendre l'explication qu'il va ajouter à ^^''^^' ^ ^'
voix basse : ego sum Joseph, f rater
RESTER, QUE M VENDIDISTIS IN j4EgYF- Hoir.èiei
TUM y c'est la délicatesse , la générosité et
la simplicité poussées au plus haut degré.
N'oublions pas de remarquer avec quelle
bonté Joseph console ses frères , les excu-
ses qu'il leur fournit en leur disant, que
loin de l'avoir rendu misérable , ils sont ^
au contraire , la cause de sa grandeur.
C'est à quoi l'Ecriture ne manque jamais y
de placer la Providence dans la pers-
pective de ses tableaux. Ce grand conseil
de Dieu, qui conduit toutes les affaires
humaines , alors qu'elles semblent le plus
abandonnées aux passions des hommes et
aux loix du hasard , surprend merveilleu-
sement l'esprit. On aime cette main cachée
dans la nue , qui travaille incessamment les
Ce.
4^4 "GENIE
r^TîE II. hommes ; on aime à se croire quelque chose
roéiique daiis les projets de la sagesse , et à sentir
„, . '. que le moment de notre vie est un dessein
iiisinc. de l'éternité»
"""" Tout est grand avec Dieu, tout est petit
sans Dieu : cela s'étend jusques sur les sen-
La IJiLle . ^ i
^^ timens. oupposez que tout se passe dans
llt'M.èxe. l'histoire de Joseph, connue il est marqué
clans la Genèse j admettez que le lîls de
Jacob soit aussi bon, aussi sensible qu'il
l'est , mais qu'il soit philosophe ', et qu'ainsi,
au lieu de dire, je suis ici par la volonté
du Seigneur, il dise , \3l fortune m'a été
J'avoj^able , les objets diminuent , le cercle
se rétrécit , et le pathétique s'en va avec
les larmes.
Enhn, Joseph embrasse ses frères, comme
Ulysse embrasse Télémaque , mais il com-
mence par Benjamin. Un auteur moderne
n'eût pas manqué de le faire se jeter de
préférence au cou du h^ère le plus coupable,
afin que son héros lut un vrai personnage
detrasédie. La Bible a mieux connu le cœur
Jiumain : elle a su comment apprécier cette
DU CHRISTIANISME. 4c5
exagération desentiment, par qui unliomme P^'*'*"'^ lî-
a toujours l'air de s'efforcer d'atteindre à ce '''^'^"l"«
' ^ du
q.u'il croit une grande chose , ou de dire ce chrîsiîat
qu'il pense un grand mot. Au reste, la "*'^''"'-
comparaison qu'Homère a £iite des sanglots
de Télémaque et d'Ulysse, aux. cris d'un ...
aigle et de ses aiglons ( comparaison que et
nous avons supprimée ) , nous semble en- <i^'^'^-
core de trop dans ce lieu ; « et s' étant jeté
y> ait cou de BenjanÛTi pour V embrasser ,
3> il pleural} et Benjamin pleura aussi, ejt
3> le tejiajit embrassé : » c' est-là la seule
magnificence de style , convenable en de
telles occasions.
Nous trouverions dans l'Ecriture plu-
sieurs autres, morceaux de narration , de la
même excellence que celui d^ Joseph, mais
lelecteurpeutaisément enfairela comparai-
son avec des passages d'Homère. Il com-
l^arera, par exemple, le livre de Ruth, et le
livre de la réception d'Ulysse chez Eumie*
Tobîe offi-e des ressemblances touchante^
avec quelques scènes de l'Iliade et de
X'Odyssée : Priam est conduit par Mercure
4o6 GENIE
Partie II. sous la foriiie d'uii beau jeune liomme ^
Poétique comme le fils de Tobie l'est par un ange ,
Christia- ^^^^ ^^ même déguisement. Une faut pas ou-
iiisnie. blier le chien qui court annoncer à de vieux
— " parens le retour d'un lils chéri ; et cet
I IVRE VI. ^ -. . ,_.,, '
autre cluen qui , reste iidele parmi des ser-
La Bible . . ^ ^ . ^
Pt viteurs ingrats , accomplit ses destinées y
lioinere. j,^s qu'il a recounu son maître , sous les
lambeaux de l'infortune. Nausicaa et la
fille de Pharaon vont laver leurs robes
aux fleuves ; l'une y trouve Ulysse , et
l'autre Moïse.
Il y a sur-tout dans la Bible de cer-
taines façons de s'exprimer , bien plus
touchantes , selon nous , que toute la poésie
d'Homère. Si celui - ci veut peindre la
yieillesse, il dit:
ToUt H Ntrup, etc.
« Nestor , ce liant orateur des Pyliens , dont la
îî bouclie étoit une fontaine de discours plus douce
;5 que le miel , se leva au milieu de l'assemblée.
V Déjà , par sa flexible éloquence , il avoit enchanté
33; deux générations d'hommes f entre lesquelles il
DU CHRISTIANISME. 407
» avoit vécu dans la pastorale Pylos , et il régnoit Partie IÎ.
» maintenant sur la troisième (l). » Poétique
du
Cette phrase est de la plus belle anti- cimstia-
quité , comme de la plus douce mélodie.
Le second vers, tout rempli d'L, imite la livre vi»
douceur du miel et rélof|uence onctueuse La Bible
d'un vieillard. ^^
Homère*
Tv Kj «■mi >Ato3-5-jif jiiiAi\s yKVKiuiy cm auJ^w.
Pharaon ayant interrogé Jacob sur son
âge, le Patriarche répond :
a II y a cent trente ans que je suis voyageur. Mes
3> jours ont été courts et mauvais, et ils n'ont point
» égalé ceux de mes pères (2). »
Voilà deux sortes d'antiquités biendifFé-
rentes : l'une est en image , l'autre en sen--^
tiinensj l'une réveille des idées riantes ,
l'autre des pensées mélancoliques 5 l'une ,
représentant le chef d'un peuple, ne montre
le vieillard que relativement à une position
(I) //. hb. I, V. 247-63.
(3) Gènes, cap. XLVII5 v. 9.
4a8 GENIE
Partie n. de la Vie, l'autre le considère individuelle-
l'oétique ment et tout entier : en général, Homère
fait plus réfléchir sur les liommes , et la
Bible sur l'iiomme.
Homère a souvent parlé des joies de
deux époux , mais l'a-t-il iàit de cette
sorte ?
du
Christia-
nisme.
Litre VI.
La Bible
et
liùmère.
te Isaac fît entrer Rébecca dans la tente de Sara ,
y> sa mère , et il la prit pour épouse 5 et il eut tant
» de joie en elle, que la douleur qu'il avoit ressentie
» de la mort de sa mère fut tempérée (1). 33
Nous terminerons ce parallèle, et toute
notre poétique chrétienne, par un essai qui
fera comprendre dans un instant la diffé-
rence qui existe entre le style de la Bible,
et celui d'Homère 5 nous prendrons un
morceau de la première , pour la peindre
des couleurs du second. Ruth parle ainsi
à Noëini :
*f Ne vous opposez point à moi y en me forçant à
» vous quitter et à m'en aller : en quelque lieu que
(0 Il^id, cap. XXIII , V.. 67.,
DU CHRISTIANISME. 409
» vous alliez , j'irai a\ec vous. Je mourrai où vous Partie II.
S3 mourrez ; votre peuple sera mon peuple , et votre Poéiiriue
Dj Dieu sera mon Dieu (i). » * ^
Chrislia-
nisme.
Tâchons de traduire ce verset en langue ____^
homérique: Livre VL
« La belle Ruth répondit à la sage Noëmi , lio-
» norée des peuples comme une déesse : Cessez de Homère.
33 vous opposer à ce qu'une divinité m'inspire : je
33 vous dirai la vérité telle que je la sais et sans dégxii-
» sèment. Je suis résolue de vous suivre. Je deraeu-
» rerai avec vous , soit que vous restiez chez les
30 Moabites , habiles à lancer le javelot , soit que
» vous retourniez au pays de Juda , si fertile en
» oliviers. Je demanderai avec vous l'hospitalité aux
33 peuples qui respectent les supplians. Nos cendres
» seront mêlées dans la même urne , et je ferai au
» Dieu qui vous accompagne totijours des sacrifices
33 agréables.
3î Elle dit : et comme lorsque le violent zéphyre
» amène une pluie tiède du côté du midi , les labou-
33 reurs préparent le froment et l'orge , et font des
33 corbeilles de joncs très-proprement entrelacées 5
» car ils prévoient que cette ondée va amollir la
33 glèbe , et la rendre propre à recevoir les dons
(1) Ruth f cap. Ij v. 6.
/fjro G E ]?r I E
Partie II. «précieux de Cérès j ainsi les paroles de RutK j
Poétique ^' comme une pluie féconde, attendrirent tout le
tlu jî cœur de Noëmi. »
Christia-
XlVRE VI.
La Bible
Autant que la f'olblesse de nos talens
nous a permis d'imiter Homère , voilà peut-
être l'ombre du style de cet immortel génie,
et Mais le verset de Ruth , ainsi délayé , n'a-
îionière. t _ il p^s perdu ce charme original qu'il
a dans l'Ecriture ? Quelle poésie peut jamais
valoir ce seul tour d'oraison : « JPopulus
>> tuus populus Tneus 3 Deus tuus Deus
35 meus. 55 II sera aisé maintenant de pren-
dre un passage d'Homère , d'en effacer les
couleurs, et de n'en laisser que le fond à
la manière de la Bible.
Par là nous espérons ( du moins aussi
loin que s'étendeiit nos lumières , ) avoir
fait connoître aux lecteurs quelques-unes
des innombrables beautés des livres saints.
Heureux si nous avons réussi à leur faire
admirer cette grande et sublime pierre ,
qui porte toute l'église de Jésus-Christ !
ce Si l'Ecriture , dit saint Grégoire - le-
:» Grand, renferme des mystères capables
DU CHRISTIANISME. 4ii
55 d'exercer les plus éclairés , elle contient Partie il
X. aussi des vérités simples , propres à nour- Poétique
33 rir les humbles et les moins savans ; elle c],r;stîa.
3î porte à l'extérieur de quoi allaiter les nisme.
:>3 enfans, et dans ses plus secrets replis de "— "
. . 1, T . . T .1 Livre VI;«
33 quoi saisir d admiration les esprits les
33 plus sublimes. Semblable à un fleuve dont ^^
33 les eaux sont si basses en certains endroits, Homère..
33 qu'un agneau pourroit y passer , et en
33 d'autres , si profondes , qu'un éléphant y
53 nageroit. a?
IN DU SECOND VOLUME.
NOTES
E T
ECLAIRCISSEMENS,
Note A.
J_jE s véritables philosophes n*auroient pas pré-
tendu, comme l'auteur du Système de la nature,
que le jésuite Néedham eût créé des anguilles, et
que Dieu n'avoit pu créer l'homme. iSéedham ne
leur auroit pas paru philosophe 5 et l'auteur du
Système de la nature n'eût été regardé que comme
un discoureur par l'empereur Marc - Aurèle. »
{Quest. encfcl. tom. 6, art. Phîlosoph.)
Dans un autre endroit , combattant les Athées ,
il dit , à propos des Sauvages qu'on croyoit sans
Dieu :
«Mais on peut insister, on peut dire ils vivent
en société , et ils sont sans Dieu • donc on peut vivre
en société sans religion. «
(( En ce cas , je répondrai que les loups vivent
ainsi j et que ce n'est pas une société qu'un assem-
blage de barbares anthropophages , tels qipe vous les
supposez : et je vous demanderai toujours si , quand
vous avez prêté votre argent à quelqu^un de votre
4ii NOTES
société, vous voudriez cjue ni votre débiteur, nî
votre procureur , ui voire notaire , ni votre juge ne
crussent en Dieu ? » (Ib. tom. 2 , art. Ath.)
Tout cet article sur l'athéisme mérite d'être par-
couru. En politique , Voltaire montre la même
dignité de toutes ces vaines théories qui troublent
le monde. « Je n'aime point le govivernement de la
canaille , répète-t-il en cent endroits. » ( Voyez les
Lettres au roi de Prusse.) Sts plaisanteries sur les
républiques populaciéres , son indignation contre
les excès des peuples , tout enfin dans ses ouvrages
prouve qu'il haïssoit de bonne foi les charlatans dé
la philosophie.
C'est ici le lieu de mettre sous les jeux du lecteur
un certain nombre de passages tirés de la Corres-
pondance de Voltaire , qui prouvent que je n'ai pas
trop hasardé, lorsque j'ai dit qu'il haïssoit secrète-
ment les sophistes. Du moins l'on sera forcé de con-
clure (si on n'est pas convaincu) que M. de Voltaire
ayant soutenu éternellement le pour et le contre , et
varié sans cesse dans ses sentimens , son opinion eil
morale , en philosophie et en religion doit étrd
comptée pour peu de chose.
Année 1766.
Contre les philosophes et le philosophisme. Je
n'ai rien de coimnuii avec les philosophes tho-^
ET ECLAIRCiSSEMENS. 4i5
dénies , que cette horreur pour le fanatisme into-
lérant. {Corresp. gén. tom. X , p. SSy.)
Année 1741»
La supériorité qu'une physique sèche et abstraite
a usurpée sur les belles-lettres commence à m'in-
digner. Nous avions il y a cinquante ans de bien
plus grands hommes en physique et en géométrie
qu'aujourd'hui , et à peine parloil-on d'eux. Les
choses ont bien changé. J'ai aimé la physique tant
qu'elle n'a point voulu dominer sur la poésie ; à
présent qu'elle a écrasé tous les arts , je ne veux plus
la regarder que comme un tyran de mauvaise com-
pagnie. Je viendrai à Paris faire abjuration entre
vos mains. Je ne veux plus d'autre étude que celle
qui peut rendre la société plus agréable , et le déclin
de la vie plus doux. On ne sauroit parler physique
un quart-d'heure et l'entendre. On peut parler
poésie , musique , histoire , littérature tout le long
du jour , etc. {Correspondance générale , tom. III.
P' 170-)
Les mathématiques sont fort belles j mais, hors
une vingtaine de théorèmes utiles pour la méca-
nique et l'astronomie , le reste n'est qu'une curiosité
fatigante. ( Tout. IX , p. 484.
A Damilaville,
J'entends , par peuple , la populace qui n'a que
4i2 NOTES
ses bras pour vivre. Je Joule que cet ordre de ci-
toyens ait jamais le temps ni la capacité de s'ins-
truire; ils mourroient de faim avant de devenir
philosoplîcs. Il me paroît essentiel qu'il y ait des
gueux ignorans. Si vous faisiez valoir comme moi
une terre , et si vous aviez des charrues ,vous seriez
bien de mon avis. {^Toin. X , p. 396.)
J'ai lu quelque chose d'une antiquité dévoilée ,
ou plutôt très-voilée. L'auteur commence par le
déluge , et finit toujours par le chaos 5 j'aime mieux ,
mon cher confrère , un seul de vos contes que tous
ces fatras. {Tout. X , p. 409.)
Année 1766.
Je serois très- fâché d'avoir fait (le Christianisme
dévoilé) non-seulement comme académicien, mais
comme philosophe , et encore plus comme citoyen,
II est entièrement opposé à mes principes. Ce livre
conduit à l'athéisme , que je déteste. J'ai toujours
regardé l'athéisme comme le plus grand égarement
de la raison , parce qu'il est aussi ridicule de dire
que l'arrangement du monde ne prouve pas un
artisan suprême, qu'il seroit impertinent de dire
qu'une horloge ne prouve pas un horloger.
Je ne réprouve pas moins ce livre comme citoyen j
l'auteur paroît trop ennemi des puissances. Des
hommes qui penseroicnt comme lui ne formeroien*
qu'une anarchie.
ET ÉCLAIRCISSEMENS. 417
I\Ia conUimc est d'écrire sur la marge Je mes
Jivres ce que je pense d'eux : vous verrez , quaud
vous daignerez venir à Fcrney , les marges du Claris-
tianisme dcvoiLé chargées de remarques , qui prou-i
vent que l'auteur s'est trompé sur les faits les plus
essentiels. (Corresp. gén. tom. A'/, p. i43-)
Année 1762. A Dainilaville.
Les frères doivent toujours respecter la morale
et le trône. La morale est trop blessée dans le livré
d'Helvétius , et le trône est trop peu respecté dans
ce livre qui lui est dédié. (^Le Despotisme oriental.^
Il dit plus haut , en parlant de ce même ouvrage :
On dira que l'auteur veut qu'on ne soit gouTerné
ni par Dieu , ni par les hommes. ( T". VIII ^ p. I4S')
Année 1768. A M. de Fillevieille.
Mon cher Marquis , il n'y a rien de bon dans
l'athéisme. Ce système est fort mauvais dans le phv-
sique et dans le moral. Un honnête homme peut
fort bien s'élever contre la superstition et contre le
fanatisme; il peut détester la persécution 5 il rend
service au genre humain s'il répand les principes de
la tolérance j mais quel service peut-il rendre s'il
répand l'athéisme ? Les hommes en seront-ils plus
vertueux , pour ne pas reconnoîtrc un Dieu qui
ordonne la vertu ? Non ^ sans doute. Je veux que
2, D d
4i8 NOTES
les princes et leurs ministres en rcconnoissent uîî
et même un Dieu qui punisse et qui pardonne. Sans
ce frein, je les regarderai comme des animaux
féroces, qui, à la véritJ , ne nie mangeront pas
quand ils sortiront d'un long repas, et qu'ils digé-
reront doucement sur un canapé avec leurs maî-
tresses ; mais qui certainement me mangeront , s'ils
me rencontrent sous leurs griffes quand ils auront
faim 5 et qui , après m'avoir mangé , ne croiront pas
seulement avoir fait une mauvaise action. ( T. XII ,
p. 349.)
Année 1749-
Je ne suis point du tout de l'avis de Sanderson ,
qui nie un Dieu , parce qu'il est né av^eugle. Je me
trompe peut-être; mais j'aurois , à sa place , re-
connu un être très-intelligent , qui m'auroit donné
tant de supplémens de la vue ; et en appercevant ,
par la pensée , des rapports infinis dans toutes les
choses , j'aurois soupçonné un ouvrier infiniment
habile. Il est fort impertinent de deviner à qui il
est et pourquoi il a fait tout ce qui existe ; mais il
me paroît bien hardi de nier qu'il est. ( Corrcsp»
gén. tom. IF, p. i4-)
Année lySS.
Il me paroît absurde de faire dépendre l'existence
de Dieu d'à plus b , divisé par s.
ET ECLAIRCISSEMENS. 419
Où en seroit le genre-humain s'il falloit étudier
la (Jjnamiquc et l'astronomie pour connoître l'Elre-
suprême? Celui qui nous a créés tous doit cfrc ma-
nifeste à tous , et les preuves les plus cominunes sont
les meilleures , par la raison qu'elles soiU les plus
communes j il ne faut que des yeux et point d'al-
gèbre pour voir le jour. [Corresp. gén. totn. IV,
pag. 463.)
Mille principes se dérobent à nos recherches,
parce que tous les secrets du Créateur ne sont pas
faits pour nous. On a imaginé que la nature agit
toujours par le chemin le plus court, qu'elle emploie
le moins de force et la plus grande économie pos-
sible • niais que répondroient les partisans de cette
opinion , à ceux qui leur feroieiit voir que nos bras
exercent une force de près de cinquante livres pour
lever un poi Is d'une seule livre; que le cœur eu
exerce une immense pour exprimer une goutte de
smg; qu'une carpe fait des milliers d'œufs pour
produire une ou deux carpes 5 qu'un chêne donne
un nombre innombrable de glands, qui souvent ne
font pas naître un seul chêne ? Je crois toujours ,
comme je vous le mandois il y a long-temps , qu'il
y a plus de profusion que d'économie dans la nature.
{Tom. JF,pag,A,Gà.)
Note B.
Comme la philosophie du jour loue précisément
Dd..
4ao NOTES
le poljtliéisme d'avoir fait cette séparation , tt
blâme le christianisme d'avoir uni les forces morales
aux forces religieuses, je ne crovois pas que celle
proposition pût être attaquée. Cependant un homme
de beaucoup d'esprit et do goût , et à qui l'on doit
toute déférence , a paru douter de l'assertion. Il m'a
objecté la personnification des êtres moraux, comme
la sagesse dans Minerve , etc.
Il me semble y sauf erreur , que les personnifica-
tions ne prouvent pas que la morale fût unie à la
religion dans le poljlbéiouie. Sans doute en adorant
lou les vices divinisés , on adoroil aussi les vertus^
mais le prêtre enseignoit - il la morale dans les
temples et chez les pauvres ? Son ministère consis-
toit-il à consoler les malheureux par l'espoir d'une
autre vie , à inviter le pauvre à la vertu , le riche
à la charité ? Que s'il y avoit quelque morale atta-
chée au culte de la déesse âe lu Justice , de la Sa-
gesse , celte morale n'étoit-elle pas presqu'absolu-
ment détruite , et sur-tout pour le peuple , par le
culte des plus infâmes divinités ? Tout ce qu'on
pourroit dire , c'est qu'il y avoit quelques sentences
gravées sur le frontispice et sur les murs des tem-
ples, et qu'en général le prêtre et le législateur,
recommandoient au peuple la crainte des dieux.
Mais cela ne suffit pas pour prouver que la profes-
iion de la morale fut essentiellement liée au polj-^
ET ÉCLAIRCISSEMENS. 421
tliéisme , quand tout démontre au contraire cpi'elle
en ctoit séparée.
Les moralités ([u'on trouve dans Homère sont
presque toujours indépend;mtes ds l'action céleste 5
c'est une simple réflexion que le poëte fait sur
l'événement qu'il raconte , ou la catastrophe qu'il
décrit. S'il personnifie les remords , la colère di-
vine, etc., s'il peint le coupable au Tartare et le
juste aux. Champs-Elysées , ce sont sans doute de
belles fictions, mais qui ne constituent pas un code
moral attaché au polythéisme , comme l'évangile
l'est à la religion chrétienne. Otez l'évangile à J. C. ,
et le christianisme n'existe plus 5 enlevez aux. an-
ciens l'allégorie de Minerve , de Thémis , de Né-
xnésis , et le polythéisme existe encore. Il est certain
d'ailleurs qu'un culte qui n'admet qu'un seul Dieu,
doit s'unir étroitement à la morale, parce qu'il est
uni à la vérité j tandis qu'un culte qui reconnoît la
pluralité des Dieux , s'écarte nécessairement de la
morale ,.en se rapprochant de l'erreur.
Quant à ceux qui font un crime au christianisme
d.' avoir ajouté la force morale à la force religieuse,
ils trouveront ma réponse dans le deruisr chaDÎtre
de cet ouvrage , où je montre (in au defuiil de l'es-
clavage antique^ les peuples modernes doivent avoir
Ujn frein puissant dans leur religion.
422 NOTES
Note C.
Voici quclijues fragmens que îious avons retentis
<le mémoire , et qui semblent être échappés à un
poète grec , tant ils sont pleins du goût de l'anti-
quité.
Accours , jeune Cliromis, je t'aime et je suis belle,
Blanche comme Diane, et légère comme elle,
Comme elle, granile et ficre; et les bergers, le soir ,
Lorsque, les yeux baissés, je passe sans les voir,
Doutent si je ne suis qu'une simple mortelle,
Et , me suivant des yeux , disent : comme elle est belle l
Néère , ne vas point te confier aux flots ,
De peur tl'étre déesse; etTjue les matelots
N'invoquent, au milieu de la tourmente amère,
JjSl blanche Galathée et la blanche Néère.
Une autre idjlle , intitulée le Malade , trop
longue pour être citée, est pleine des beautés les plus
touchantes. Le fragment qui suit est d^m genre
différent : par la mélancolie dont il est empreint, on
diroit qu'André Chénier, en le composant, avoit uu
pressentiment de sa destinée.
Souvent las d'être esclave et tle boire la lie
De ce calice amer que l'on nomme la vie ;
Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
Je regarde la tombe , asyle souhaité ;
3c souris à la mort volontaire et procliaine :
3e me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaînev
ET ECLAIRCISSEMENS. 42a
Et puis mon cœur s'écoute et s'ouvre à la foiblcsse ,
Mesparens, mes amis, l'avenir, ma jeunesse ,
Mes écrits imparfaits, car à ses propres yeux
L'homme sait se cacher d'un Toile spécieux.
A quelque noir destin qu'elle soit asservie.
D'une étreinte invincible il embrasse la vie :
11 va chercher bien loin, plutôt que de mourir,
Quelque prétexte ami pour vivre et pour soutïiir.
31 a soufl'ert, il souffre : aveugle d'espérance.
Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance;
Et la mort, de nos ma«x le remède si doux,
Lui semble un nouveau mal , le plus cruel de tous.
Les écrits de ce jeune liomine , ses connoissances
variées , son courage , sa noble proposition à M. de
Malbherbes , ses malheurs et sa mort , tout sert à
répandre le plus vif intérêt sur sa mémoire. Il est
remarquable que la France a perdu , sur la fin du
dernier siècle, trois beaux, talens à leur aurore:
Mallilâtre , Gilbert et André Chénier 5 les deux
pieniicrs sont morts de misère , le troisième a péri
sur l'échafaud.
N O T E b.
INous ne voulons qu'éclaircir ce mot descriptif ,
aîin qu'on ne l'interprète pas dans un sens différent
que celui que nous lui donnons. Quelques personnes
ont été choquées de notre assertion , faute d'avoir
bien compris ce que nous voulions dire. Certaine-
4H NOTES
ment lespoëtcs de i'aiitiquitc ont des luorceaiux des-,
çriptifs j il seroit absurde de Je nier, sur-tout si
l'on donne la plus grande extension à l'expression ,
et qu'on entende par là des descriptions de vêtemens ^
de repas , d'armées, de cérémonies , etc. etc. 5 mais
ce genre de description est totalement différent du
nôtre* en général , les anciens ont peint les mœurs ,
îious peignons les choses; Virgile décrit la maison
rustique^ Théocrite les bergers, et Thomson les
hais et les déserts. Quand les Grecs et les Latins ont
dit quelques mots d'un paysage , ce n'a jamais été
<rue pour y placer des personnages et faire rapide-
ment un fond de tableau j mais ils n'ont jamais re-
présenté nuement , comme nous , les fleuves , les
montagnes et les forêts j c'est tout ce que nous pré-
tendons dire ici. Peut-être objectera-t-on que les
anciens avoient raison de regarder la poésie descrip-
tive comme l'objet accessoire ^ et non comme l'objet
principal du tableau 5 je le pense aussi , et l'on a
fait de nos jours un étrange abus du genre descrip-
tif 5 mais il n'en est pas moins vrai que c'est un
moyen de plus entre nos mains , et qu'il a étendu la
sphère des images poétiques , sans nous priver de la
peinture des mœurs et des passions , telle qu'eiîç
^xistoit pour les anciens.
ET ÊCLAIRCISSEMENS. /pS
Note K .
Poésies sanscrites. Sacontala.
Ecoutez , ô vous arbi'es de cette foret sacrée ^
i'Coutez , et pleurez le départ de Sacontala pour le
palais de l'époux. Sacontala î celle qui ne buvoit
point l'onde pure avant d'avoir arrosé vos tiges ;
celle qui, par tendresse pour vous, ne détacha jamais
une seule feuille de votre aimable verdure , quoique
ses beaux cheveux en demandassent une guirlande ;
celle qui mettoit le plus grand de tous ses plaisirs
dans cette saison qui entremêle de fleurs vos flexibles
rameaux.
Chœur des Nymphes des bois.
Puissent toutes les prospérités accompagner ses
pas ! puissent les brises légères disperser , pour ses
délices , la poussière odorante des fleurs ! puissent
les lacs d'une eau claire et verdoyante sous les feuilles
du lotos , la rafraîchir dans sa marche ! puissent de
doux ombrages la défendre des rayons brùlans du
soleil ! {^Robertsoii's indie.)
Poésie E jl s e.
Chant des Bar d e s; F/r^^ i?ar<i.
jSfight is dull and dark^ thc clouds rest on the
426- NOTES
hills no star -with green trembling beam : no iiiocn
elooks from the skj. I bar tbo blast in tlie wooci ;
but I hear it distant far. ïhe strcam of the A'alley
iiîurniurs ; but its murniur is sulleii and sad. From
the tree at the grave of the dead , the long-howling
owl is heard. I see a dim form on the plain ! It is a
ghost ! It fades, it Aies. S oiiic funeral shall pass this
way. The meteor marks ihc path.
The distant dog is hovrling from the but of the
hill, thestag lies on the mountain moss: the hiud isat
bis side. She bears the "wind in bis branchv borns*
«y
She starts , but lies again.
The roe is in the clift of the rock. The beath-
cock's head is benealb bis wing. No beast , no bird
is abroad, but the owl and the bowling fox. She
ou a lea iless tree : he in a cloud on the bill.
Dark , panling, trembling, sad, the travel-
1er bas lost bis way. Trough slirubs , trough
thorns , begoes, along the gurgling rill be fcars
the rocks and the fen. He fears the ghost of night.
The old tree groans to the blast. Tbe falling
branch resounds. The w^ind drives tbe withered
burs , clung together , along the grass. It is tbe
ight tread of a ghost! he trembles amidst the night.
Dark , dusky , howling is night ; Cloudy ,
Windy and full of ghosts ! the dead are abroad ! my
friends, recive me from the night. ( Ossiaii. )
ET ECLAIRCISSEMENS. /^ij
Note E .
Imitation de Voltaire.
n Toi sur qui mon tyran prodigue ses bienfaits,
Soleil ! astre ile feu, jour heureux que je hais,
Jour qui fais mon supplice , et dont mes yeux s'étonnent ;
Toi qui semblés le dieu des cieux qui t'environnent }
Devant qui tout éclat disparoît et s'enfuit ,
Qui fait pâlir le front des astres de la nuit.
Image du Très- Haut qui régla ta carrière ,
Hélas ! j'eusse autrefois éclipsé ta lumière î
Sur la voûte des cieux élevé plus que toi.
Le trône oii tu t'assieds s'abaissoit devant moî ;
Je suis tombé , l'orgueil m'a plongé dans l'abyme.
Hélas ! je fus ingrat, c'est-là mon plus grand crime.
J'osai me révolter contre mon Créateur :
C'est peu de me créer, il fut mon bienfaiteur.
Il m'aimait; j'ai forcé sa justice éternelle
D'appesantir son bras sur ma tête rebelle :
Jel'ai rendu barbare en sa sévérité ;
Il punit à jamais, et je l'ai mérité.
Mais si le repentir pouvoit obtenir grâce ! . . .
Non , rien ne fléchira ma haine et mon audace ;
Non, je déteste un maître, sans doute il vaut mieux
Hégner dans les enfers qu'obéir dans les cieux. "
Note G .
Le Dante a répandu quelques beaux traits dans
son Purgatoire 5 mais son imagination si féconde
dans les tourmens de l'Enfer , n'a plus la même
/pS NOTES
abondance quand il faut peindre des peines mêlées
de quelques joies. Cependant cette aurore qu'il
trouve au sortir du Tartare , cette lumière qu'il
voit passer rapidement sur la mer , ont du vague
et de la fraîcheur.
Dolce color d'oriental zafiro
Clie s'accoglieva nel sereno aspetto
De l'acr pure infin' al primo gero.
A gli occhi miel ricominciô diletto
Tosto che di uscir faor de l'aura morta;
Che m'iiavea coHtristati gli occhi e'I petto.
Lo bel pianeta, ch'al atnar conforte ,
Faceva tutto rider l'oriente
Velando i pesci, ch'erano in sua scorta.
Mi vols'a man destra ; et posi mente
A l'altro polo.; et vi.li quattro stelle
Non viste maifuorch'a la prima gente.
Goder pareva'lciel dilor iîammelle,
O settentrional vedovo sito ,
Pûi clie prirato se di mirar quelle.
Com'i da loro sguardo fui partito
Un poco me volgendo a l'altro, polo
Là , onde'l carro gia era sparito.
Vidi presso di me un veglio solo
Degno di tanta reverentia in vista ;
Clie piu non dee a prade akun figliuoîo,.
ET ECLAIRCISSEMENS. 419
Lunga le Ijaiba, et di pel bianco mista
PortaTa a siioi capelisimjgliante;
De' quai cadeva al petto tloppia lista.
Li Raggi lie le quattre luci santé
Fregiavan si la sua faccia di lume ;
Ch'io'l vedea come'l sol fosse davante.
Venimmo poi in sublito diserto :
Clie mai non vide navicar su acque
Huom , che di ritornav sie poscia esperto.
Gia era' sole a l'orizonte giunto.
Il eu' meridian cercliio covercliia
Gierusalem col su' piu alto punto ;
Et la no!te , cli' opposit' e lui cercliia ,
Uscia di Gange fuor con le biluance ,
Che le caggion di man , quando soverchia;
Si cho le bianc';c et le vermiglie guance
Là , dov't era , de la hell' aurora
Per troppa etate divenivan lanceJ
Noi eravam lungli' esso'l mare ancora,
Corne gente, cli' aspcttasu carrino;
Clie va col cuor, et col corpo dimora ;
43o NOTES
Et ecco , quai sul presso ciel mattino
Per li grossi vapor morte rosseggia
Giii nel ponente sovra'l suol marino :
Cotai m' apparue, sancor lo veggia,
Un lume per lo mar venir si ratto,
Ch' el rauover su nessuiu volar parreggia ;
Del quai com'i un poco hebbi ritratlo
Li'occhio, per dimandar lo Duca niio ,
Rivldl'l pîu lucente et mag-^ior fatto.
Purgatorio di Danto , canto I et II.
N O T E II
On sera bien aise de trouver ici le beau morceau Je
Bossuét sur saint Paul.... « A^n que vous compre-
niez quel est donc ce prédicateur , destiné par la Pro-
vidence pour confondre la sagesse humaine , écoutez
la description que j'en ai tirée de lui-même dans la
première aux Corinthiens. »
«Trois choses contribuent ordinairement â rendre
un orateur agréable et efficace 5 la personne de celui
qui parle, la beauté des choses qu'il traite, la ma-
nière ingénieuse dont il les explique : et la raison en
est évidente; car l'estime de l'orateur prépare une
attention favorable , les belles choses nourrissent
l'esprit, et l'adresse de les expliquer d'une manière
qui plaise, les fait doucement entrer dans le cœur ;
ET ECLAIRCISSEMENS. 43i
îiiais (le la manière que se représente le prédicateur
dont je parle, il est bien aisé tle juger qu'il u'a aucun
de CCS avantages. »
o
« Et premièrement, chrétiens , si vous regardez son
extérieur, il avoue lui-même que sa mine n'est point
relevée (l) : Prœsentia corporis injïnna; et si vous
considérez sa condition, il est méprisable, et réduit
à gagner sa vie par l'exercice d'un art mécanique.
De- là vient qu'il dit aux Corinthiens : « J'ai été au
milieu de vous avec beaucoup de crainte et d'infir-
mité (2) )) , d'où il est aisé de comprendre combien
sa personne étoit méprisable. Chrétiens, quel pré-
dicateur pour convertir tant de nations ! »
« Mais peut-être que sa doctrine sera si plausible
et si belle qu'elle donnera du crédit à cet homme si
méprisé. Non, il n'en est pas de la sorte ; «Il ne
M sait , dit - il , autre chose que son maître cruci-
fié (3) » : IVon jiidicavi me scire aliquid inter 7-'OS ,
nisi Jesuin-Christuiii , et hune crucijixiun , c'est-à-
dire, qu'il ne sait rien que ce qui choque , que ce
qui scandalise, que ce qui paroit folie et extrava-
gance. Comment dont peut- il espérer que ses audi-
teurs soient persuadés? Mais , grand Paul ! si la
(i) 11 Cor. X, 10.
(2) Et «go in infirmitatc , et tinuire et tremorc multo fui
apud vos. 1 Cor. 2, 3.
(3.1bicl. 2.
43>2 NOTES.
doctrine que vous annoncez est si étrange et si diiu'-
cile , cherchez du moins des termes polis, couvre^
des fleurs de la rhétorique cette face hideuse de votre
Evangile, et adoucissez son austérité par les charmes
de votre éloquence. A Dieu ne plaise , répond ce
grand homme, que je mcle la sagesse humaine à la
sagesse du Fils de Dieu ; c'est la volonté de mou
maître, que mes paroles ne soient pas moins rudes,
que ma doctrine paroît incroyable ; ( i ) Non in.
pcrsuasibilihus humanae sapientiae verbis... Saint
Paul rejette tous les artifices de la rhétorique. Son
discours , bien loin de couler avec cette douceur
agréable , avec cette égalité tempérée que nous ad-
mirons dans les orateurs, paroît inégal et sans suite
à ceux qui ne Font pas assez pénétré; et les délicats
de la terre , qui ont , disent-ils , les oreilles fines ,
sont offensés de la dureté de son style irrégulier*
Mais, mes frères, n'en rougissons pas. Le discours
de l'Apôtre est simple , mais ses pensées sont toutes
divines. S'il ignore la rhétorique , s'il méprise la
philosophie , Jésus-Christ lui tient lieu de tout ; et
son nom qu'il a toujours à la bouche , ses mystère?
qu'il traite si divinement , rendront sa simplicité
toute-puissante. Il ira , cet ignorant dans l'art do
bien dire , avec cette locution rude , avec cette phrase
qui sent l'étranger , il ira en cette Grèce polie ^ I3
(1) I Cûi. 4.
ET ECLAIRCISSEMENS. 43!^
ïtière des philosophes et des onileurs : et malgré la
résistance du monde , il y établira plus d'églises ,
que Platon n'y a gagné de disciples par cette élo-
quence qu'on a crue divine. Il prêchera Jésus dans
Athènes , et le plus savant do ses sénateurs passera
de l'aréopage en l'école de ce barbare. Il poussera
encore plus loin ses conquêtes 5 il abattra aux pieds
du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la
personne d'un proconsul , et il fera trembler dans
leurs tribunaux les jnges devant lesquels on le cite-
Rome même entendra sa voix ; et un jour cette ville
maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre
du style de Paul, adressée à ses citoyens, que de tant
de fameuses harangues qu'elle a entendues de son
Cicéron. n
« Et d'où vient cela , chrétiens ? C'est que Paul a
des moyens pour persuader , que la Grèce n'enseigne
pas , et que Plouîc n'a pas appris. Une puissance sur-
naturelle, qui se plaît de relever ce que les superbes
méprisent , s'est répandue et mêlée dans l'auguste
simplicité de ses paroles. De-là vient que nous admi-
rons dans ses admirables épîtres une certaine vertu
plus qu'humaine, qui persuade contre les règles, ou
plutôt qui ne persuade pas tant , qu'elle captive les
entendemens 5 qui ne flatte pas les oreilles, mais qui
porte ses coups droit au cœur. De même qu'on voit
un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la
plaine, cette force violente et impétueuse qu'il avoit
2. Ec
4H NOTES
acf[i)iscaux monlagnes d'où il tireson origine* aînss
cette vertu céleste , qui est contenue dans les écrits
de saint Paul, même dans cette simplicité de stjle '
conserve toute la vigueur ([u'ellc apporte du ciel ,
d'où elle descend.»
« C'est par cette vertu divine que la simplicité de
l'Apôtre a assujetti toutes choses. Elle a renversé les
idoles , établi la croix de Jésus, persuadé à un million
d'hommes de mourir pour en défendre la gloire :
enfin , dans ses admirables épîtres elle a e:spliqué de
si grands secrets , qu'on a vu les plus sublimes esprits ,
après s'être exercés long-temps dans les plus hautes
spéculations où pou voit aller la philosophie , des-
cendre de cette vaine hauteur où ils se croyoient
élevés, pour apprendre à bégayer humblement dans
l'école de Jésus- Christ , sous la discipline de Paul...
Fin des Notes du second Volume.
TABLE
DES CHAPITRES
CONTENUS DANS CE VOLUME.
SECONDE P A Pl T I E.
POÉTIQUE DU CHRISTIANISME.
LIVRE PREMIER.
TUE GÉNÉRALE DES ÉPOPÉES CHRETIENNES»
V>HAPITRE PREMIER. Que la poétk|ue du Chris-
tianisme se divise en trois branches j poésie y
beaux-arts , littérature : que les six livres de cette
seconde partie traitent spécialment de la poésie.
Page 1
Chapitre II. Vue générale des poëmesoù le merveil-
leux du christianisme remplace la mythologie.
L'Enfer du Dante ^ la Jérusalem délivrée. 5
Chapitre IIL Paradis perdu. ii
Chapitre IV. De quelques poëmes francois e5
étrangers. 37
Chapitre V. La Henriade, 35
435 TABLE
LIVRE SECOND.
POÉSIE DANS SES RAPPORTS AYEC XES HOMMES,
CARACTÈRE.
Chapitre premier. Caractères naturels. 4/
Chapitre II. Suite des l'pous. Ulysse et Pénélope.
5i
Chapitre III. Suite des Epoux. Adam et Eve. 5c)
Chapitre IV. Le Père. Priani. ya
Chapitre V. Suite du Père. Lusignan. 78
Chapitre VI. La Mère. Audromaque . 81
Chapitre VII. Le Fils. Gusman. 88
Chapitre VIII. La Fille Iplngénie et Zaïre. 93
Chapitre IX. Caractères sociaux. Le Prêtre. 101
Chapitre X. Suite du Prêtre. La Sibylle. Joad.
Parallèle de Virgile et; de Racine. 104
Chapitre XI. Le Guerrier. Définition du beau
idéal. 1 1 4
Chapitre XII. Suite du caractère du Guerrier. 121
LIVRE TROISIÈME.
SUITE DE EA POÉSIE, DANS SES RAPPORTS
AVEC LES HOMMES. PRISSIONS.
Chapitre preiviier. Que le Christianisme a change
les rapports des passions , en changeant les bases
du vice et de la vertu, 1.2^,
DES CHAPITRES. 43;
Chapitre II. Amour passionné. Didon. i36
Chapitre III. Suite du précédent. La Phèdre de
Racine. i43
Chapitre IV. Suite des précédens. Julie d'Etange.
Clémentine. i47
Chapitre V. Suite des précédens. Héloïse et Abei-
lard. iSz
Chapitre VI. Amour champêtre. Le Cyclope et
Galathée. 161
Chapitre VII. Suite du précédent. Paul et Vir-
ginie. 167
Chapitre VIII. La religion chrétienne considérée
elle-même comme passion. 174
Chapitre IX. Du vague des Passions, 188
LIVRE QUATRIÈME.
SUITE DE LA POÉSIE DANS SES RAPPORTS AVEC
LES hom:mes. suite des passions.
René. 194
LIVRE CINQUIÈME-
DU MERVEILLEUX j OU DE LA POÉSIE DANS SES
RAPPORTS AVEC LES ETRES SURNATURELS.
Chapitre premier. Que la Mythologie rapetissoit
la nature 5 que les anciens n'avoient point de
poésie proprement dite descriptive, 261
438 TABLE
Chapitre II. De l'allégorie. 271:
Chapitre III. Partie historique de la Poésie des-
criptive chez les Modernes. 3y6
Chapitre IV. Si les Divinités du paganisme ont
poétiqueinent la supériorité sur les Divinités chré-
tiennes. 284
Chapitre V. Caractère du vrai Dieu. 391
Chapitre VI. Des Esprits de Ténèbres. 296
Chapitre VII. Des Saints. 3oo
Chapitre VIII. Des Anges. "boj
Chapitre IX. Application des principes établis dans
les chapitres précédens. Caractère de Satan. 3io
Chapitre X. Machines poétiques.Vénus dans les bois
de Carthage, Raphaël au berceau d'Eden , etc. "bij
Chapitre XI. Suite des Machines poétiques. Songe
d'Enée. Songe d'Ata,lic, 323
Chapitre XII. Suite des Machines poétiques,'
Voyage des Dieux homériques. Satan allant à la
découverte de la Création. o3o
Chapitre XIII. L'Enfer chrétien. 335
Chapitre XIV. Parallèle de l'Enfer et du Tartare.
Entrée de l'Averne. Porte de l'Enfer du Dante.
Didon. Françoise d'Arimino. Tourmens des cou-
pables. 338
Chapitre XV. Du Purgatoire. 34/
Chapitre XVI. Le Paradis. 35t
DES C H A P I T R E S. 439
LIVRE SIXIÈME.
I.A BIBLE ET HOMERE.
Ckapitue premier. De l'Ecriture et de son excel-
lence. 359
Chapitre II. Qu'il y a trois styles principaux dans
l'Ecriture. 363
Chapitre III. Parallèle de la Bible et d'Homère.
Termes de comparaison. 373
Chapitre IV. Suite du parallèle de la Bible et d'Ho-
mère. Exemples. 386
rSoTEs et Eclaircissemens. 4^^
Fin de la Table du second Volume.
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